Des pièces de théâtre sur la paternité, le mal-être adolescent et sur Olympe de Gouges. Notre sélection théâtre de la semaine du 22 décembre 2025.
« Au non du père » au Théâtre de Belleville 4⭐/5
Debout en haut des marches, à l’orée de la salle du Théâtre de Belleville, Ahmed Madani et Anissa accueillent le public. Il y a ceux qui les connaissent et sont touchés, et les autres, les jeunes qui vont découvrir un exemple, très particulier, de l’univers de l’auteur et metteur en scène.
Le titre est bien Au non du père. On va nous parler d’un père qui a dit non. D’un père qui a refusé la paternité et a fui. Quand on voit la belle femme et mère qu’est Anissa, on a le cœur serré. On l’a vue dans F(l)ammes, un des précédents spectacles d’Ahmed Madani, qui donnait la parole à plusieurs femmes. Le destin d’Anissa est si particulier que l’on se laisse porter par Au non du père. Mais on se pose des questions. Une femme quittée alors qu’elle vient d’avoir un enfant, et pour toujours abandonnée, est un fait assez courant, dans notre société comme dans d’autres. Cela donne des chansons tristes ou des films réalistes… et poétiques parfois.
Ahmed Madani, que l’on a connu il y a des dizaines d’années au Val Fourré, quartier de Mantes-la-Jolie qui n’intéressait les médias que si des voitures brûlaient, a construit sa vie entre fiction et réalité. Le quotidien, la réalité de notre monde, le passionne. Tous ses spectacles, depuis les premiers, qui pouvaient se donner dans des lieux peu faits pour l’art dramatique – entrepôts, magasins à l’abandon, notamment –, plongent dans la société. Il n’avait pas alors de salle, mais il trouvait des espaces pour jouer, représenter, vivre.
Au non du père, Théâtre de Belleville, jusqu’au 27 février à 15 heures, 16 heures, 19 heures ou 21 h 15 selon les jours. Durée : 1 h 30. Tél. : 01 48 06 72 34. Texte publié par Actes Sud-Papiers. (Crédits : LTD/Ariane Catton)
Ahmed Madani, né dans les années 1950 en Algérie, est un conteur à l’orientale. Il ne craint pas les arabesques. Dans ses textes, comme dans ses spectacles, réalité et fiction, parfois, sont ensemble tressées. Et bravo à qui saurait séparer le vrai du faux ! Avec Au non du père, on est vraiment perdu. En effet, il s’agit, nous dit-on, de l’histoire d’Anissa, née en 1988, diplômée de gestion et comptabilité, aujourd’hui cinq enfants, vivant en France. Dans un décor de cuisine, tandis qu’elle est aux fourneaux, Anissa s’adresse à nous. À ses côtés, attablé devant un ordinateur, Ahmed Madani, regard doux, derrière les verres très épais de ses lunettes. Il intervient de temps en temps pour articuler le jeu au présent et éclairer les films que l’on découvre sur un écran, à l’arrière.
Anissa raconte sa mère, l’abandon, l’obsession de retrouver son père. Elle possède une belle présence, un beau visage, une voix harmonieuse. Pâtissière très douée, elle concocte en même temps des pralines et des fondants au chocolat. Son chemin est âpre, cruel parfois, mais elle est enveloppée de douces senteurs.
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Anissa a retrouvé son père. Comment ? C’est tout le nœud de ce récit qui nous conduit de l’autre côté de l’Atlantique, dans une boulangerie française… Vous en dire plus ? Certainement pas. Mais à la sortie, Anissa et Ahmed distribuent pralines et fondants au chocolat
« Victor Hugoat » au théâtre de l’Œuvre 5⭐/5
Victor Hugoat, Théâtre de l’Œuvre, chaque mardi à 19 heures jusqu’à la fin de l’année et du 20 janvier au 31 mars. Durée : 1 h 10. Tél. : 01 44 53 88 88. (Crédits : LTD/Laura Gilli)
Il y a environ quarante ans, la carte de vœux du ministère de la Culture représentait Victor Hugo portant un blouson de cuir noir. Une idée qui offusqua les ennemis de Jack Lang mais qui disait bien combien le poète et romancier reste d’actualité.
