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OPINION. La nouvelle stratégie de l'Oncle Sam : sa doctrine, notre problème

latribune.fr

Publié le 22 décembre 2025 à 05:00

Président Donald Trump

Président Donald Trump

via REUTERS - Doug Mills

Le Quotidien Numérique

30 juin 2026

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Le groupe de réflexions Mars décrypte la nouvelle stratégie nationale de sécurité américaine (NSS) rendue publique le 5 mars. L'Europe doit choisir entre trois solutions : une vassalisation acceptée avec enthousiasme au sein de l’OTAN, la fuite en avant dans une hypothétique « Union européenne de défense », et la voie étroite de la liberté. Par le groupe Mars*.

La stratégie nationale de sécurité (NSS) des Etats-Unis 2025 a été rendue publique le 5 décembre dernier. Il s’agit d’une sorte de Livre blanc pour la défense et la sécurité, renouvelé à chaque changement d’administration pour tenir compte des orientations données par le nouveau Président élu un an auparavant. La nouvelle NSS revêt une telle importance qu’il convient de s’y arrêter quelques instants et de se poser plusieurs questions. Faut-il la prendre au sérieux ? Que dit-elle ? Que doit-on en retenir ? Quelles sont les conséquences à prévoir ? Comment s’y adapter ?

Faut-il la prendre au sérieux ?

Ce qui est d’emblée remarquable dans ce court document, c’est sa facilité de lecture : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément, même en anglais, langue dont la concision favorise pourtant l’ambiguïté. Là, pas de querelle d’interprétation. Le style trumpien est tout entier dans ce long tweet de 33 pages, à la gloire de son auteur. Mais ce serait une erreur d’en faire un simple outil de propagande en vue des élections de mi-mandat. Sa portée va bien au-delà.

C’est un texte majeur qui fixe un cap pour les trois ans à venir, et sans doute pour l’après-Trump. La NSS 2025 se veut en rupture avec la stratégie américaine suivie depuis 80 ans. L’analyse historique et géopolitique, qui cherche à crédibiliser les obsessions idéologiques MAGA, débouche sur de véritables orientations stratégiques qu’il sera difficile de modifier radicalement pour ses successeurs. A ce titre, au-delà du discours populiste et de la forme inhabituellement accessible à tout un chacun, le fond de la pensée stratégique sous-jacente doit être pris au sérieux.

Que dit-elle ? Que doit-on en retenir ?

Notre propos n’est pas de résumer le texte (une IA le fera mieux et plus vite) mais d’en extraire l’idée maîtresse. C’est assez clair : considérant que la stratégie de domination mondiale des Etats-Unis conduite depuis 80 ans a non seulement échoué, mais s’est surtout exercée au détriment des intérêts américains, la NSS 2025 amorce une inflexion majeure, à défaut d’un véritable virage à 180 degrés.

La stratégie américaine a désormais pour seule priorité la défense des intérêts américains, notamment des travailleurs (par opposition aux élites), et ce, tous azimuts, c’est-à-dire dans tous les champs où ces intérêts peuvent être menacés : la défense nationale et l’économie, mais aussi la culture et le « soft power » en général. Il en résulte une vision stratégique intentionnellement partielle, qui se focalise sur certains points et en néglige d’autres, car « la stratégie suppose de trier et de prioriser », au détriment d’une approche exhaustive et inclusive.

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La NSS 2025 établit en conséquence une courte liste des priorités stratégiques, limitée à cinq rubriques. La priorité des priorités (P1 dirait-on dans le jargon des états-majors), c’est la domination de « l’hémisphère occidental », autrement des Amériques. Cette réactualisation du slogan « l’Amérique aux Américains » est conceptualisée sous le terme pompeux de « protocole Trump à la doctrine Monroe ». Il faut comprendre que l’administration Trump ne tolèrera aucune intrusion dans « l’arrière-cour des Etats-Unis ». Les « compétiteurs stratégiques » sont prévenus. La concomitance avec la politique de la canonnière au Venezuela n’est pas fortuite : ce n’est pas un test, c’est l’application méthodique de la stratégie. Les jours du régime Maduro sont comptés.

