Plaisirs solitaires : cuisiner pour soi, le nouvel art de vivre

Un petit plaisir solitaire ? Suivez le guide.
LTD/Fred Lahache - Elvira Masson

Un petit plaisir solitaire ? Suivez le guide.
LTD/Fred Lahache - Elvira Masson
« On avoue rarement qu’on cuisine pour soi, on n’en parle pas, comme si ça ne comptait pas », écrit Elvira Masson. La journaliste gastronomique, rédactrice en chef lifestyle de Marie Claire, ajoute : « Longtemps, j’ai pensé que ça ne valait pas vraiment le coup de cuisiner pour moi toute seule. J’ai la flemme facile, et je trouvais fastidieux d’aller faire de vraies courses rien que pour moi. Alors souvent, j’ai grignoté debout dans ma cuisine. Un morceau de fromage, une tartine de houmous, un reste de quelque chose. Je le fais toujours et j’adore ça, mais j’ai musclé mon jeu. »
Résultat, un livre bourré d’évasions en solitaire, déjouant les méridiens, passant d’une tartine de bulots-mayo, de pita garni, de pot-au-feu, d’épaule d’agneau rôtie à l’orange (recette à gauche) (notre préférée, pour sa démultiplication), au honey butter toast à la fraise… Le tout sans les injonctions de chef au knout et au fouet électrique, juste une petite planète paisible et bienveillante. De fait, d’après les chiffres de l’Insee, la part de personnes vivant seules a été multipliée par trois entre 1962 (6 %) et 2019 (17 %).
Les prévisions annoncent déjà que, en 2030, 43 % des ménages seraient constitués d’une seule personne. Ce chiffre a déjà été atteint depuis 2021 dans des villes comme Lille (environ 46,7 %), Angers (45,7 %), Rennes (43,9 %), Montpellier (43,1 %), et sans doute aujourd’hui à Toulouse (42,7 % en 2021), Bordeaux (42,2 %), et… Paris (39,9 %). Autant dire que le vocabulaire épouse cette tendance.
D’abord dans l’explosion du nombre de cafés « idéals pour les solistes », qui à peine rentrés à la maison s’adonnent à la comfort food. On s’appuie alors sur le côté rassurant des plats d’enfance tels les gratins, les purées. Mais comme on n’est pas à une contradiction près, le tout est auréolé de santé, d’ingrédients locaux (pour les plus fortunés), de saison, soignant l’épiderme, les cheveux et le moral. Sans oublier la présence impérieuse d’un diable et de ses bottes de 4 kilos : glaces américaines, pizzas, Nutella… La régression appartient à ces moments de retrouvailles piétinant sans aucun respect toute décence et hygiène de vie.
Les cuisines domestiques elles-mêmes ont suivi la tendance. On les savait réduites au minimum, monacales, travaillant sur l’invisibilité (rangements), l’épure (quiet luxury), ouvertes sur le salon, mais elles reprennent du poil de la bête avec l’inévitable îlot central vert sauge où, entre l’ordinateur et le mug à tisane, il reste une place pour des robots savants et des multicuiseurs connectés. Même si l’on rentre à la maison carbonisé de travail, les doigts peuvent encore pianoter un plat salvateur avant que l’on ne s’effondre, lyophilisé.
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Il reste cependant quelques espoirs avec une inclinaison hédoniste où la bienveillance avec soi-même ne rime pas avec pyjama troué et nouilles chinoises au micro-ondes. Bien entendu, les Nordiques dont on célèbre chaque année le titre de champion du monde du bonheur ont au moins pour eux un talent indéniable : celui de se sentir bien à la maison, même esseulés, rassurés par la proximité des bus et des hôpitaux, de vivre en vêtements douillets, profondes chaussettes, couvertures douces, lumières tamisées avec un verre de chardonnay lorsque le jour tombe à 16h30.
Cela se prononce « hou-gue » dans la culture danoise, et s’écrit « hygge ». En France, cela peut se traduire par des versions tout aussi réconfortantes. Notre épaule d’agneau rôtie à l’orange, un verre de syrah. Ou alors un plat livré à domicile pour ceux qui n’auraient rien retenu de cet article.
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👨🍳 Épaule d’agneau rôtie à l’orange
- Grosso modo, en condensé : une petite épaule d’agneau, 1 c. à s. d’huile d’olive, 1 c. à s. de paprika fumé, 1 c. à c. de cumin, 1 c. à c. de graines de fenouil, 2 oranges, 1 c. à s. de miel, 1/4 de chou pointu, 4 gousses d’ail, 2 oignons rouges, de la menthe fraîche, du persil plat, 2 c. à c. de gros sel, poivre du moulin.
- Dans une cocotte, laisser reposer au frais une heure l’épaule badigeonnée avec le mélange d’huile et d’épices.
- Presser les oranges et disposer les peaux autour.
- Ajouter de l’eau à mi-hauteur, puis le miel et le gros sel.
- Couvrir et cuire 15 minutes à four préchauffé à 210 °C.
- Baisser le thermostat à 150 °C pour encore 2h45, retourner l’agneau de temps en temps.
- Après 90 minutes de cuisson, ajouter le chou pointu, les oignons rouges, l’ail.
- Enfin, poivrer, ciseler menthe et persil, ajouter quelques zestes d’orange. Eh voilà.
- Bonus : c’est tellement bon que l’on retrouvera l’épaule les jours suivants.
« Recettes pour 1. Cuisiner pour soi », d’Elvira Masson, Seuil, 224 pages, 19,90 euros. « Heureux comme un Danois », de Malene Rydahl, J’ai lu, 182 pages, 6,90 euros.