Mais où sont les entreprises d’antan ?

 |   |  672  mots
Michel Santi.
Michel Santi. (Crédits : DR)
Aujourd'hui, la Bourse n'est plus un outil de financement des entreprises, elle est une plateforme pour les parieurs - y compris au sein des directions générales- qui ne cherchent ni à développer l'innovation ni à créer de la valeur ajoutée mais seulement à s'enrichir. Par Michel Santi, économiste(*).

Les Bourses jouent-elles encore leur rôle traditionnel dans l'économie ? Question subsidiaire : les entreprises mettent-elles à profit les marchés boursiers dans le but de financer et d'investir afin d'améliorer leur productivité ? La réponse à ces deux questions doit se faire par la négative car les actionnaires d'hier sont aujourd'hui devenus de simples spéculateurs !

Cupidité

Tandis que la sagesse populaire voulait que les sommes investies dans les entreprises à travers le medium des Bourses profitent à l'outil de production et à ses manœuvriers, les parieurs contemporains ne cherchent qu'à extraire des bénéfices de leurs acquisitions d'actions en Bourse et ne sont en rien concernés ni préoccupés par la création de valeur ajoutée.

Cette volte-face et cette obsession du court-terme sapent donc les capacités des entreprises à innover, génère une instabilité nauséabonde au sein du marché de l'emploi et accentue les inégalités de revenus. Les entreprises adoptent donc toute une gamme de comportement moralement répréhensibles - parfois même délictueux - afin de satisfaire la cupidité de l'investisseur d'aujourd'hui.

Hyperconcentration des richesses

Distribution à leurs actionnaires de très généreux dividendes, gonflement artificiel voire manipulé du cours de leur action - et donc du profit sous-jacent de leurs actionnaires - par l'entremise du rachat en Bourse de leurs propres actions, gratifications offertes à leur direction générale sous forme de dons en actions qui induit à son tour une fixation des bénéficiaires sur l'évolution du cours en Bourse de cette même action... Cette générosité irraisonnée des entreprises qui se pratique aux dépens de la formation et de l'outil de production explique désormais l'hyperconcentration des richesses, voire la lente disparition de la classe moyenne dans les régions industrialisées. Logique implacable qui exige de sacrifier les salariés et travailleurs chers et expérimentés qui sont pourtant les créateurs de valeur et les initiateurs d'innovations. Ces rachats d'action foulent en effet aux pieds les carrières tout en bouleversant la fonction régulatrice des Bourses.

Cours de Bourse en eaux troubles

Cette accaparement par le spéculateur de la raison d'être de l'entreprise - avec la complicité de sa direction générale motivée par l'escalade de son cours en Bourse valorisant sa propre fortune personnelle - déteint de fait gravement sur les décisions en termes d'organisation, d'investissements et de progrès technologiques prises dans le cadre de la gestion de cette même entreprise. Dès lors, le cours en Bourse de l'entreprise n'est strictement plus le reflet de la bonne - ou de la mauvaise - marche des affaires, mais est bêtement le résultat des centaines de millions - parfois de milliards - réinjectés par l'entreprise sur les Bourses afin de gonfler le prix de sa propre action.

Entreprises tiroirs-caisses

Dans la plus grande passivité, nous avons donc assisté - complices et parfois même actifs contributeurs - à cette inversion des valeurs car les Bourses ne sont, aujourd'hui, plus intéressées à jouer leur fonction cruciale qui consistait naguère - à la faveur de la courroie de transmission du prix - à assurer la précieuse mission de contrôle de la santé des entreprises. Cette attitude prédatrice, qui se pratique avec la complaisance des pouvoirs publics, transforme donc les entreprises en tiroirs-caisses et détruisent de manière irréversible les capacités innovatrices de l'entreprise.

Bref, depuis une vingtaine d'années, ce sont les entreprises qui financent les Bourses et non l'inverse !

___

(*) Michel Santi est macro économistespécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et Directeur Général d'Art Trading & Finance.

Il est également l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme""Capitalism without conscience""L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique""Misère et opulence". Son dernier ouvrage : «Pour un capitalisme entre adultes consentants», préface de Philippe Bilger.

Sa page Facebook et Twitter.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 14/11/2017 à 9:17 :
La bourse c’est devenu un «  club »
Avant c’etait Les entreprises patrimoines de la nation , aujourd’hui c’est des spéculations en co- partenariat avec tous secteurs ( politique , people...)
Un monde illusoire à part pour le «  commun des mortels » mais un monde aussi mortel quand ça va dans l’autre sens de la flêche de croissance .
a écrit le 14/11/2017 à 9:00 :
Les aventuriers ont laissé la place aux comptables à cause de l'héritage et de la finance, le résultat prévisible est un désastre économique majeur.

Quand j'étais enfant ils me faisaient rêver les hommes d'affaires maintenant ils font honte.
a écrit le 14/11/2017 à 7:37 :
1. certains dirigeants mouillent leurs salariés en leur accordant des remises (« abondement ») sur les achats d’actions de leur entreprise; ainsi ces salariés deviennent leurs propres fossoyeurs

2. nombreux sont les formateurs (sic) pour apprendre aux cadres moyens qui aspirent à être supérieurs que la finalité de toute entreprise est de « faire de l’argent » sous couvert d’ »évidence »
a écrit le 13/11/2017 à 18:45 :
y a du vrai, cela dit faut etre un sacre con pour developper sa boite, prendre des risques et la rendre rentable et viable a long terme, pour que des politicards verreux debarquent un jour vous annoncent que vous etes expoprie, ce qui est patriote, et que si vous la vendez avant la nationalisation vous aurez en plus droit a 75% de taxes, une loi florange et dailymotion, une exit tax, etc etc........
les politicards verreux ont raison de reprocher leur court termisme aux entreprises.... du moment qu'ils ont balaye devant leur porte, ce qui n'est pas pret d'arriver.......
se dire que des gens sans foi croient pouvoir voter des lois retroactives sans consequences, c'est ineffable!
Réponse de le 13/11/2017 à 21:42 :
@Churchill
Commentaire nullissime destiné à "casser" du socialo-communiste"... terme toujours en odeur de sainteté au Front National. Mais bon, on met bien de oeillères aux chevaux et plus souvent que l'on pense: aux ânes.
a écrit le 13/11/2017 à 18:18 :
Synthèse excellente sur le mal qui ronge le système depuis les années 90. Et c'est pas la peine d'être un ultra-gauchiste pour être d'accord : les partisans convaincus d'un capitalisme sain et durable ne peuvent que partager ce point de vue. Le problème c'est pas le capitalisme, le problème c'est le néo-libéralisme. Wall Street est devenu Las Vegas.
Réponse de le 13/11/2017 à 21:51 :
@JPL6
Eh oui, cela dure depuis Reagan et Thatcher, bien aidés ensuite par quelques afficionados... Clinton...Schroeder... Barosso...et le comble: Trump.
Les tensions Américano/européo/sino/russo... bref MONDIALES ne laissent entrevoir un avenir radieux... que sous un soleil atomique.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :