Une maison faite de casseroles et d’assiettes conçue par Subodh Gupta ; la pyramide ocre d’Anthony Gormley et une installation de 2 300 mètres de tissage en soie et coton.
À l’occasion de la première biennale d’art contemporain de Boukhara, le pays longtemps fermé laisse entrevoir ses fissures, ses élans et ses contradictions, porté par une jeunesse avide d’air neuf.
L’offensive culturelle que mène l’Ouzbékistan attire les yeux gourmands mais peu complaisants du reste du monde. La curiosité est un beau défaut qui se faufile partout comme le parfum des épices terreuses et orientales. L’Ouzbékistan est un pays coincé entre Turkménistan, Kirghizistan, Kazakhstan, Tadjikistan et Afghanistan et entre les ogres que sont la Chine, l’Inde, la Russie et, plus loin, l’Europe. La fameuse route de la soie est devenue celle de l’or, du gaz, du coton (textile et armement) et de métaux rares (uranium). Ça aide au désenclavement.
Le pays est balayé par le vent, s’y promène le sable, s’y étendent des déserts, s’y accrochent quelques hautes montagnes. Aucune mer à l’horizon. Il y en eut une pourtant. Il y a cinquante ans, l’Union soviétique, propriétaire du pays, détourna les fleuves pour la production de coton, asséchant la mer d’Aral. Des sculptures squelettiques, carcasses de bateaux, flottent en plein désert, triste réminiscence d’un monde défunt. Le drame écologique se poursuit ailleurs. Les liens avec la Russie sont un sujet complexe et, sur place, un tabou.
Le territoire ouzbek fit partie de l’Empire tsariste à partir de 1865 puis de l’Union soviétique qui le façonna, l’exploita jusqu’à l’indépendance en 1991. Le pays resta en dépendance de la Russie grâce aux bons soins du terrible dictateur Islam Karimov (1938-2016). Le pays voudrait faire croire, se faire croire qu’il est en « dé-dictaturisation ». Le président élu, Shavkat Mirziyoyev (ancien Premier ministre de Karimov), fortement reconductible, semble moins semer la terreur.
Proche du président, la sorte de superministre de l’ouverture et de la culture Gayane Umerova tente une expérience rare en Asie centrale : ouvrir le pays, le plonger dans l’ère moderne par la culture en général, l’art contemporain en particulier. Elle compte sur l’ouverture d’esprit des jeunes. Environ 60 % de la population a moins de 30 ans. Mieux vaut avoir la jeunesse avec soi que contre soi.
À la fois oriental et occidental
Tachkent, tentaculaire capitale, se visite pour son architecture rigide au style soviétique brutaliste. Pas de charme mais un signal en construction, le futur premier musée d’art contemporain d’Asie centrale. Avec quelles œuvres et que racontent-elles ? Attendons de voir. Le métro de Tachkent se visite comme une galerie d’art avec portrait de héros (russes) sur les quais. Un métro comme à Moscou, qui est pourtant à 3000 kilomètres.
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Le marché est immense, très organisé avec collines d’épices aux couleurs flamboyantes, montagnes de fruits inconnus, hordes de légumes, haies de vêtements. Il réserve une surprise, une échoppe aux rideaux tirés. À l’intérieur, un magasin épuré. Ici vit le projet de Jenia Kim, 32 ans. Styliste, designer, l’artiste s’inspire du travail artisanal et lui insuffle un zeste de modernité, réinventant les pots à encens, détournant les tampons appliqués sur les pains ronds afin de les décorer. Son projet consiste à ouvrir les esprits, en étant dans un marché populaire et non dans le hall d’un luxueux palace. Le discours est parfait.
Et Samarcande ! Ce nom est le tapis volant de fantasmes supersoniques. Ville aussi ancienne que Rome, aux coupoles bleues dont on dit qu’elles attirent le ciel, minarets sans fin – nom arabe pour dire colonnes – qui titillent les cieux. À Samarcande, mosquées et universités coraniques dites médersas (ou madrasas) sont des œuvres inouïes. La place du Régistan, chef-d’œuvre de l’art islamique, est un éblouissement magistral aussi puissant que les pyramides d’Égypte ou la place Saint-Marc à Venise.
Trois édifices élégantissimes se font face et pas un toit, pas un plafond, pas une colonne, pas un mur gigantesque qui ne soient ornés. Aucune représentation humaine. Le Coran l’interdit. Le pays est musulman, à la fois oriental et occidental, moderne et rural. Les visages sont eurasiens, asiatiques. On entend parler russe, ouzbek, perse (farsi) à y perdre son latin.
Et le train siffle mille fois, conduisant à pleine vitesse à Boukhara, trésor en ébullition. Grâce à la première biennale d’art contemporain (commissariat Diana Campbell) qui s’est tenue jusqu’au 20 novembre, l’événement permet de découvrir mosquées, places, mesuras et caravansérails. Les œuvres présentes partout unissent systématiquement artistes et artisans locaux. Étonnement : la biennale est rieuse. Les visiteurs interloqués, déstabilisés, s’amusent de voir leurs casseroles, leurs assiettes devenir une maison traditionnelle réinventée par le plasticien indien Subodh Gupta.
Le public profane découvre que briques et tissus, téléphones portables (les tours du Coréen Yun Choi) et symboles comme les cigognes peuvent servir à autre chose que ce pour quoi il les connaît. Les visiteurs très nombreux sont frais, vierges, joyeux, enfantins. Des groupes de femmes s’esclaffent. Des jeunes instagramment à donf. Sans complexe, sans mépris, sans idées préconçues, inspirés, certains se mettent à chanter, à danser, à méditer, à défiler comme à un fashion show au cœur même des œuvres. Du jamais-vu. Toutes les œuvres ont un sens, sont liées à des légendes, racontent le monde d’aujourd’hui. Le public passe probablement à côté, pour l’instant, mais dévore tout.
Vague ondulante en textile
La superstar, l’Anglais Antony Gormley, a fait le déplacement et réussi son opération terre cuite, créant un cimetière d’êtres en terre grise. Elle est située juste à côté d’une pyramide ocre-or qui sent le curcuma imaginée par Delcy Morelos. Une œuvre traverse la ville, longue vague ondulante en textile qui flotte au-dessus d’un canal (Himali Singh Soin avec David Soin Tappeser). L’œuvre est un récit parsemé de taches qui sont des photos satellitaires prises au fil des décennies, de la mer d’Aral devenue, elle, une tache environnementale. Le public rit moins. L’eau est LA denrée rare.
Le monde entier commence à se rendre en Ouzbékistan, apportant de l’air frais, des échanges dont les Ouzbeks raffolent et des questions dérangeantes. Si le pays est tenté par l’ouverture de ses portes par l’art, reste à espérer que celles des droits de l’homme s’entrouvrent aussi. Notamment au sujet de la condition des femmes, propriétés des hommes, du monde LGBT, criminalisé, ou celui des travailleurs forcés de l’industrie du coton. La culture fondement d’une ère nouvelle, oui ; alibi ou déguisement, non ! Pour l’instant, la fête ne fait que commencer. Bon vent ! Yaxshi safar (en ouzbek), oudatchi (en russe) !