En contrepartie, en toute logique, les autres régions du monde sont considérées de manière très différente. La 2e sur la liste est l’Indopacifique, en réalité l’Asie puisque la rive orientale de la vaste zone appartient à la région précédente et que ses marges occidentales sont considérées comme des priorités moindres ; quant à l’Océanie, absente de la NSS, elle appartient sans doute, dans la doctrine monroe-trumpienne, à « l’hémisphère occidental ». Il faut reconnaître que la vision de la NSS sur l’Asie est bien moins claire que sur les Amériques. On en déduit que les Etats-Unis semblent disposés à y reconnaître la prééminence de la Chine continentale pourvu que celle-ci respecte le statu quo sur Taïwan et la liberté de circulation en mer de Chine.

A cette fin, la NSS 2025 déclare vouloir renforcer la stratégie de dissuasion américaine qui s’appuie sur les deux lignes d’alliance « First Island Chain » et « Second Island Chain ». La première chaîne d’alliances insulaires va de la péninsule coréenne à la péninsule indochinoise en passant par Okinawa, Taïwan, le nord des Philippines, Brunei et le Vietnam. Le second rideau de contrôle maritime part du Japon jusqu’en Australie (Darwin), via les îles Mariannes, Guam, l’archipel de Micronésie, Palau et la Papouasie. En réalité, la NSS ne définit pas aussi précisément ces lignes de contrôle, mais elle semble renouer en quelques sortes avec le bon vieux « protocole Mac Arthur à la doctrine Mahan ». Derrière un discours pacifique et « orienté business », la menace contre les ambitions de Pékin à Taïwan est à peine voilée.

Dans cette vision géopolitique finalement très traditionnelle, l’Europe apparaît au 3e rang des priorités. La NSS 2025 ne reprend pourtant pas la vision des pères de la géopolitique qui considère les relations internationales au prisme d’un affrontement entre puissances continentales et maritimes. Selon cette école, la prospérité de la puissance maritime dominante (Empire britannique puis Etats-Unis) suppose le contrôle du « Rimland », vaste zone tampon en forme d’anneau permettant de contenir la puissance continentale dominant le « Heartland ». Une version actualisée de cette vision tendrait à considérer l’alliance de fait sino-russe comme la puissance continentale à contenir à tout prix. On peut d’ailleurs trouver dans l’engagement américain auprès de l’Ukraine depuis 15 ans la trace d’une telle vision géopolitique.

De ce point de vue, la NSS opère un virage stratégique majeur. Pour autant, il ne s’agit pas d’un renversement d’alliances comme on peut l’entendre dans certains commentaires peu éclairés. On peut tout au contraire comprendre la nouvelle stratégie américaine comme la continuation de l’affrontement géopolitique primordial (la Mer contre la Terre) par d’autres moyens, une sorte de stratégie périphérique utilisant le business et l’appel aux intérêts oligarchiques plutôt que la confrontation frontale, froide ou chaude, à connotation idéologique.

Dans cette logique, l’aide militaire à l’Ukraine est un fardeau dont il faut se libérer au plus tôt, tout en faisant davantage payer les Européens pour acheter des équipements de défense américains. Par ailleurs, céder aujourd’hui 20 % de l’Ukraine à la Russie permettra de sanctuariser les autres 80 % où Américains et Allemands ont beaucoup investi. La protection des investissements directs occidentaux en Ukraine non occupée est sans doute la meilleure garantie de sécurité de Kiev. Nul doute que le Kremlin saura tenir compte des intérêts du business américain en Ukraine. Pour l’administration américaine, la seule question qui vaille est la suivante : est-ce que les lignes de défense du Donbass protègeront les intérêts US mieux qu’un pacte mafieux, pardon un accord de partage territorial entre businessmen ? Poser la question, c’est y répondre.

