Présidentielle : quand la science économique revient dans le débat public ...

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Peut-on vraiment dire qu'il n'y a pas d'idéologie en économie? A l'évidence, il y a de l'idéologie au coeur même des choix scientifiques. Par Béatrice Mabilon-Bonfils, sociologue, Université de Cergy-Pontoise et Virginie Martin, politologue, Kedge Business School

 Lors du dernier débat de la primaire de gauche, manuels Valls en a référé au débat économique en ces termes « Je ne crois pas à la raréfaction du travail. C'est une thèse défendue par Benoit Hamon. Il va y avoir de nouveaux métiers, le travail va changer. Le revenu universel, c'est un message de découragement, et pardon du mot, il est fort, d'abdication par rapport aux changements et aux mutations. Nous devons accompagner ce mouvement. Il n'y a pas d'idéologie en économie. » Dans le même temps, dix économistes signent une tribune dans le Monde prenant partie pour la défense du revenu universel proposé par Benoît Hamon.

La science économique, mise en agenda du débat public ? Mais quelle science économique ?

Une science, c'est aussi des rapports de pouvoir ...

 Il s'agit là d'un débat de fond qui revient de manière récurrente. Quelle est la science économique  légitime ?

Les savoirs produits et enseignés sont aussi des constructions sociales. Dans le champ scientifique, une approche est hégémonique, l'économie orthodoxe , qui,  issue de thèses néoclassiques, ordonne les rapports humains autour du marché, supposé vecteur  d'intérêt général interprété comme équilibre  naturel de la société. Ce modèle ne questionne pas les les intérêts des groupes dominants que sert la théorie. Légitimé par l'usage des mathématiques, ce discours scientifique sur l'économie, repose sur une science monolithique qui se borne à modéliser de manière abstraite les comportements humains sans tenir compte des acquis d l'anthropologie, de la psychologie sociale, de la sociologie. La reconnaissance et la domination de cette approche est indissociable de la victoire politique et idéologique du néo-libéralisme, reconnu comme d'autant plus légitime qu'il s'énonce au nom de la science.  Cette économie, comme science du comportement et pure technique du calcul généralisé et universalisé, produirait des résultats neutres, l'économie deviendrait   science et non plus politique tel est le fondement idéologique de ce modèle.

Il y a donc de l'idéologie au coeur même des choix scientifiques...

 Un nouveau CNU ?

Pour exempele, en 2015 la Ministre de l'Education Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Najat Vallaud-Belkacem, avait annoncé la création d'une nouvelle section d'économie au sein du Conseil National des Universités (CNU)   « Institutions, économie, territoire et société » aux côtés de la section de « sciences économiques ». La création d'une nouvelle section, à côté de l'actuelle section d'économie avait émergé comme une condition d'un meilleur pluralisme dans les recrutements et dans les enseignements en ce que l'hégémonie de l'économie mainstream conduisait à la disparition des courants hétérodoxes, au profit des courants dits « néoclassiques en économie

Dès lors, cette décision de la création d'une nouvelle section du CNU aurait entériné de fait le défaut de pluralisme des sciences économiques, dénoncé de manière récurrente autant par des étudiants, par les enseignants non orthodoxes, par le mouvement Autisme en Economie,   par le manifeste de l'ISIPE (International Student Initiative for Pluralism in Economics) et par le rapport HAUTCOEUR sur "l'avenir de l'enseignement des sciences économiques à l'université en France" rendu en juin 2014. D'autant que les étudiants, d'après une enquête de PEPS-économie se plaignaient de l'absence de pluralisme des enseignements d'économie   . http://www.idies.org/index.php?post/Economie-dans-le-superieur-:-propositions-de-reforme

Cependant le projet fut abandonné sine die ...

Une discipline scientifique c'est aussi des territoires conquis et des rapports de pouvoir ! En l'espèce le projet était de diversifier les sciences économiques dont l' hyper-formalisation et l'hyperspécialisation disciplinaire   autant que l'hégémonie orthodoxe empêchent de penser le Monde.

Des risques pèsent aussi sur l'enseignement des Sciences économiques et sociales en lycée, qui est pourtant à ce jour beaucoup plus pluraliste qu'à l'Université. Mais depuis avril 2016, la vieille bataille contre les sciences économiques et sociales (SES) est relancé et une évaluation sur les programmes de SES est menée par le Conseil supérieur des programmes et le Conseil national d'éducation et d'économie.

Déjà en avril 2008, l'Académie des sciences morales et politiques avait organisé un jury international composé d'économistes orthodoxes pour évaluer les programmes et les manuels de sciences économiques et sociales dans les lycées français. La critique de ces économistes avait été rude à l'aune de la composition monolithique (seulement des économistes et qui plus est orthodoxes) de cette commission.

 La Fabrique des croyances économiques

 Il faut se méfier des « mesures sans théories » écrivait Tjalling C. Koopmans déjà en 1947. Or, cette science économique mainstream par sa vulgarisation produit  des croyances : quand le discours public et médiatique dominant aujourd'hui affirment la nécessité d'une incessante adaptation de la société à l'économie, ce discours fonde sa prétention à l'objectivité de cette discipline.

