« 14 Juillet » de Benjamin Dierstein, « Départ(s) » de Julian Barnes, « Les Assoiffés » de Camille Charvet : découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 26 janvier 2026.
« Insula » de Théo Casciani
« Insula » de Théo Casciani. (Crédits : DR)
Ce que Théo Casciani entend nous raconter est-il aussi étrange qu’à première vue ? Nous rencontrons son antihéros de 28 ans dans une soirée « cruising » organisée dans des bureaux de la City. Les corps grouillent et copulent de partout. Théo n’a pas plus envie que nous d’être là mais il dit fuir l’ennui (« mon principal carburant est l’inconnu, ma méthode la curiosité »). La vérité, c’est qu’on l’y suit parce qu’il nous plaît. Le gars s’avère d’emblée d’une belle complexité : progressiste, résolument bisexuel, mais en butte aux communautarismes, se méfiant « des identités dont on ne sort jamais et qui finissent par se transformer en pièges ». Vive les électrons libres.
Après avoir erré comme une âme en peine, il finit par se trouver un garçon « mignon » (parce qu’il a « l’air triste »). Or ce type, prénommé Yvo, lui propose – avant qu’ils ne s’ébattent – une pilule totalement illégale permettant d’entrer dans une nouvelle réalité virtuelle que la rumeur dit détonante : « Insula ». Yvo la gobe, Théo fait semblant et la glisse dans sa poche. Le cauchemar commence ici. Des phénomènes inquiétants se manifestent de toutes parts : on parle d’un séisme imminent, le ciel anglais est strié d’insectes, le vent souffle en rafales, Yvo perd connaissance et Théo apprend par un appel qu’il doit rejoindre Paris au plus vite : son père – atteint d’un cancer foudroyant – vit ses derniers instants…
Casciani nous fait basculer presque à notre insu dans une subtile dystopie. Au nombre des perles malicieuses dont il émaille ce futur proche : la « puce cérébrale » de Kim Kardashian qui tombe en panne, justifiant son hospitalisation ; Justin Bieber aux prises avec un « robot criminel » ; Elon Musk partageant sur son réseau des citations de l’autrice avant-gardiste Kathy Acker ! Cet univers est pourtant presque le nôtre ; en témoignent l’inexorable ascension de l’extrême droite, les funestes incendies et les piratages calamiteux…
Pour lors, le monde peut bien dévisser ou s’écrouler, l’hôpital Cochin va plonger Théo dans une bulle atemporelle et universelle. Les pages qui traitent de l’agonie et de la mort du père sont proprement déchirantes (« je me souviens en avoir voulu à la littérature de ne pas m’avoir prévenu »). Et que dire de ce geste désarmant : séparé de la mère de son fils, le mourant a néanmoins rédigé un texto à son intention (« merci, pour tout ») ; par mégarde (et à présent inconscient), il ne l’a pas envoyé ; Théo prend la liberté de le faire à sa place. On fond.
Forcé de libérer enfin « ces larmes froides d’avoir patienté si longtemps dans [ses] yeux », Théo prend la mesure du « deuil infini » qui est le sien et de ce monde qui est devenu fou. Comment savoir où sa déréliction va le conduire ? Car n’oublions pas qu’il n’a pas avalé la pilule Insula, lui (laquelle, apprend-on entre-temps, a tué Yvo), il l’a même conservée. Toute la question est de savoir s’il la prendra ou pas. Et ce qui s’ensuivra… Accrochez-vous, mais soyez sûrs que vous n’oublierez pas l’expérience Casciani.
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« 14 Juillet », Benjamin Dierstein
« 14 Juillet » de Benjamin Dierstein. (Crédits : Jean-Philippe BALTEL / FLAMMARION)
Investir les souterrains de l’Histoire en quête de récits cachés. Soulever comme pierres les événements qui ont fait l’actualité et retranscrire le grouillement ainsi découvert, sans frémir, et en y ajoutant ses propres inventions, déductions, intuitions… Cette méthode a permis à l’Américain James Ellroy d’écrire sa trilogie « Underworld USA », contre-histoire romanesque des années Kennedy-Nixon. Avec sa propre trilogie – pas moins monumentale et passionnante, et résolument française, puisqu’elle se consacre aux années Giscard-Mitterrand – Benjamin Dierstein marche sur ses brisées. Sans courber l’échine : au cynisme d’Ellroy il préfère un réalisme brut moins connoté. Mais en visant le même horizon : celui d’un énorme roman total, à la fois politique, criminel, amoureux, français et international.
