Longtemps considérée comme un plaisir coupable, la comédie musicale s’impose comme un art populaire majeur. De « Chicago » à « La Cage aux folles », des « Demoiselles de Rochefort » à « Notre-Dame de Paris », la capitale vibre pour cette fin d’année au rythme du « musical ».
Il se trame quelque chose. Ces derniers jours, interviewer Shy’m relève du même exploit que décrocher une actrice hollywoodienne en pleine promo de blockbuster. La chanteuse de Femme de couleur, gagnante de Danse avec les stars, est clairement passée dans une autre dimension : celle des chapeaux pork pie et des jazz hands, des chorégraphies au cordeau et des musiciens sur scène – et surtout… des producteurs américains, aux méthodes bien moins souples que le cambré de Shy’m sur un solo au saxo.
Broadway débarque en VF. Et c’est avec Chicago, monument du répertoire lancé cette semaine au Casino de Paris, que notre Shy’m nationale se glisse dans les bas couture d’une Velma Kelly anguleuse et redoutable. Un demi-siècle après sa création par Bob Fosse, le spectacle aux six Tony Awards symbolise à lui seul la pluie de paillettes qui inonde la capitale.
Cet automne, 18 comédies musicales s’affichent à Paris – du jamais-vu. Des Demoiselles de Rochefortprolongé au Lido aux Producteurs d’Alexis Michalik, du Fantôme de l’Opéra adapté par Benoit Solès à la nouvelle saison de La Haine version hip-hop à la Seine musicale en passant par Notre-Dame de Paris : jamais la scène française n’avait connu un tel engouement.
« C’est un record, s’enthousiasme Laurent Valière, producteur de 42e Rue sur France Musique, qui, face à cette effervescence retrouvée met à jour La Grande Histoire des comédies musicales (Marabout). Ce n’est pas seulement le nombre : c’est la diversité. On en trouve dans les Zéniths, à l’année dans des salles spécialisées, dans des institutions comme au Châtelet, à la Philharmonie, mais aussi dans des théâtres privés comme la Madeleine, Antoine ou la Porte Saint-Martin… Le genre s’est démocratisé. »
Une explosion du nombre de dossiers
Autre fin observateur du secteur, Luc Perin note de son côté « une explosion du nombre de dossiers » pour les Trophées de la comédie musicale, qu’il préside. L’an dernier, 80 spectacles étaient éligibles, soit le double de la première édition en 2017. « Et des artistes comme Vanessa Cailhol [LA révélation de Chicago en flamboyante et charismatique Roxy], multiprimée aux Molières, passent désormais d’un genre à l’autre. »
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Temps des cathédrales, Rois du monde et Assasymphonie… La précédente vague avait déferlé au tournant des années 2000 avec ses tubes entêtants, selon un modèle très français de « jukebox musicaux » donnés dans les Zéniths. Cette dernière va se déployer de nouveau avec le retour vingt ans plus tard du Roi-Soleil au Dôme et de Notre-Dame de Paris au Palais des Congrès.
Dernier représentant de la troupe d’origine, l’archidiacre le plus connu de Notre-Dame, Daniel Lavoie, a tourné jusqu’en Chine : « C’est toujours le même Frollo, mais je ne le joue plus de la même façon. J’ai aussi demandé un costume plus digne d’un archidiacre il y a une dizaine d’années – le premier faisait un peu “curé de campagne”. [Rires.] » Il y a eu une version en anglais, mais c’est finalement dans la langue de Hugo que le public à travers le monde plébiscite la pièce de Luc Plamondon et Richard Cocciante. « Il y a des spectateurs qui viennent dix, quinze, vingt fois, reprend Daniel Lavoie. Ils connaissent mieux le texte que moi ! »
« Les Demoiselles de Rochefort » a été prolongé au Lido. (Crédits : LTD/VALENTIN FOLLIET)
La nouvelle bulle du musical semble plus robuste car élargie à toutes les formes du genre : du modèle anglo-saxon au grand spectacle à la Demy en passant par les shows perfusés au hip-hop. « Comme le fut Notre-Dame de Paris en 1998, le déclencheur cette fois-ci, note Laurent Valière, c’est Starmania et son million d’entrées. » D’autant plus que ce spectacle a été mis en scène par Thomas Jolly, qui a rendu cette forme hype. « Il a fait le grand écart de la Cour des papes d’Avignon aux JO et à ce spectacle musical populaire, poursuit-il, tout comme Ladislas Chollat, qui peut aussi bien mettre en scène les textes de Florian Zeller que Les Misérables. »
Il y a des spectateurs qui viennent dix, quinze, vingt fois
Daniel Lavoie
Tout aussi souple, le chef d’orchestre Maxime Pascal passe de Stockhausen à la Philharmonie fin novembre à La Petite Boutique des horreurs mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq, des habitués de la… Comédie-Française.
La comédie musicale est ainsi devenue un passage obligé pour de nombreux artistes désireux de se confronter au fameux « triple threat » (chanter, jouer, danser). Vanessa Paradis confiait récemment dans nos pages « rêver d’une comédie musicale » ; Natalie Dessay s’est aussi laissé aller à chanter et danser en incarnant Rose dans Gypsy à la Philharmonie, Laurent Lafitte prépare ses gammes et ses talons pour son rôle de Zaza quand Laure Calamy pousse la chansonnette dans Peau d’homme et Claudia Tagbo brille dans Orso et le secret des étoiles.