 La mise en agenda d'une nouvelle manière de penser l'économie et la science économique que la campagne fait émerger est donc un enjeu invisible mais central. Il est donc impératif que le champ scientifique s'ouvre à des conceptions plurielles de la discipline et que les SES soient protégées. Repérons l'appel de 80 économistes non orthodoxes en février 2016 pour « sortir de l'impasse économique » se diffuse. Malgré cela, les façons de se représenter l'économie se parent souvent des atours d'une vérité supposée, vérité qui empêche la contradiction.

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Commentaires
a écrit le 25/02/2017 à 18:52 :
Merci pour ce texte. C'est exactement le thème que je développe dans un livre qui sort le 1er mars prochain, intitulé L'intégrisme économique.
http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-L_intégrisme_économique-9791020904737-1-1-0-1.html
a écrit le 24/02/2017 à 21:29 :
La monnaie est au service de l'économie qui est au service de l'homme dire le contraire c'est vouloir manipuler pour des intérêts privés!
a écrit le 24/02/2017 à 18:14 :
Merci beaucoup pour cet article poussé.

Une science se doit d'être vivante or il est évident que les économiques orthodoxes néolibéraux, je précise le terme, ont totalement éradiqué tout débat potentiel depuis le fameux TINA de Reagan et Thatcher.

Une science ce n'est pas un dogme, ce n'est pas une règle, ce n'est pas une vérité gravée dans le marbre, c'est pas une croyance que l'on prêche à tout va comme on le voit dans nos médias de masse et ces mêmes spécialistes ayant tous des affaires avec la finance, qui tournent en boucle rabâchant inlassablement les mêmes paroles, une messe incessante, indécente, assourdissante même, nous disant que les marchés sont contents donc il faut faire ceci, que les marchés ne sont pas content qu'ils faut donc faire cela et-c...

Il est un film incroyable de la part de cet extraordinaire visionnaire qu'est Carpenter, "Invasion of los angeles", dans lequel on lit sur les billets de banque "ceci est ton dieu", et bien voilà, ceci est leur dieu, du coup cela nous enlève tout intérêt de les écouter alors que pourtant nous leurs obéissons.
a écrit le 24/02/2017 à 16:56 :
L'enseignement de l'économie semble ignorer le role de la démographie, la notion de capital humain et surtout, et le role de l'énergie dans le développement de l'économie. Il faudrait revoir les programmes.
Réponse de le 24/02/2017 à 23:18 :
Bonsoir,

voici les programmes de SES au lycée : http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=71834

La notion de capital humain est enseignée en terminale (les sources de la croissance économique, la croissance est-elle compatible avec la préservation de l'environnement) ; et les enjeux démographiques constituent un thème entier de l'enseignement de spécialité en économie approfondie (globalement moins plébiscité par les élèves il est vrai). Le rôle de l'énergie est absent en tant que tel, mais peut toutefois être abordé (sur le thème du développement durable, du commerce international, ou même de la production des richesses en première par exemple).

Dans l'enseignement supérieur, tout dépend des finalités du cours semestriel d'économie qui peut différer selon les filières, mais un étudiant en économie finit toujours par rencontrer ces notions...

Peut-être faudrait-il alors envisager de diffuser plus largement un enseignement d'économie, qui ne concerne à l'heure actuelle dans l'enseignement secondaire que moins d'un tiers des élèves du lycée général qui se sont orientés en filière ES, en partant du principe qu'il s'agit d'enjeux essentiels pour une compréhension du monde qui nous entoure ?
Réponse de le 25/02/2017 à 8:02 :
Merci pour votre réponse. Cela concerne un nombre extrêmement réduit de Français. Il faudrait sans doute étendre cet enseignement de l'économie à la formation continue.
Réponse de le 25/02/2017 à 9:29 :
Et j'ajouterai, d'envisager une initiation à l'économie dès l'école primaire. Voir à ce sujet l'expérimentation d'un module pédagogique à l'académie de Lyon.
a écrit le 24/02/2017 à 14:54 :
L'idéologie n'est au fond, qu'un point de vue - une vue à partir d'un point, d'un angle de vue -, et c'est une des ruses des scientifiques (ou, plutôt, des pseudo-scientifiques) d'affirmer qu'ils présenteraient, en matière économique, une vision "objective". Ils produiront certes des données chiffrées - au reste, abondantes -, mais qui ne sait que des chiffres identiques sont le support de diverses interprétations ? L'on voit cela tous les jours, et de longue date. Aussi la réponse à la question : "Peut-on vraiment dire qu'il n'y a pas d'idéologie en économie ?" est, en toute honnêteté, non.
L'économie est une science sinon "molle", du moins souple et dont l'utilité (nullement négligeable) se révèle lorsqu'il s'agit surtout de décrire des phénomènes... passés. Elle permet surtout de bâtir des théories, utiles, nécessaires (il faut bien des repères) mais pas infaillibles. Il en va d'ailleurs de même de l'histoire - qui a pu fonder cette quasi-vérité selon laquelle l'Histoire ne repasse les plats que constitués d'ingrédients cuisinés selon une recette... différente de celle(s) des services antérieurs...
Tout cela (ces fausses certitudes, ces repères que la nouveauté s'abstient rarement d'ébranler) n'est-il pas plus excitant pour l'esprit ? Après tout, ne pas se baigner dans le même fleuve, peut garantir une eau plus fraîche sinon plus propre ; ainsi, mutatis mutandis, en matière économique des analyses toujours - partiellement- renouvelées.

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