Robert Hossein avait mis en scène une adaptation des Misérables qui fit date et inspira l’inusable comédie musicale. Le temps a passé. Au Théâtre de l’Œuvre, chaque mardi, Bart nous invite à partager sa passion pour l’auteur des Contemplations et sa virtuosité de rappeur à tendance slam et posture de conférencier adepte du stand-up. Bart, c’est Barthélemy Heran, qui a composé ce formidable parcours avec Grégoire de Chavanes, qui signe la mise en scène. Cela donne un spectacle tout d’intelligence et de fantaisie. Bart, délié et vif, voix ferme, capable de conduire la salle à travers toutes les émotions, de la joie au chagrin, disant, jouant, chantant, racontant la vie de son idole et capable de nous faire revivre la bataille d’Hernani, mais oui ! Son, musique, lumière, tout est très bien pensé. Un moment épatant, très fidèle à la personnalité puissante et contrastée de l’écrivain.
« Cher Evan Hansen », au Théâtre de la Madeleine 3,5⭐/5
Cher Evan Hansen, au Théâtre de la Madeleine du mercredi au samedi à 20 heures et le dimanche à 15 heures, jusqu’au 4 janvier. Durée : 2 heures. (Crédits : LTD/Bertrand Exertier)
Il est toujours délicat de trouver des spectacles qui s’adressent réellement aux adolescents. Trop souvent, ils oscillent entre naïveté infantile et langue artificiellement « jeune ». Cher Evan Hansen relève le défi. Cette comédie musicale signée par Benj Pasek et Justin Paul, auteurs des chansons oscarisées de La La Land, ose faire de la santé mentale, de la quête de reconnaissance et des réseaux sociaux la matière d’un classique multiprimé à Broadway.
Evan Hansen (Antoine Le Provost) est un lycéen invisible, rongé par l’anxiété sociale. Une lettre intime, un malentendu et le suicide d’un camarade vont l’enfermer dans un mensonge qui lui offre, pour la première fois, le sentiment d’exister. Un bonheur aussi fragile que l’imposture qui le soutient.
Le livret, assez manichéen et aux sentiments exacerbés – les codes du young adult sont assumés – mise sur une efficacité émotionnelle redoutable, portée par l’énergie et la justesse d’une troupe qui a le sens du grand spectacle. Dans cette salle à l’italienne, l’orchestre live occupe les loges latérales et accompagne des chansons adaptées en français par Hoshi, habituée à mettre en mots la difficulté à trouver sa place. La mise en scène d’Olivier Solivérès (Le Cercle des poètes disparus) mêle écrans, vidéos et cubes mobiles pour traduire la fragmentation de l’identité adolescente, avec une surprise finale qui magnifie le Théâtre de la Madeleine et qu’on se gardera bien de dévoiler. Le spectacle parvient à toucher les ados sans les prendre de haut et à associer les parents au dialogue.
« Olympe(s) » au théâtre Essaïon 3⭐/5
Olympe(s), Théâtre Essaïon, à 19 heures, les mercredi et jeudi jusqu’au 15 janvier. Durée : 1 h 10. Tél. : 01 42 78 46 42. (Crédits : LTD/Philippe Delacroix)
Il y a des personnages de la réalité qui fascinent le monde du théâtre. Depuis quelques saisons, parmi ces figures brille Olympe de Gouges. Elle fut au XVIIIe siècle une féministe très active. Une grande intelligence, un grand courage l’ont conduite sa vie durant. Ces dernières saisons, à Paris, plusieurs spectacles lui ont été consacrés.
Au Théâtre Essaïon, Olympe(s), avec Véronique Ataly, est un va-et-vient entre deux vies : celle de l’interprète et celle de la révolutionnaire.Née en 1748 à Montauban, elle fut guillotinée le 3 novembre 1793 à Paris. Femme de lettres, dramaturge, grand caractère, elle avait cru en la Révolution française, avant de comprendre que les femmes n’y avaient pas leur place. Très investie dans la société d’alors, sensible au sort des victimes jusqu’à demander l’abolition de l’esclavage et écrivant en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle paya de sa vie sa liberté. Dans un costume qui dit le passé et le présent, Véronique Ataly ne faiblit pas.
Elle a écrit le texte avec Patrick Mons, qui signe la mise en scène. L’énergie de l’interprète, sa fougue, son don pour le chant sont mis en valeur. Il est plus question de la comédienne que d’Olympe. Le public est ravi. Il y a ici de la gravité et une heureuse fantaisie. On est ému et l’on rit. C’est bien !