Une ville humaine et ouverte vers le monde, au cœur de l'intelligence urbaine

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(Crédits : © Jim Young / Reuters)
À l'heure de l'omniprésence ubiquitaire, il n'a jamais été aussi simple pour les humains, de rester dans une vie de ruralité ou dans des petites concentrations villageoises voire urbanisées à faible dose, et en même temps, jamais les villes n'ont connu une telle augmentation, irréversible, à l'échelle des prochaines deux décennies. Par Carlos Moreno.

Nous sommes aux portes de la 3e décennie du XXIe siècle. Entre ubiquité massive, avec son corollaire de présence possible simultanée en tout lieu et tout temps, l'urbanisation tous azimuts faisant des habitants des villes le cœur d'une nouvelle culture de vie citadine, et des déplacements physiques facilités par de nouvelles technologies mettant le voyage à la portée de toutes les bourses, un Nouveau Monde a émergé.

En même temps, il cristallise de nombreuses problématiques, qui génèrent aujourd'hui un monde fortement anxiogène, où le mal-être est souvent de mise, sur une planète traversée partout par de très nombreuses tensions socio-territoriales et une fragilité urbaine, devenue endémique.

Quid de 1950, quand le monde sortait de la 2e guerre ?

C'était un monde à plus de 70% rural avec seulement 7,3% des populations qui vivaient dans des villes supérieures à 1 million d'habitants, dont moins de 1% dans une ville supérieure à 10 millions. En cette fin de décennie, les urbains sont devenus majoritaires et la proportion habitant dans des villes supérieures à 1 million d'habitants est passée à plus de 22%. 6,4% des citadins vivent maintenant dans des villes supérieures à 10 millions et les 15 premières villes du monde dépassent (voire largement pour les premières d'entre elles) les 20 millions d'habitants.

À la fin de la prochaine décennie, il s'agira de 60% de personnes peuplant les 2% des terres du monde urbain, avec un peu moins de 30% urbains dans des villes de plus de 1 million d'habitants : 9% dans des mégapoles supérieures à 20 millions et des hyper régions qui toucheront chacune une population entre 50 et 70 millions d'habitants, comme cela se profile déjà pour les premières à Shanghai, Tokyo ou Mumbai.

La combinaison de ce fait urbain avec la presque disparition des distances, soit par l'effet ubiquitaire, soit par l'effet des moyens de déplacement rendus accessibles à tous, a entrainé un effet planétaire, dont nous n'avons pas encore fini d'analyser les conséquences. Une culture urbaine est née, devenue omniprésente sur la planète, jouant un effet d'attraction jamais connu auparavant, et agissant comme un élément démultiplicateur dans la migration vers les villes. On vient en ville pour trouver de meilleures conditions de vie, pour éviter la pauvreté, ou pour échapper aux pressions du « land grabbing ».

Mais s'installer en ville participe aussi de plus en plus de cette idée de la grande «uniformisation» planétaire de la vie urbaine. À l'heure de l'omniprésence ubiquitaire, il n'a jamais été aussi simple pour les humains, de rester dans une vie de ruralité ou dans des petites concentrations villageoises voire urbanisées à faible dose, et en même temps, jamais les villes n'ont connu une telle augmentation, irréversible, à l'échelle des prochaines deux décennies. Venir dans la ville et embrasser la culture urbaine, dans l'espoir donc de « devenir quelqu'un », et goûter à ce monde urbain et à ses nouveaux codes.

Une identité qui vient bousculer les codes sociaux d'appartenance de classe

Elle ne les fait pas disparaître, mais elle les occulte souvent. Elle peut aussi les adoucir, pour vouloir se « fondre » dans une sorte de « néo vie urbaine », ou au contraire les faire ressortir de leur tréfonds pour les exprimer dans leur particularité, selon les circonstances sociales territoriales urbaines. De la vie urbaine à l'expression ouverte de sa fragilité, il y a aussi un court chemin, qui demande toute notre attention.

Nous n'avons pas assez analysé l'impact des nouveaux moyens de déplacement et son corollaire qui raccourcit les distances et favorise le brassage. En moins d'un siècle, nous sommes passés d'un temps de déplacement de l'ordre de 15-20 jours pour rejoindre les Amériques de l'Europe, et de 20-30 pour atteindre l'Afrique du Sud ou l'Australie pour aujourd'hui y consacrer quelques heures, voire une journée et demie maximum.

En quelques années grâce aux Smart Phones et à leurs applications, le monde entier est devenu à la portée de toutes les bourses. Presque toute l'Europe est accessible en à peine quelques heures de train ou de vol : avec les low cost, les tarifs représentent juste quelques dizaines d'euros et  les hébergements ont été rendus possibles aisément par l'optimisation des plateformes. Ceci est vrai pour tous les continents sans exception.

Quid de ce double effet sur le monde urbain de nos jours ?