Comme Ellroy, Dierstein sait mêler visages réels (dans le premier tome, Giscard, Broussard, Mesrine, Pierre Goldman…) et personnages inventés : Jacquie Lienard, jeune flique surdouée ; Marco Paolini, son rival corse tourmenté ; Vauthier, le truand et barbouze qui règne sur la prostitution parisienne tout en chassant avec Giscard d’Estaing, et Gourvennec, flic en rupture de ban lancé dans une foireuse opération d’infiltration de la gauche terroriste. Comme Ellroy, il saisit à bras-le-corps la complexité du réel et ses dizaines d’intrigues intriquées pour les relier à une affaire matricielle fictive (qui trouve son origine en Mai 68). L’ensemble nous est livré en gros paquets, dans un style empreint d’une irrésistible urgence : peu importe que vous ayez lu les tomes précédents, « 14 juillet » vous happera dès ses premières pages.
An 1982 : depuis la chute de Giscard, rien n’est plus pareil mais les affaires continuent. Le SAC est mort, pas enterré. Les grands flics d’hier ont été retournés ou placardisés. Les rivalités entre gendarmes, PJ, antigang, DST et RG culminent. Et les masques valsent : Agnès, l’épouse délaissée de Paolini, est devenue le bras droit de Charles Pasqua – et exploite la grogne policière pour nuire au gouvernement socialiste. Jacquie a rejoint la cellule antiterroriste de l’Élysée, sous l’autorité de François de Grossouvre – et se retrouve mouillée dans l’affaire des Irlandais de Vincennes, avant d’être expédiée en Corse, où le gang de la Brise de Mer fait parler de lui.
Et où son ex-infiltré Gourvennec, devenu légende, trafique des explosifs avec Khadidja, ange noir du terrorisme. Après laquelle court Vauthier, motivé par la mort de 100 mercenaires sur un tarmac libyen. Et rien n’est clair dans ce monde où le ministre de l’Intérieur (Gaston Defferre) se retrouve opposé aux mafieux qui l’ont protégé, où Mitterrand laisse se perpétuer les écoutes sauvages dont il a été victime, où les mensonges des politiques – qui amalgament nationalistes et voyous corses – finissent par dire des vérités.
Attention, Diersten ne se prend pas pour un historien : « Rien ne s’est passé de cette façon », prévenait-il en ouverture du premier tome. Il se prend pour un romancier, qui parie sur l’association d’une documentation énorme et d’une capacité à fantasmer qui ne l’est pas moins pour forger un miroir magique capable de refléter ce passé récent dans toute sa profondeur. Et dans lequel le regard s’abîme à l’infini.
« Départ(s) », Julian Barnes
« Départ(s) » de Julian Barnes. (Crédits : Linda Nylind / Guardian / eyevine / Bureau233)
Début du livre, page 14 : « J’ai maintenant soixante-quinze ans passés et, comme la plupart des gens âgés, je suis parfois barbé par moi-même – par quoi j’entends mes ressassements d’idées et d’actes et, en particulier, d’opinions. (Et ceux qui ne se barbent jamais eux-mêmes, qui continuent d’être publiquement captivés et divertis par leur propre existence et leurs anecdotes répétées, sont généralement les pires raseurs au monde.) »
Fin du livre, page 226 : « Quant à moi, j’ai maintenant soixante-dix-huit ans, et ceci sera sans nul doute mon dernier livre – mon départ officiel, mon ultime conversation avec vous. Terminer son dernier livre avant son départ définitif et puis se taire a au moins cette utile conséquence : on ne sera pas interrompu au milieu de ce qu’on écrit. »
Entre les deux, trois ans donc et un livre, « Départ(s) », bouleversant parce qu’annoncé comme ultime bien sûr et, surtout, loin d’être aussi sinistre ou triste que l’on pourrait le craindre, rayonnant d’humour, d’intelligence, d’élégance et d’érudition. Normal, puisque l’auteur, octogénaire maintenant depuis quelques jours, c’est Julian Barnes.
« Départ(s) » condense tout l’art du romancier britannique. C’est un livre hybride, mêlant inextricablement fiction, autobiographie et essai. Partant du postulat que le grand âge fige dans l’éternité (parfois fallacieuse) de la mémoire des événements très anciens, liés à l’enfance ou la jeunesse, et d’autres beaucoup plus récents, à l’exclusion de tous ceux qui firent des décennies durant l’ordinaire du quotidien, mariages, progéniture, vie professionnelle ; Barnes ramène dans ses filets un couple d’amis : Jean et Stephen.
