ENTRETIEN – Suite à l’annulation du rendez-vous d’Angoulême, le festival du livre de Paris, qui s’ouvre vendredi 17 avril, mettra la BD à l’honneur. Notamment Zep, le père de Titeuf.
Les interviews, les rencontres, les tournées, les festivals comme celui d’Angoulême dont il n’a pas manqué une édition pendant vingt-cinq ans… la promo, Zep connaît bien. Mais aujourd’hui, à 58 ans, celui qui a connu un succès mondial avec Titeuf prend son temps. Il alterne bande dessinée d’humour et récit dans une veine plus réaliste, sans renoncer à la musique au sein de The Woohoo, qu’il a créé avec sa compagne.
S’il quitte Genève où il réside, c’est pour le retour de Captain Biceps, après plus de six ans d’absence, parodie de super-héros co-créée avec Tébo. Il reviendra pour le Festival du livre de Paris, où il présentera aussi Tourner la page, polar graphique dans le milieu de l’édition. Un conte acide très réussi, inondé de bleu, sur un écrivain en quête de reconnaissance. Deux albums qui disent l’étendue de sa palette et démontrent toute l’espièglerie de ce créateur qui aime jouer avec le lecteur.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Pourquoi faire revenir Captain Biceps aujourd’hui ? ZEP – À l’époque, les super-héros étaient en plein boom, notamment avec le Spider-Man de Sam Raimi. Tébo, lui, est un fan absolu de comics, contrairement à moi. J’avais imaginé une petite rubrique dans Tchô !, et il m’est un peu tombé dessus : « Les super-héros, c’est moi ! » Oui, il m’a fait une Mélenchon des super-héros et j’ai cédé. L’idée était de confronter notre héros à de vrais super-héros, en détournant leurs origines.
On faisait quelque chose de crétin là où les comics étaient sentencieux et moralisateurs. Ça devait durer quelques numéros, et finalement, vu la réaction des lecteurs, ça dure depuis vingt-deux ans. Avec Tébo, on adore se retrouver, c’est notre colo de vacances.
En parallèle, vous publiez Tourner la page. Comment s’est intercalé ce projet ? J’avais l’idée dans mes carnets depuis deux ans et j’hésitais entre farce et histoire réaliste. L’histoire s’est imposée quand le personnage du romancier est devenu clair dans ma tête. J’écris toujours au « je », je n’aime pas être narrateur omniscient. Et ce qui m’a intéressé, c’est la question de la postérité : qu’est-ce qu’on dira de moi après ma mort ? Qui sera là à mon enterrement ? C’est devenu un conte moral autour de la vanité.
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Pourquoi cette omniprésence de la mer azur ? Je voulais des paysages de rêve et les faire à l’aquarelle, comme dans mes carnets. L’eau est très difficile à attraper avec le trait. J’avais envie de me confronter à ça. Cette technique était un défi, une première sur un album entier.
Ce qui distingue les écrivains, c’est leur succès. Cette fragilité rend la reconnaissance plus aiguë, presque existentielle.
Vous décrivez un milieu littéraire obsédé par la reconnaissance… J’ai l’impression que c’est là que cette inquiétude est la plus forte. En bande dessinée, succès ou non, on reste un auteur. Alors qu’un roman, tout le monde peut se piquer d’en écrire. Ce qui distingue les écrivains, c’est leur succès. Cette fragilité rend la reconnaissance plus aiguë, presque existentielle.
Lauréat du Femina, votre personnage est prisonnier de son succès passé et des attentes qu’il suscite. Cela vous parle ? Le succès de Titeuf m’a plutôt ouvert des portes. Mais les sentiments que je décris – la jalousie, la peur de disparaître –, je les connais. Ils existent dans toutes les carrières artistiques. Il faut déjà être un peu affamé de reconnaissance pour faire ce métier. J’aime aussi croquer nos travers peu reluisants : parfois on a envie d’écrire comme si on était Corto Maltese et parfois comme si on était un salaud.
Vous passez toujours par le dessin d’observation avec des modèles ? Oui. Le personnage principal est inspiré d’un ami comédien qui a posé pour moi. Souvent ce sont des proches. Le plaisir du réalisme vient de l’observation. Si je dois dessiner automatiquement, j’ai spontanément un trait humoristique.
Même exigence pour les décors ? Je ne connaissais pas le monde nautique, donc je suis allé sur un bateau. Je suis assez maniaque : en musique, si un personnage est censé jouer en ré et que la position de sa main est un si mineur, ça me rend fou !
Êtes-vous déjà sur le prochain Titeuf? Non. Pendant des années, j’ai enchaîné : je finissais un livre le lundi et j’en recommençais un le mercredi. Quand un album sortait, j’étais déjà à moitié dans le suivant. Aujourd’hui, je me suis fatigué de cela. J’ai envie de prendre le temps, d’être en condition de recevoir les retours des lecteurs.
Dans ce Captain Biceps, vous mettez en scène les rappeurs Bigflo & Oli. Les connaissiez-vous ? Ce n’est pas ma génération. Ils m’ont contacté sur Instagram en me demandant si j’étais « le vrai Zep » et s’ils pouvaient passer à l’atelier pendant leur tournée en Suisse. Je ne les connaissais pas bien, mais quand j’ai montré le message à mes enfants : ils étaient complètement dingues. Eux aussi étaient très impressionnés d’être là, entourés de dessins et d’objets. Ils sont fans de Captain Biceps.
Autre guest, dans Tourner la page, Augustin Trapenard. Fréquentez-vous les émissions culturelles ? Oui, parfois, notamment La Grande Librairie parce qu’Augustin Trapenard connaît bien le 9e art. J’ai commencé à une époque où ceux qui dirigeaient les médias avaient grandi avec la BD. Avant ça, dans les années 1980, c’était le mépris absolu : on n’en parlait jamais, ni chez Bernard Pivot ni dans les émissions de variétés. Aujourd’hui, les auteurs de BD sont invités à la télé alors que les grands d’autrefois comme Franquin ou Uderzo n’ont jamais connu ça. On est des enfants gâtés.