Paradoxalement, le monde n'a jamais été aussi physiquement accessible avec la pratique d'une culture urbaine, qui rend si doux le passage d'une ville à l'autre, même dans la distance, sans se heurter à ce que nous appelions autrefois le fameux « handicap cognitif » à l'œuvre en arrivant dans d'autres lieux, temps et cultures. L'effet de la globalisation est visible partout avec les boutiques, magasin, chaînes de restauration identiques, les mêmes plateformes et les mêmes interfaces pour se géolocaliser, se loger, se déplacer. Même les barrières des langues s'estompent avec les multiples outils. Se guider, découvrir, flâner devient instantané, et sans l'aide particulière d'autrui. Le silicium augmenté et application mobiles diverses sont à disposition des grands, petits, jeunes et vieux, ayant fait des études ou pas... Le monde est ainsi à la portée de tous... Un coup de click et hop, nous sommes ailleurs... Aujourd'hui près de deux tiers des Français de 15 ans ou plus ont effectué un long voyage, d'au moins 4 nuits en dehors de chez eux !

Et pourtant, hélas, cette même planète, ce monde devenu ainsi urbain est traversé partout par la peur de l'autre, par le rejet de l'étranger, par le repli identitaire. Des murs se dressent ou sont en projet de l'être. Les populismes sont portés par une adhésion qui s'exprime et se mobilise dans les urnes, provoquant leur accession aux pouvoirs et pas des moindres, quand nous voyons par exemple les USA ou le Brexit, sans parler du contexte complexe européen et parmi eux la France, qui va s'exprimer sous peu.

Sans doute est-ce une contradiction majeure véhiculée par l'incompréhension, voire l'ignorance, de ce qui est le caractère intrinsèque du fait urbain, dans un monde ubiquitaire, connecté et globalisé. C'est aussi porté par la manipulation de certains dirigeants qui se disent « patriotes », mais qui font en réalité un nauséabond fonds de commerce électoral, avec en particulier ce qu'ils appellent « la lutte contre le cosmopolitisme ». Alors que dans le même temps, les économies deviennent de services,  les plateformes s'imposent dans un monde sans frontières développant les transports, l'hébergement, la restauration, en particulier. C'est le cas de la France, pays qui accueille le plus de touristes internationaux au monde, ce qui représente 84 millions de visiteurs, soit 1,5 de sa population (nous parlons de 160 milliards d'euros de revenus, correspondant à 7,2% du PIB, chiffres de 2015). Le nombre de visiteurs lointains a aussi augmenté de 12%, la clientèle asiatique représente plus de 25% grâce en particulier aux mesures prises pour accélérer la délivrance des visas touristiques ou leur suppression.

Oui, certes, notre monde est déstabilisé et des zones en conflit majeur, comme le Moyen-Orient sont sources de tensions migratoires. Sans doute la montée de l'islamisme radical et les actions terroristes menées par ses militants, affidés et d'un nouveau type, demande des mesures fortes et une surveillance accrue par une intelligence urbaine et territoriale à la hauteur du défi pour nos démocraties. Mais jamais, nous ne pourrons accepter que cela soit au prix de rendre la haine, le rejet, le mépris de l'autre, de l'étranger, du déraciné, ou de ses enfants de manière indiscriminée.

Parler de « ville intelligente » à l'aube de la 3e décennie du XXIe siècle n'a de sens que si nous parlons de ville humaine, vivante, bienveillante, tolérante, inclusive, et résiliente.

Brandir nos frontières rétablies comme un trophée de chasse, soulever le « nationalisme » pour demander d'effacer nos différences, préconiser « l'assimilation » comme préalable pour un mode de vie urbain commun est tout simplement  sauter dans le vide, à l'heure d'un monde urbain ubiquitaire, connecté, global, et il faut bien le dire « cosmopolite », et soyons fiers de l'être, car jamais les citoyens urbains, amoureux de leur ville et de leur pays n'ont autant été tout à la fois, Cosmos et Polis, « citoyens du monde ».

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Commentaires
a écrit le 14/04/2017 à 15:38 :
"Une identité qui vient bousculer les codes sociaux d'appartenance de classe"???
Pardon???

Quid par exemple du déclassement et de la marginalisation brutale des habitants de banlieue parisienne? Il y a bien une hiérarchie sociale dans les villes, et la ségrégation qu'elle engendre touche avant quiconque les pauvres, les racisés... En bref les dominés d'aujourd'hui.
Baladez-vous à Stains et demandez aux habitants si ils se sentent "néo-urbains". Non, ils se sentent pauvres avant tout.
Encore mieux, mettez côte à côte une rentière du XVIème arrondissement et un chômeur de Saint-Ouen. Osez me dire qu'ils sont tous deux urbains et donc qu'on pourrait presque les confondre.

Par ailleurs, à vous entendre, la ville est un paradis collectiviste sans classes. Or "les boutiques, magasin, chaînes de restauration identiques" qui vous font rêver sont fades pour le consommateur, et un lieu d'exploitation impitoyable pour qui y travaille.

Sous couvert de bon sentiment cosmopolite, vous faites l'apologie d'un capitalisme mondialisé et néo-libéral. Normal, vous êtes du côté des dominants. Tout le monde ne l'est pas.
Contre ce cosmopolitisme-là il n'y a pas que des racistes pour se dresser, mais aussi des gens de gauche. Plus à gauche que vous manifestement.

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