L’Amérique de la NSS 2025 espère peut-être ainsi neutraliser la Russie, qui reste le cœur géopolitique du Heartland à défaut d’en être encore la puissance dominante, en cas d’échec de la stratégie américaine de dissuasion en Asie. Elle est disposée pour cela à satisfaire les ambitions impériales du Kremlin, pourvu que celles-ci restent limitées à la sphère d’influence historique de l’Empire russe et qu’elles ne portent pas atteinte au business US. Dans ce contexte, les questions juridiques n’ont aucune importance. Le monde de la NSS n’est plus du tout régi par le droit, mais par les logiques d’intérêts et les rapports de force, voire la parole des parrains.

De son côté, le Moyen-Orient n’est plus qu’une priorité de rang 4. Dans le monde idéal de la NSS 2025, les accords d’Abraham ont ouvert une ère de paix et de prospérité qui permet aux Etats-Unis, désormais autonomes en hydrocarbures, de se retirer d’une région où ils n’ont plus d’intérêts majeurs, sinon d’y faire du business. Quant à l’Afrique, elle est mentionnée pour mémoire au dernier rang des priorités ; l’Amérique s’en désintéresse officiellement et ne compte plus y intervenir.

Quelles sont les conséquences à prévoir pour nous ?

D’un point de vue européen, la NSS 2025 inscrit dans le marbre d'une doctrine de référence les positions exprimées depuis un an par les plus hauts représentants de l’administration Trump. De ce point de vue, il n’y a pas de surprise. Le texte est à la fois d’une grande clarté sur la détestation de cette administration vis-à-vis de l’Union européenne et de ses valeurs, mais aussi relativement inabouti, voire contradictoire, sur sa stratégie en Europe. On comprend que les Etats-Unis veulent capitaliser sur leur présence dans l’OTAN pour faire encore davantage de business en Europe, mais l’OTAN est priée de rester à sa place et de ne plus indisposer la Russie. Au cas où les Ukrainiens n’auraient pas compris… La NSS semble établir une distinction entre les pays « sains » d’Europe centrale et orientale et la vieille Europe en déclin démographique et en plein doute existentiel, mais le texte prend pourtant la peine de rappeler l’attachement des Etats-Unis à l’Europe continentale et aux îles britanniques.

Derrière ces ambiguïtés stratégiques, vraisemblablement intentionnelles à l’égard du Kremlin qui sait décrypter ce genre de message, certaines évidences sont clairement rappelées, à commencer par l’objectif requis d’un effort de défense de 5% du PIB destiné à assurer l’autonomie du « pilier européen de l’OTAN » (non mentionné expressément). Cette autonomie doit cependant être comprise comme garantie par l’acquisition au prix fort (libre traduction de l’adjectif « fair ») d’équipements américains qui permettront à la BITD US de se développer encore.

Comment s’y adapter ?

La NSS 2025 ne clarifie pas la position de l’administration Trump quant à l’engagement militaire en Europe. Il est probable que cette position ne soit d’ailleurs pas définitivement arrêtée. On peut cependant déduire de l’ordre des priorités, qui n’est plus celui de la guerre froide, que les actifs militaires américains seront affectés aux priorités de rang 1 et 2. Si la NSS prend soin de rappeler que la stratégie sert avant tout à coordonner les fins et les moyens, il faut comprendre qu’une priorité de rang 3 sera servie après les autres. C’est aussi simple que cela. Les Européens sont donc encouragés à s’autonomiser en matière militaire et à le faire en s’équipant auprès des fournisseurs de l’Oncle Sam.