La première faisait preuve d’une jolie dissipation, le second était parfois trop sage. Le futur romancier les a connus lors de ses années étudiantes à Oxford, entre 1964 et 1968. Il s’est immiscé, l’air de rien, dans leur histoire d’amour, recueillant les confidences des deux, jusqu’au moment où ceux-ci ne virent plus d’autre solution à leur affaire que de se marier ou de se quitter. Le mariage à 20 ans en ces années-là… Ils se quittèrent. Puis le temps passa, ils connurent la mélancolie des voyages, et la vie sépara ceux qui ne savaient plus s’aimer.
À l’initiative – infiniment ambiguë – de leur ami, ils se retrouvent donc quarante ans plus tard, et tout recommence. Il y eut cette fois-ci mariage, et Barnes redevint leur confident (non ensemble, mais séparément). Et il y eut surtout cette phrase de Jean qui fait peser sur chacun des protagonistes comme un sombre pressentiment : « Le bonheur ne me rend pas heureuse »…
Derniers plaisirs. En parallèle à cette histoire d’amour un peu torve, comme elles le sont le plus souvent dans les livres de Julian Barnes, où rien ne doit jamais être tenu pour totalement acquis, l’écrivain insère dans son ouvrage, avec une maestria qui est aussi sa marque, des considérations plus personnelles, autobiographiques, qui donnent à l’ensemble une teinte puissamment crépusculaire. Veuillez recueillir ici les derniers plaisirs, les derniers jours d’un grand romancier britannique.
À l’heure du tomber de rideau ressurgissent les figures désormais enfouies de ses vieux amis Martin Amis (qui avant de disparaître lui dit que « l’un des inconvénients de l’âge, c’est de ne plus pouvoir se faire de nouveaux vieux amis »…) ou Christopher Hitchens, un Jack Russell qui ignore être un chien, ou la proverbiale francophilie de Barnes qui relit Proust, Huysmans, Gautier, Mallarmé ou Mauriac. À l’heure de l’épidémie de Covid, le romancier qui dit « bien vouloir mourir, mais d’une maladie bien à [lui], pas de celle des autres » se découvre atteint d’une leucémie certes incurable, mais pas nécessairement mortelle. N’empêche, pour qui sonne de plus en plus près le glas ? Avec ce « Départ(s) » éblouissant de tenue, Julian Barnes s’avise de mettre ses affaires en ordre. Ne secouez pas son lecteur, il est plein de larmes.
« La jeunesse est un cœur qui bat », Dominique Fabre
Ils l’appellent Keyser Söze, le caricaturent en Gargamel ou tracent une courbe qui recense le nombre de « chut » qu’il dit en cinq minutes. Ils sont drôles et cruels, inoubliables. Il y a ceux qui dorment, celles qui organisent une séance de coiffure en classe. Ceux qu’il n’a jamais revus, disparus dans les limbes au milieu de l’année, ceux qu’il recroise vingt ans plus tard, ici ou là, sur le boulevard… Ce sont les élèves de Dominique Fabre. Ils ont bien failli, en quarante ans d’enseignement, réussir à lui faire croire que non, « le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres »…
Il y a ceux qui lui donnent des conseils vestimentaires, celui qui nage sur sa chaise, ou celui qui tente de quitter le cours en marchant à quatre pattes en ronronnant. À Bondy (« Ici comme ailleurs, la banlieue prend son temps pour améliorer les vies ») ou à Paris (le 13e, le 12e arrondissement), ce ne sont pas exactement les mêmes enfants, mais, chacun et tous, qu’il ait oublié leur prénom ou leur classe, ils se promènent dans ses rêves, gravant en lui leurs rires et leurs silences, leurs secrets – tout ce qu’on amène de soi en cours, pas traînant, sourire triste et larmes contenues – résistance fragile, insolence à fleur de peau, sensibilité contrariée.
Dans sa langue habitée, qui charrie comme personne les éboulis de la vie depuis « Moi aussi un jour, j’irai loin » jusqu’à « J’aimerais revoir Callaghan » et « Gare Saint-Lazare », ce grand poète du quotidien tient ici le journal vibrant, de l’intérieur, de cette rencontre du troisième type qu’est le face-à-face indéfinissable, chaque semaine, entre un enseignant à qui l’on demande de garder ses distances alors qu’il est dans l’œil du cyclone et de jeunes vies qui l’épuisent mais le touchent au cœur. Il dit ce grand chambardement, sur des décennies, d’un prof qui doit faire fi de toutes les pesanteurs, puiser dans ses dernières ressources pour transmettre bien plus qu’une matière…Ce qui bouscule, ce qui enchante dans « La jeunesse est un cœur qui bat », c’est cette révélation : être professeur, ce serait, au fond, se faire écrivain de tous les jours. Devoir tout inventer, interrogation sans fond à la réponse toujours différée.