« C’est devenu une terre d’épanouissement, y compris pour des gens venus de la variété, du théâtre, de l’opéra ou du stand-up », observe Laurent Bentata, le directeur général de Stage Entertainment France, qui est allé chercher Florent Peyre, remarquable dans Les Producteurs ou effectivement Shy’m. « Notre volonté est d’attirer ces nouveaux profils pour élargir l’audience », explique le producteur.
Car c’est toute une éducation à faire au pays de Molière. Aux États-Unis, pas un élève ne traverse sa scolarité sans avoir incarné au moins une fois Sandy de Grease ou Tony de West Side Story. Lorsqu’il dirigeait le Théâtre du Châtelet (2004-2017), Jean-Luc Choplin a largement contribué à l’initiation au genre. « Mon rôle a été de faire connaître le grand répertoire anglo-saxon, totalement ignoré à Paris, se souvient-il. On n’y avait jamais vu My Fair Lady ou La Mélodie du bonheur dans leur version originale. »
Notre volonté est d’attirer ces nouveaux profils pour élargir l’audience
Laurent Bentata, le directeur général de Stage Entertainment France
Depuis quelques années, l’offre jeunesse s’est elle aussi étoffée, tirée par les superbes productions d’Olivier Solivérès, Arthur Jugnot ou des frères Safa. Ainsi Pocahontas, dernière création de Samuel et Julien Safa, est un petit bijou à découvrir à la Gaîté Rive Gauche avec un livret drôle et soigné, des comédiens impeccables et une scénographie astucieuse. Quant aux adolescents français, qui auront déjà été traînés par leurs parents aux représentations de La Haine, ils peuvent découvrir Cher Evan Hansen, un classique du off Broadway sur la santé mentale des jeunes.
Certes Paris n’est pas encore New York ou Londres, mais il s’en approche notamment parce que l’offre ne se limite plus aux fêtes. Lorsque Stage Entertainment s’est installé en France en 2005, le pure player a acheté le théâtre Mogador. « Il faut maîtriser le contenant pour avoir la main sur le contenu selon le modèle de l’“open-ended” », décrypte Laurent Bentata.
La production d’un show XXL comme Le Roi lion, mobilisant chaque soir 160 personnes, nécessite une longue exploitation pour devenir rentable. Il faut donc maîtriser la salle et la programmation. La pièce entame sa cinquième saison avec près de 1,7 million de spectateurs et un taux de remplissage qui frôle les 90 %. Au Lido aussi le modèle est de posséder la salle, ce qui a permis à son président et directeur artistique Jean-Luc Choplin de prolonger son pétillant Demoiselles de Rochefort jusqu’à l’été. Le spectacle fera donc toute la saison de la salle !
« Nous avons vendu plus de 60.000 billets ! précise-t-il. Le public retrouve une expérience immersive, au croisement du musical de Broadway et du cabaret avec ses guéridons et son champagne. Je n’aurais pas monté Les Demoiselles au Châtelet car la fosse d’orchestre et le cadre de la scène créent une distance. » Stage a aussi investi dans la formation avec la Classe libre comédie musicale cours Florent × Mogador. Résultat : une génération de comédiens qui irriguent les pièces à l’affiche actuellement, d’Antoine Le Provost — rôle-titre de Cher Evan Hansen – à Maélie Zaffran – la Christine Daaé du Fantôme de l’Opéra.
Un spectacle populaire et accessible
Alors que les théâtres peinent à faire le plein, cette branche du spectacle vivant s’en sort plutôt bien. Pourquoi un tel engouement au-delà du solide cercle des fans de musical ? « On dit souvent que c’est parce que l’époque est morose et qu’on a besoin de se divertir, note Jean-Luc Choplin. C’est vrai, mais ça va plus loin : la comédie musicale renoue avec un spectacle populaire, accessible à tous et de grande qualité – ce qu’était autrefois l’opérette. Ce type d’offre avait disparu. »
Reste un dernier frein selon Stéphane Letellier, celui du déficit de salles adaptées. « À Paris, il y a peu de grandes salles : Casino de Paris, Folies Bergère, Marigny… Et pour les tournées, il n’y a que des Zéniths », explique le communicant et producteur notamment des Misérables, qui entame une tournée en Régions. Quant au public, il reste « encore un peu frileux sur les prix » de ces spectacles, lourds à financer. Mais plus l’offre s’étoffera plus ce verrou sautera. Tous les regards sont tournés vers deux adaptations de Monte-Cristo qui se feront face début 2026 aux Folies Bergères et au Dôme. L’élan est là. Faut qu’ça jazze !
Chicago, au Casino de Paris jusqu’au 31 janvier. 2h30. À partir de 20 euros. La Petite Boutique des horreurs, à la Porte Saint-Martin jusqu’au 4 janvier. 2h 15. À partir de 12 euros. Le Roi Lion, à Mogador jusqu’au 31 janvier. 2h35. À partir de 30 euros. Les Producteurs, au Théâtre de Paris jusqu’au 11 janvier. 2 heures. À partir de 20 euros. Notre-Dame de Paris, au Palais des Congrès du 19 décembre au 4 janvier. 2h30. À partir de 38 euros. Le Roi-Soleil – Le retour, au Dôme de Paris du 4 décembre au 18 janvier. 2h30. À partir de 25 euros. Les Demoiselles de Rochefort, au Lido jusqu’au 21 juin. 2 h 30. À partir de 25 euros. La Cage aux folles, au Théâtre du Châtelet du 5 décembre au 10 janvier. 2h30. À partir de 12 euros. La Haine, à la Seine musicale jusqu’au 4 janvier. 2 heures. À partir de 25 euros. Le Fantôme de l’Opéra, au théâtre Antoine jusqu’au 11 janvier. 1h20. À partir de 16 euros.