Euro 2012, le focus du jour : Le Caucase, nouvel eldorado du football

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Samuel Eto'o sous les couleurs de l'Anzhi Makhatchkala. Copyright AFP
Samuel Eto'o sous les couleurs de l'Anzhi Makhatchkala. Copyright AFP
Dans le Caucase, les "grands clubs" poussent comme des champignons, arrosés par l'argent et la politique. Mais ces expériences sont loin d'être concluantes.

Un coup de tonnerre dans le football européen. L'été dernier, Samuel Eto'o, une des stars de l'Inter Milan, un des meilleurs joueurs évoluant sur le vieux continent, annonçait son transfert dans un club inconnu de Russie, l'Anzhi Makhatchkala pour 26 millions d'euros. Fini donc pour l'international camerounais les galeries chics, les magasins de mode de la via Monte Napoleone, les bars de Navigli et autres dîners fins proposées par la capitale lombarde. Le voilà désormais avant-centre du club de la capitale poussiéreuse du Daghestan, république pauvre coincée entre l'Azerbaïdjan, les monts du Caucase et la Mer Caspienne.

Une Bugatti en cadeau

Evidemment, Samuel Eto'o n'a pas consenti à de tels sacrifices sans compensation. Un salaire de 10 millions d'euros par an fait passer bien des couleuvres. Le président de l'Anzhi, Suleyman Kerimov, a par ailleurs de touchantes attentions pour ses salariés. Lors de sa fête d'anniversaire, le joueur et entraîneur Roberto Carlos, ancienne vedette du Real Madrid, a trouvé devant la porte du restaurant une Bugatti Veyron, une voiture qui peut coûter jusqu'à deux millions d'euros. Cadeau du président. Et puis, le Camerounais ne connaîtra en fait que très peu les joies des plages de la Caspienne : les joueurs de l'Anzhi s'entraînent et vivent à Moscou, un lieu bien plus adapté aux besoins d'une star internationale. Avant chaque match « à domicile », l'équipe saute dans un avion, joue son match et repart dare-dare pour Moscou.

Poudrière du Caucase

Il est vrai que Makhatchkala est une zone dangereuse. Le Daghestan est une véritable poudrière. Une mosaïque ethnique mise en mal par le conflit dans la Tchétchénie voisine. Les groupes islamistes chassés de cette République se sont repliés sur le Daghestan qu'ils tentent de déstabiliser par des attentats quasi-quotidiens. Le Daghestan est devenue une des régions les plus dangereuses de la Fédération de Russie. Pas question, donc, d'y exposer les stars de l'équipe. Mais pas question non plus pour la grande Russie de laisser une telle image : le Daghestan doit prouver son dynamisme et cacher ses plaies. Le football est une formidable façon de le faire.

Beaucoup de roubles pour rien ?

Suleyman Kerimov est un oligarque ordinaire à la fortune colossale (8 milliards de dollars, selon Forbes) et trouble. Originaire du Daghestan, il a décidé d'être l'artisan de la renaissance de sa république. Par le football. Il a donc racheté l'Anzhi en 2009. Le club fait alors « l'ascenseur » entre la première et la deuxième division russe. Il se décide alors à mettre les moyens nécessaires. Outre Samuel Eto'o et Roberto Carlos, il a déboursé 15 millions d'euros pour l'international russe Youri Shirkov, débauché de Chelsea, 14 millions d'euros pour le Hongrois du PSV Eindhoven Balasz Dzsudzsak et 8 millions d'euros pour le Marocain d'Anderlecht Mbark Boussoufa. Avec une telle escouade, Kerimov entend jouer les vedettes dans le championnat russe dominé par les clubs de Moscou (Dinamo, CSKA, Torpedo, Spartak) et de Saint-Pétersbourg (Zénith). Pour le moment, la mayonnaise caucasienne n'a pas pris : l'Anzhi a fini 5ème de la saison 2011-2012 et Samuel Eto'o n'a marqué que 13 buts, bien loin de la trentaine de buts par saison qu'il marquait à Milan.

Le football au service de la politique

L'expérience de Kerimov n'est pas unique dans le Caucase russe. Aux yeux de Moscou, l'ensemble de la région doit faire oublier absolument son instabilité politique. Le football est un vecteur rêvé pour cette ambition. Le pionnier de cette opération de communication, c'est le Terek Grozny. En 2001, ce club de troisième division de la capitale tchétchène est repris en main par le président pro-russe Ahmed Kadyrov. Avec l'argent de Moscou, le club grandit vite. En 2004, alors même qu'il est en deuxième division, il gagne la coupe de Russie et se qualifie pour la coupe UEFA où il passe un tour. La stratégie de Moscou pour faire oublier l'image de la Tchétchénie.

Le Terek veut conquérir le monde

Mais la belle histoire tourne à l'aigre. Dès 2005, le Terek redescend en deuxième division. Le nouveau président pro-russe de la Tchétchénie, Ramsan Kadyrov, fils d'Ahmed assassiné en 2004, reprend les choses en main. Il réclame de nouveaux fonds à ses protecteurs russes et se lancent dans des achats de joueurs internationaux.

Son plus gros coup date de début 2011 lorsqu'il recrute comme entraîneur l'ancienne star néerlandaise Ruud Gullit avec un salaire annuel de 4,5 millions d'euros. Comme l'affirme le Hollandais : « avant, personne ne savais rien de ce club, à présent, il est apparu sur la carte du football mondial ». Et Ramsan Kadyrov d'annoncer : « avec Ruud, la Ligue des Champions nous est ouverte ». « Le Terek doit devenir la meilleure équipe de Russie et du Monde », proclame ce véritable proconsul russe doté dans la république de tous les pouvoirs et qui n'hésite guère à en abuser.

Rupture abrupte

La venue de Gullit à Grozny est une opération de communication comme sait les monter Ramsan Kadyrov qui fait venir dans sa capitale les stars du football et de la chanson avides d'un bon cachet et peu regardants sur les droits de l'homme. Mais l'ancien joueur néerlandais s'ennuie ferme dans cette ville sinistre détruite par deux guerres. Pour se distraire, il essaie de mener une campagne de transferts prestigieux. Mais il manque Roberto Carlos qui préfère l'Anzhi et ne recrute que quelques seconds couteaux. Ruud ne parvient pas à s'imposer en Tchétchénie. Le Terek joue les deuxièmes rideaux en championnat entre la 10ème et la 12ème place sur 16. La pression du président Karymov est de plus en plus forte. Dans une interview au Daily Mail, Gullit se plaint de ne pas trouver d'alcool à Grozny. Kadyrov lui répond qu'il ne l'a pas engagé pour « qu'il se cache dans les bars et les discothèques ». En juin 2011, le Terek est encore battu par Perm 1 à 0. Dans la foulée, le Néerlandais prend le premier avion pour Zurich et ne reviendra jamais à Grozny. Le football caucasien a décidément du mal à faire rêver.



 

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