Trois réactions sont possibles de la part des Européens : une vassalisation acceptée avec enthousiasme au sein de l’OTAN, la fuite en avant dans une hypothétique « Union européenne de défense », et la voie étroite de la liberté. Il ne fait aucun doute que la première option est celle que l’administration Trump privilégie. A vrai dire, elle n’envisage clairement pas d’autre option. Il sera intéressant d’observer la position de cette droite radicale aux portes du pouvoir en France à l’égard de la NSS. Objet de toutes les sollicitudes de Washington, ce qui constitue pour elle un fait radicalement nouveau depuis 1943, la tentation sera grande pour elle d’inscrire sa stratégie dans la vague idéologique MAGA, et donc la logique de vassalisation. Ce qui ressemble à un choix cornélien pour les nationalistes devient une opportunité inattendue pour les vrais patriotes, une véritable « divine surprise » qui clarifie la différence exclusive entre une idéologie et une vertu civique qui est aussi un attachement charnel et spirituel.

La deuxième option sera celle dont on va nous bassiner les oreilles dans les mois à venir au nom d’une « Europe puissance » dont la NSS 2025 rappelle qu’elle a fait dégringoler la part de l’Europe continentale dans le PIB mondial de 25% en 1990 à 14% aujourd’hui. Cette affirmation mérite d’être confirmée (compte tenu notamment des évolutions du périmètre de l’UE depuis 35 ans) et relève d’une évidente mauvaise foi, car on ne peut tenir l’UE responsable de l’émergence des économies asiatiques dans la période. On peut même penser que la hargne MAGA contre l’UE ne serait pas aussi intense si l’Amérique avait profité de ce déclin relatif européen. Il n’en reste pas moins que les promesses de l’Acte unique et d’une « Europe qui protège » n’ont pas été tenues. Cette évidence s’impose et la nier ne fait qu’encourager un populisme que la NSS ne fait pas mystère de vouloir encourager. C’est pourquoi placer dans cette Europe notre « espérance » dans une fuite en avant fédéraliste serait un péril mortel pour notre pays. Un péril qui pourrait emporter la démocratie et la République, car le peuple français n’est pas prêt à accepter cette échéance, qui n’est en rien une fatalité.

La recherche d’une « troisième option » pour la France entre la vassalisation et la dissolution dans l’UE est donc une question de survie pour la démocratie et la République. Il s’agit de quitter ni l’UE ni l’OTAN, mais au contraire d’utiliser ces extraordinaires instruments de défense économique et militaire au service de notre souveraineté et non de l’y dissoudre. Il faut donc utiliser l’UE comme un outil de préservation de notre prospérité économique et l’OTAN comme une organisation de sécurité collective (une fois éradiqués les germes de corruption qui la gangrènent actuellement), et non comme un joug de vassalisation.

L’OTAN a d’ores et déjà en projet de confier son commandement suprême à un officier général Allemand 1 . Il n’est un secret pour personne que l’UE est contrôlée par les intérêts économiques allemands. Pas de problème. Que l’Allemagne, sous une forme ou sous une autre, domine l’Europe est une constante historique. Que la France refuse de subir cette domination est une autre constante historique. Croire que notre pays soit mûr pour abandonner l’héritage de Philippe le Bel à Charles de Gaulle en passant par Richelieu, la Révolution et les sacrifices des deux guerres mondiales, pour se soumettre au nouveau Reich ou à une nouvelle Sainte Alliance, est un pari risqué.

A l’inverse, enfermer la France dans un « splendide isolement » serait contraire non seulement à son ouverture historique à l’universel, mais aussi à ses intérêts économiques et de sécurité. La « troisième option » est une voie étroite, celle de la liberté et de l’ambition, mais c’est la seule possible entre Charybde et Sylla. Elle préserve en effet la possibilité d’une France orientée vers les horizons de ses outre-mers et ouverte sur l’Afrique et un Proche-Orient dont les Etats-Unis se désintéressent. La question cruciale est la suivante : qui aura le courage d’incarner cette option stratégique en 2027 ?

Entre des nationalistes tentés par sympathie idéologique de s’inféoder à la nouvelle Amérique et des fédéralistes fatigués pressés de se soumettre à la grande Allemagne, il restera à la gauche de choisir entre Brossolette et Daladier.

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(1) https://www.euractiv.com/news/the-pentagon-wants-europe-to-take-the-lead-in-nato-by-2027/

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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