Ces entreprises grecques qui se battent malgré tout

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Engluées dans la crise, les entreprises helléniques sont menacées d'asphyxie, sur fond de banqueroute de l'Etat. En sursis, beaucoup bataillent pour trouver de nouveaux produits et de nouveaux marchés. Avec l'espoir de réhabiliter la marque "Grèce".

La liasse parlementaire trône sur son bureau. Chaque jour ou presque depuis que la Grèce vit à l?heure des réformes exigées par l?Union européenne, de nouveaux projets de lois atterrissent chez Georgios Drakopoulos, près de la place Syntagma, épicentre du pouvoir et des manifestations à Athènes. Le directeur de Sete, la fédération des entreprises grecques du tourisme, doit faire relire par ses juristes les textes avant leur adoption urgente.

Tâche impossible: «Le gouvernement nous demande de nous prononcer sur des dizaines de pages en une après-midi car le vote a lieu le soir. Les réformes n?attendent pas les Grecs», sourit l?intéressé. Les termes du débat sont posés. D?un côté, une révolution législative. De l?autre, un pays qui ne sait pas comment monter dans ce TGV Bruxelles-Berlin-Athènes: «Nous, Grecs, sommes à la fois le problème et la solution complète Nikos, un ex importateur de luminaires reconverti en réparateur en électricité. Or nous ne savons toujours pas de quel côté pencher?»

Le pays n'est pas à l'abandon

L?ampleur du précipice dans lequel se trouve plongée l?économie grecque depuis la fin 2009 est résumée par l?endettement chronique du pays, l?évasion fiscale généralisée, l?obésité d?un secteur public qui recruta à la pelle, le labyrinthe d?une administration pléthorique et prédatrice. N?empêche: le pays n?est pas à l?abandon. Partout, des patrons grecs se battent, souvent à la tête de petites et moyennes entreprises, pour rester à flot.

Le commerce, frappé de plein fouet, continue de fonctionner. La saison touristique approche. Des campagnes marketing demandent «Donner une chance à la Grèce». Une procédure d?approbation express des investissements étrangers, gérée par une agence gouvernementale qui promet de tout régler en moins de 45 jours, est en place. La mutation promise est sans précédent.

"Nous sommes tous des malades en sursis"

Le problème est que celle-ci demeure théorique. Et qu?elle est loin, très loin d?être achevée. Vassilis Papadias employait cinq personnes, en 2009, pour produire des draps de lits en papier-soie utilisés dans les hôpitaux. Son entreprise, Silkmark, ne compte plus que trois employés et deux commerciaux à la commission. «Nous sommes tous des malades en sursis. Si nous n?accédons pas à temps aux bons remèdes, nous sommes condamnés.» Il griffonne. Une flèche vers le bas pour ses commandes en chute libre. Une croix pour sa banque qui refuse tout crédit. «L?équation est simple. Mes clients, tout comme moi, avons besoin d?oxygène financier».

«Ce pays fonctionne sans banques. Tout est gelé»

Georgette Lalis a une partie de la réponse. Responsable à Athènes de la « task-force » européenne chargée d?aider les autorités helléniques, cette haute-fonctionnaire grecque de longue date à Bruxelles, vient de finaliser l?octroi de 500 millions d?euros de fonds communautaires pour les PME. Problème : la chaine est rompue. «Ce pays fonctionne sans banques. Tout est gelé», confirme-t-elle.
Conséquence logique, les entrepreneurs les mieux placés pour résister sont ceux qui exportent et qui ont de la trésorerie. Surtout s?ils ont, en plus, des idées et de bons produits.

Parmi eux figurent Paul et Mike Evmorfidis, patrons de Coco-Mat, une firme d?équipements de literie et d?ameublement écologique. Leurs magasins trônent dans les meilleurs quartiers d?Athènes. Leurs oreillers de plage, à 25 euros l?unité, squattent l?entrée de Public, le grand magasin culturel de la place Syntagma. Leurs produits essaiment à travers l?Europe hôtelière. Cocomat est chic. Ecolo. Rustique. Presqu?un slogan pour la Grèce dont Paul, le PDG, dénonce «la modernité superficielle, avec son obsession des belles voitures et son consumérisme à crédit».

«Rien ne se passera si nous attendons tout du Qatar ou des Chinois! »

C?est là qu?interviennent des personnalités aussi différentes que Georgios Drakopoulos, le directeur de SETE ou Yannis Meimaroglou, patron d?Helveco, une entreprise de négoce de ferraille entre la Grèce et la Russie?basée en Suisse. Le premier assène aux hôteliers des Cyclades, ce paradis insulaire du sud de l?Europe, un seul message: «Revenir au principe de base: le meilleur rapport qualité-prix. On doit repenser la valorisation de notre patrimoine, la variété de nos offres. La Grèce ne peut plus compter que sur le soleil et ses plages, point».

Le second prône un sursaut intellectuel. Sa villa avec piscine, à Glyfadias, est à deux pas de l?ancien aéroport d?Hellinikon, désaffecté depuis dix ans et sur la liste des infrastructures à privatiser. Il liste les faux-projets, les mensonges des politiciens sur l?avenir de cet immense terrain, au bord de la mer Egée: «Rien ne se passera si nous attendons tout du Qatar ou des Chinois! Que voulons-nous? Posons-nous cette question».

La bourse d?Athènes, qui s?est effondrée, offre des opportunités

Dans un tout autre genre, l?éditrice Anna Pathaki acquiesce. Sa maison est le Gallimard grec. Ses librairies, à Athènes, respirent une opulence culturelle aujourd?hui ébranlée. La Grèce, dit-elle, doit retrouver ses racines, en finir avec ce «pays sans qualités, drogué au crédit et à l?argent noir des années 90-2000». Le fait qu?un rapport récent, du cabinet Mc Kinsey, dénonce les exportations massives d?huile d?olive grecque vers l?Italie, pour y être reconditionnée, la met hors d?elle: «Laissons place à la jeunesse grecque ajoute-t-elle. Elle est très qualifiée.

Je le vois à travers mes jeunes auteurs, tentés par un autre mode de vie, plus rural, moins dépensier». Costas, 26 ans, vendeur chez Coco-Mat, renchérit: «Arrêtons de croire qu?on doit tout importer et que la seule façon de s?enrichir est de profiter des failles de l?Etat».
Yannis Siatras, fondateur de la «ligue des contribuables» grecs et ancien éditeur d?une revue financière, ajoute quelques vérités. Une grande partie de la production européenne de Coca Cola est embouteillée dans les usines d?un groupe grec, preuve d?une vitalité industrielle. La bourse d?Athènes, qui s?est effondrée, offre des opportunités. L?abandon de l?euro serait un désastre pour une économie importatrice. «L?euro est au contraire le carcan indispensable pour se remettre à marcher debout, explique-t-il en lien avec les sondages presque tous favorables à la monnaie unique.»

"Nous étions les rentiers d?une mafia étatique"

Ses solutions: «Redevenir entrepreneurs poursuit-il. Ces derniers étaient en voie d?extinction. Nous étions les rentiers d?une mafia étatique. On ne s?en tirera pas sans réhabiliter le profit légal, le juste commerce, le travail, l?entreprise». L?appel sent le SOS lancé à une Europe parfois plus pressée de sauver ses créances sur l?Etat grec que l?économie réelle. «Le grand plan de l?UE ne réussira pas sans du sur-mesure pour sauver notre tissu commercial et productif», complète Harry Kyriazis, du patronat grec.
A condition, dans l?intervalle, de pouvoir tenir. Féru de références antiques, comme beaucoup de ses compatriotes, le patron de Silkmark, Vassilis Papadias, s?est mis, dit-il, à relire ses classiques. Son atelier, au Pirée, ouvre sur le port. L?on pense immanquablement à Ulysse, à l?Odyssée. Il corrige.

La citation au-dessus de son bureau est de Zénon (344-262 avant J.-C.), le fondateur du stoïcisme, ancien commerçant devenu philosophe, dont toute la flotte marchande fut emportée dans un ouragan: «C?est après le naufrage que l?on doit commencer à naviguer». «L?équation est simple. Mes clients, tout comme moi, avons besoin d?oxygène financier»
C?est après la ruine de sa flotte marchande que Zénon se fit philosophe et fonda le stoïcisme

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Commentaires
a écrit le 30/03/2012 à 14:40 :
En effet, si Zenon a vécu 82 ans, c'est qu'il envoyait les autres au naufrage.
a écrit le 30/03/2012 à 14:37 :
"les rentiers d?une mafia étatique". Amusant que le gouvernement de droite soit ainsi qualifié...
Réponse de le 31/03/2012 à 7:44 :
Encore un qui n'a toujours pas compris que droite et gauche, c'est pareil.
a écrit le 30/03/2012 à 11:23 :
On voit la France en filigrane.

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