Nucléaire : donner la parole aux territoires

 |   |  846  mots
(Crédits : GM)
Jusqu'à maintenant, les régions s'exprimaient peu sur le nucléaire et les centrales sur leur territoire, sujet jugé national. Mais les choses changent. Par Louis Boisgibault, Docteur de la Sorbonne, chercheur associé

Alors que le débat contradictoire s'intensifie au sujet du nucléaire dans le cadre de l'élection présidentielle 2017 et qu'une nouvelle manifestation anti-nucléaire vient d'avoir lieu à Strasbourg à l'occasion des 6 ans de la catastrophe de Fukushima, la potentielle fermeture de Fessenheim reste un enjeu du prochain quinquennat. Le Président Hollande avait fait comme promesse de campagne en 2012 la fermeture de ce site de 2 réacteurs à eau pressurisé de 900 MW alors que l'Autorité de Sureté Nucléaire (ASN) ne l'exigeait pas.

Son successeur doit-il fermer cette centrale? Le sujet est évidemment compliqué et il faut essayer de le dépolitiser. Le citoyen appréhende difficilement la dangerosité potentielle du cycle complet allant de l'importation de l'uranium, de l'exploitation de cette centrale qui date de 1979, du traitement et de l'enfouissement de ses déchets nucléaires. Que penser de l'irrégularité révélée en 2016 dans la fabrication d'une des parties de ce générateur par l'usine Creusot Forge d'Areva ? Cette décision de fermeture de Fessenheim a été prise par le pouvoir politique central, sans concertation locale. Il existe une opposition de terrain des syndicats et des élus qui s'inquiètent des suppressions de postes, des pertes d'activités et des moindres retombées fiscales qui auront des répercussions sur la vie locale.

 Le nucléaire du ressort de la nation?

Notre travail de terrain à Lille, effectué dans le cadre d'une thèse de doctorat en géographie et aménagement à Paris-Sorbonne (1), a mis en évidence que l'ancienne région Nord-Pas-de-Calais, pourtant en pointe sur de nombreuses initiatives dans les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique, était relativement timide face à l'enjeu de la centrale de Gravelines, plus grande centrale nucléaire de l'Union Européenne. Cette centrale nucléaire, située à Dunkerque, est composée de 6 réacteurs de 900 MW qui ont été mis en exploitation 3 ans après Fessenheim. Nord-Pas-de-Calais, qui avait adopté son Schéma Régional Climat Air Energie (SRCAE) en novembre 2012, n'avait pas émis de propositions sur ce site nucléaire. En discutant avec des responsables locaux, on comprenait que le nucléaire était du ressort de la nation, et non de la région, et qu'il ne fallait pas trop en parler.

Le nouveau rapport de force en faveur des régions

L'entrée en vigueur concomitante des lois relatives à la Nouvelle Organisation Territoriale (NOTRe) et à la Transition Energétique pour la Croissance Verte change la donne. Ce territoire s'est renforcé avec la double création de la Métropole Européenne de Lille le 1er janvier 2015, dans la continuité de Lille Métropole Communauté Urbaine, et de la nouvelle région fusionnée Hauts-de-France. Ces deux collectivités ont vu leurs compétences s'élargir pour les questions d'énergie, d'air et de climat. Parallèlement, les fleurons nationaux que sont AREVA et EDF se sont retrouvés fragilisés par de nombreuses difficultés, notamment pour construire les nouveaux EPR. La sortie d'EDF du CAC 40 en décembre 2015 et l'annonce de l'entrée possible d'un chinois dans le capital d'Areva ont laissé l'opinion publique pantoise. Le rapport de force change en faveur de la région.

Cette loi NOTRe oblige les 13 régions à bâtir un nouveau Schéma Régional d'Aménagement, de Développement Durable et d'Egalité des Territoires (SRADDET) qui fusionne des documents de planification existants, comme le Schéma Régional Climat Air Energie (SRCAE). Les Schémas de Cohérence Territoriaux (SCOT) et Plans Climat Air Energie Territoriaux (PCAET) devront prendre en compte les objectifs de ce SRADDET. Les régions, impliquées dans les négociations post COP21, renforcent équipes et outils pour définir ce nouveau schéma.

Elles devraient désormais prendre en compte toutes leurs consommations et productions énergétiques, en incluant les réacteurs nucléaires dans leur périmètre géographique. Hauts-de-France pourrait alors travailler sur des simulations proposant de fermer un des six réacteurs de Gravelines. Les efforts entrepris pour développer localement les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique pourraient-ils compenser la fermeture de 900 MW ? Quel calendrier d'exécution pour garantir la sécurité d'approvisionnement électrique ?

Prendre en main son destin énergétique

Cette méthode forcerait les régions à prendre en main leur destin énergétique et climatique en élaborant ce schéma, en liaison avec le Ministère et l'autorité de sûreté. Elles seraient ainsi partie prenantes dans des décisions qui s'exécuteraient plus facilement. Les sites décidant de fermer un réacteur verraient leurs effectifs progresser avec des équipes mixtes pour l'exploitation des réacteurs restants et pour le démantèlement. Les résultats pourraient être surprenants, avec des territoires optant pour la réduction du nucléaire alors que d'autres seraient favorables au remplacement des anciens réacteurs par de nouveaux.

(1 ) Territoires et transition énergétique : l'exemple de la Métropole Européenne de Lille et du Pays de Fayence ; les espoirs de Ouarzazate et de l'Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine ; thèse de doctorat soutenue le 22 septembre 2016 en Sorbonne.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :