«Dans le capital risque, on perd plus souvent que l'on ne gagne»

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Philippe Collombel, associé chez Partech Ventures
Philippe Collombel, associé chez Partech Ventures
Philippe Collombel, associé chez Partech Ventures, et membre de l'association France Digitale explique pourquoi il est important de préserver le capital-risque et ses managers, qui font partie de la chaîne de l'innovation. Il justifie aussi le ralliement de France Digitale au communiqué patronal émanant du Medef, de l'Afep, et d'Ethic. Contrairement aux idées reçues, il estime l'écosystème français de bonne qualité.

La Tribune - Que demandez-vous au gouvernement, qui est en passe de sensiblement amendé le projet de loi de finance (PLF) initial?

Philippe Collombel - Nous demandons qu?il n?abîme pas l?écosystème, que les entrepreneurs puissent continuer de créer en France et que l?ensemble de la filière soit préservé. Les aménagements proposés comme l?instauration d?un pourcentage et d'une durée de détention sont encore trop compliqués et créent des régimes différents selon les acteurs. Très souvent,  le fondateur d?une start-up s?allie avec un ou plusieurs managers. Il y aurait donc deux régimes, l?un favorable au fondateur, l?autre défavorable aux dirigeants. Quant aux managers des fonds, ils seraient taxés à hauteur de 95% de leurs plus values, ce qui est confiscatoire. Il faut revenir au régime antérieur ou a un régime simple, juste et non confiscatoire  pour l?ensemble de la filière.

Pourquoi avoir signé un texte en concertation avec des organisations patronales dont les adhérent ? les grands groupes - ont des problématiques très différentes des vôtres. N?avez-vous pas peur de discréditer votre combat ?

Les représentants du CAC 40 ont des intérêts à défendre. Nous aussi. Le point de convergence, c?est que le gouvernement ne peut sortir des textes comme cela. C?est l?absence totale de concertation en amont et la difficulté à se faire entendre qui nous a le plus choqué.

Le débat sur le PLF s?est beaucoup concentré sur les entrepreneurs. Quelle est la place des investisseurs dans le financement de l?innovation ?

Il y a trois niveaux d?intervention dans l?investissement. D?abord, le love money qui vient d?amis proches ou de la famille. Ce sont des tickets de 10 à 50.000 euros. Ensuite, les Business Angel, [comme Marc Simoncini,  Xavier Niel ou d'autres entrepreneurs a succès ] investissent des sommes allant de 50.000 à 400.000 euros. Les fonds de capital risque arrivent dans une troisième phase ou en même temps que les Business Angels avec des investissements allant de 400.000 euros à 10 millions par projet. Les fonds de capital risque financent 70% des projets innovants, et notamment les plus ambitieux, comme Deezer, Dailymotion ou Criteo. C?est toute une chaîne qui prend des risques  et contribue à l?innovation.

Comment justifiez-vous vos revendications sur le carried interest, qui est un mode de rémunération complémentaire des managers ?

Le métier de capital risque est extrêmement risqué : 30 à 40% des projets font faillite , 15 à 20% ont un rendement plutôt médiocre de 0,5 à 1,5 fois la mise. Il se trouve qu?on a plus souvent tort que raison. Et quand un projet marche, il faut qu?il marche très bien pour rattraper les autres. Résultat, plus de 80% des fonds n?atteignent pas l?équilibre. Afin de s?assurer que les intérêts sont bien alignés, les investisseurs dans les fonds nous obligent à investir personnellement à leur côté. Dans la pratique, les managers injectent 1 à 2% des fonds dont les montants vont de 50 à 150 millions d?euros. Ils investissent donc entre 500.000 et 3 millions d?euros. Ce n?est qu?une fois que le fonds a récupéré le capital et un rendement minimal  (7 à 8% par an) au terme d?un cycle de 8 à 10 ans, que les managers touchent 20% des plus-values réalisées s?il y en a. En réalité, moins de 15% des fonds touchent cet intéressement. En France, le carried interest est faible, car personne n'a réussi a créer des Google, Amazon ou Facebook. Mais, ce que veulent les investisseurs dans  les fonds c'est que les managers des fonds aient la possibilité de gagner de l'argent, même si au final on perd plus souvent que l?on ne gagne. Cela s'appelle l'alignement des intérêts. Or, le projet de loi de finance allié à celui de la sécurité sociale fait passer la fiscalité sur ces plus-values de 34,5%, un taux déjà très élevé en Europe à 95% ! En Allemagne, ce taux est à 28%, au Royaume Uni à 20%, et aux Etats-Unis, où  le carried peut être très élevé, il est pour l?instant fixé à 15%, même si le gouvernement Obama a le projet de le porter à 25%...

Mais pour contourner le problème, il suffirait pour les fonds de changer ce mode de rémunération?.

Encore une fois, ce sont les investisseurs institutionnels  qui tiennent à ce que l?on prenne aussi des risques financiers. Cela fait partie du mécanisme du métier. Mais c?est très vertueux. Je crois qu?il y a une incompréhension de la part du gouvernement, qui assimile le capital risque au LBO [leverage buy out, rachat par endettement qui souvent se traduisent par des restructurations  pour redresser rapidement la rentabilité, ndlr]. L?argent investi dans nos fonds vient des compagnies d?assurance, du Fonds Europeen d'Investissement (FEI),  de la Caisse des Dépôts, et d?autres institutionnels ainsi que de grandes entreprises ou des entrepreneurs. Ce sont des investissements de long terme (10 ans au minimum). Nous sommes très loin  de la finance de marche et de la spéculation sur un jour ou quelques semaines. Le capital risque est un métier passionnant justement car il met  la finance au service d'aventures humaines...

Quel diagnostic faites-vous de l?écosystème français si critiqué ?

Il est de bonne qualité. Nous avons une vingtaine de fonds de « early stage », (qui financent les périodes plus risquées d?une start-up), autant qu?au Royaume Uni et beaucoup plus qu?en Allemagne où il y en a 5. Toute une génération de managers de fonds de capital risque qui a aujourd?hui entre 40 et 55 ans, arrive à maturité. Il y a également beaucoup d?entrepreneurs ou de serial entrepreneurs qui réinvestissent aussi. Enfin, il y a depuis 1997, un consensus des pouvoirs publics à travers des dispositifs publics (ISF PME, JEI?) qui soutient cet écosystème.

 

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Commentaires
a écrit le 15/10/2012 à 15:57 :
M. Collombel oublie de dire qu'en tant que directeur associé de Partech, il touche déjà sur les montant investis un pourcentage de frais de gestion autour de 1,5%/an, ce qui lui permet de disposer de revenus mensuels très confortables.
Que l'intéressement sur les profits du fonds touché par ses gestionnaires soit soumis à cotisations sociales ne me parait pas choquant car, contrairement aux affirmations de ce monsieur, il s'agit bien d'un complément de revenu (équivalent à un variable pour un commercial).
Cela n'a rien à voir avec les gains en capital que les gestionnaires comme M. Collombel peuvent réaliser en décidant d'investir (en actions privilégiées tout de même et donc en prenant moins de risques que l'entrepreneur) avec leurs propres deniers (en direct ou via la société de gestion) en même temps que le fonds qu'ils gèrent. Les éventuels gains en capital seront dans ce cas soumis à la fiscalité habituelle sur les plus-values.
Je ne rejoindrais M. Collombel que sur un point: le gouvernement est dans l'improvisation totale et la non-concertation permanente. Le vrai sujet est celui des économies (difficile) et non celui de l'augmentation à tout va des impôts, taxes et cotisation (facile).
a écrit le 15/10/2012 à 12:08 :
Pourquoi prendre des risques financiers énormes, travailler dur et créer des emplois pour se faire plumer au final, alors qu'en investissement le même montant dans sa résidence principale on multiplie sa mise par trois en dix ans sans bouger le petit doigt, et sans taxation de la plus-value ? C'est là que se situe le vrai scandale (et une mine d'or fiscale). Il n'y en a que pour les rentiers dans ce pays, la leçon a été bien comprise par les candidats entrepreneurs qui s'expatrient.
Réponse de le 15/10/2012 à 16:26 :
C'est bien connu, les financiers cupides commencent par tondre avant la pousse du blé, ainsi ils écrabouillent eux même les graines... Evidemment c'est toujours trop demander, à ces barbouzes de la finance qui croient que de la semance à la baguette il n'y a qu'un petit pas, que d'attendre que le blé pousse, qu'il murisse, qu'il soit arosé, bichoné, récolté, stocké, mis en conditionnement, commercialisé, transformé par les boulangers qui eux même vont le transforme pour vendre leurs baguettes ...
a écrit le 13/10/2012 à 22:46 :
Pathétique la justification de la non-fiscalisation sociale du carried-interest : la soit-disante exigence des investisseurs! on croit rêver, il y tous les moyens du monde d'intéresser les managers d'un fonds comme tous les autres salariés sans qu'il soit nécessaire de leur aménager des passe droits aussi inutiles que toxiques.

Ces cadeaux fiscaux aux gestionnaires de fonds les ont transformés en fossoyeurs de nos entreprises puisqu'il leur est devenu si facile et rentable de siphonner les actifs et salariés des entreprises.

Mr Collombel, l'intérêt de la France n'est pas de faire perdurer une politique fiscale injuste et toxique, même si elle est en vigueur dans certains pays voisins, mais, au contraire, d'empêcher les fonds opérant en France et plus largement en CEE, de bénéficier de telles exemptions. Vous devriez plutôt militer pour que l'Union Européenne impose des règles de bonne conduite particulièrement à l'encontre des pays rogues (Luxembourg, UK, Monaco) et en sur-taxant les plus-values réalisées par les fonds dont les gestionnaires bénéficient de passe-droits afin que cesse le pillage en règle du tissus entrepreneurial que vous semblez approuver.

Il est temps que le capital investissement revienne à sa vocation première d'investissement plutôt qu'à celle d'exploiter les loopholes fiscaux qu'on lui a très complaisamment octroyés, permettant ainsi d'enrichir une poignée de gens sans grand talent ni scrupules au détriment d'un très grand nombre de gens.
Réponse de le 14/10/2012 à 0:00 :
dommage que le capital risque s'associe à la vocifération des lobbyistes du capital investissement concernant leur carried-interest chéri. Cette récupération ne concerne en rien les vrais entrepreneurs et ne fait que nuire bien inutilement à leur image.
a écrit le 13/10/2012 à 19:08 :
"" l?absence totale de concertation en amont et la difficulté à se faire entendre qui nous a le plus choqué.""" <-- oui, surtout venant de gens qui ont hurle pdt 5 ans que sarkozy avait un pb de methode, vu qu'il ne faisait pas de cheques en blanc aux syndicats, et qu'il leur donnait 6 mois pour trouver des solutions avant de mettre de la legislation...... dans le genre ' faites ce que je dis pas ce que je fais', ils se posent la...
a écrit le 13/10/2012 à 18:42 :
Il ne serait pas idiot que les pigistes stagiaires de La Tribune relisent leurs "papiers" avant de les publier, afin d'éviter de nous infliger des fautes d'orthographe et l'absence d'espace entre certains mots.
a écrit le 13/10/2012 à 15:51 :
Baratin. A l'ouverture du congrès de l'AFIC on a l'habitude de se féliciter de n'avoir jamais à perdre d'argent. Ici le mensonge de Collombel réside dans l'équivalence attribuée. En effet lorsque l'on gagne l'effet multiplicateur est de 20, 30 et parfois plus alors que lorsque l'on pert il est de 1 seulement ! Le capital risque est un cartel bancaire indirect... puisqu'en presque totalité ce sont les banques qui financent les capital-pas beaucoup-risqueurs. Ces mêmes banques ne donneront aucun crédit à la plupart de leurs clients (ou un crédit faible de même niveau) et laisseront le private equity faire le nettoyage du marché. Comme le système bancaire est lui même un cartel fermé sans concurence, les pigeons sont et seront de plus en plus nombreux. C'est pourquoi je ne taxe pas ce mouvement quelles que soient ses origines ou ses tentatives de récupération comme une farce mais très sérieusement comme un début de prise de conscience de ce monde cartelaire dans lequel la chance n'existe pas et le crédit non plus.
Réponse de le 13/10/2012 à 17:41 :
Vous semblez mal connaître le capital risque...

1 - Trouvez moi 10 sociétés francaises qui ont générées x 30 à leurs vcs ces 5 dernières années.

2 - comme précisé dans cette tribune, 1 fond sur 10 permet à ses managers de toucher du carried, cela montre bien le niveau de rentabilité globale de l'industrie

3 - Aux US, 15% de la croissance est générée par des sociétés financées par des vcs. Ce n'est pas les stupidités de nos dirigeants qui vont nous permettre d'atteindre ce niveau...
Réponse de le 13/10/2012 à 18:51 :
@Corso - Entièrement d'accord avec Florian, vous ne connaissez pas ce domaine. J'ai deux exemples en tête dans lesquels j'ai été acteur, le premier avec un fonds anglais qui, 6 ans après son implication, n'a pas tiré le moindre penny de son investissement, l'autre d'un fonds français qui ne réclamait que 9% sur 4 ans, une plus-value presque équivalente à un rendement de placement de "bon père de famille". Pas terrible tout cela !
a écrit le 13/10/2012 à 14:16 :
Tant qu'on assimilera le riche à l'usurier qui tond la brebis, tant qu'on préférera plaindre l'homme issu de "la diversité et des quartiers" plutôt que soutenir l'homme qui construit la croissance du futur , tant qu'on assimilera les succès à "l'exploitation des masses laborieuses" plutôt qu'au socle du développement économique, le Capital risque restera effectivement un métier ouvertement méprisé et secrètement jalousé en France.
Réponse de le 13/10/2012 à 18:53 :
Que du bon sens ! J'adhère à 100%.

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