Le livre frémit de ces questions posées par les élèves, qui restent en tête parce qu’elles ont plus à voir avec la vie qu’avec l’anglais. Comme si lui, leur professeur, pouvait formuler dans ses réponses, semblent-ils espérer, une recette et un philtre magique. La résolution d’un avenir incertain dont il détiendrait peut-être la clé. On pleure, on rit avec eux. De ces vies tressées qui se percutent. De ces autres questions, aussi, que les adolescents lui posent parfois, à leur insu, dans le mystère de leur présence cabossée. Toutes ces heures passées, au fond, à vivre ensemble, puisque « la vie est éternelle par moments »…
« Les Assoiffés », Camille Charvet
« Les Assoiffés » de Camille Charvet. (Crédits : DR)
Les assoiffés du titre, c’est nous. Les addicts aux drogues, à l’alcool, au jeu, au sexe, aux médicaments que Camille Charvet reçoit à l’hôpital. Cette psychiatre en parle ici avec l’humilité d’une soignante devant des personnes brisées, mais également toute la force et la détermination qu’elle met chaque jour à les comprendre.
Entrer dans la salle d’attente du service d’addictologie, c’est constater qu’aux failles individuelles des malades répondent des béances de la société. Une grande majorité d’hommes. Les femmes, honteuses, osent moins. Celles que Camille Charvet soigne sont de brillantes avocates qui tournent aux médicaments, des mères de familles qui tiennent à la cocaïne, des étudiantes qui boivent.
Souvent, des stress post-traumatiques ressortent : 50 % des patients ont connu des violences dans l’enfance. « Comprendre l’addiction à travers le prisme du trauma, c’est souvent percevoir la dimension de survie qui s’y loge. Lorsque l’on n’y voit qu’une “autodestruction”, on rate l’essentiel : le sujet avait d’abord et avant tout essayé de survivre à l’insupportable. » À l’origine des addictions, souvent aussi l’angoisse du vide, la peur de l’autre et la quête de sa place. « Ce qui fait basculer une cadre dynamique dans une consommation rituelle et anxiolytique n’est pas uniquement un dérèglement chimique ; c’est un arrangement complexe et mouvant entre un fond d’angoisse, une histoire affective singulière […] mais aussi une société qui offre, ou refuse, des cadres symboliques pour penser la solitude la nuit, le vide. »
L’addiction peut aussi cacher d’autres diagnostics comme la bipolarité, mais aussi des failles narcissiques. Les addicts ne s’estimant jamais assez performants trouvent là des béquilles. Notre société addictogène et sa culture du « toujours plus de possibles » pousse à se jeter dans la course jusqu’à l’épuisement. Recherche effrénée du plaisir, appui pour affronter la vie sociale, tentative de se supporter soi-même, médicament contre des souffrances physiques ou psychiques, expérience-limite ou paravent face à l’effondrement intérieur : l’addiction est le miroir de nos maux.
ous la verrière de la Bibliothèque nationale, site Richelieu, ce lundi matin, Thomas Schlesser, toujours aussi habité, déclame du Prévert devant un manuscrit -original de Verlaine. Nous avions laissé l’historien d’art deux ans plus tôt au musée d’Orsay, récitant Rimbaud face à un Van Gogh, pour le lancement des Yeux de Mona. Ce qui s’annonçait alors comme un succès s’est confirmé : près de 1 million d’exemplaires vendus dans le monde, dont la moitié en France. Avec Le Chat du jardinier, présenté en grande pompe dans la salle Ovale (tirage initial de 150 000 exemplaires), -Thomas Schlesser prolonge son entreprise d’initiation à l’art par la fiction. Après les musées, il revient à sa passion première, la poésie.
Ce matin, devant lui, feuillets raturés, pages jaunies et manuscrits rares. Il passe de l’un à l’autre avec un enthousiasme communicatif, s’interrompt, repart, s’emballe. « C’est extraordinaire, regardez celui-ci, il est enluminé », s’exclame-t-il avant de se reprendre : « On n’est pas au Chat du jardinier, mais presque au téléachat du jardinier. » La sincérité de ce passeur né, dénué de cynisme et qui croit profondément que la poésie peut sauver le monde, balaie d’emblée les réticences que pourrait susciter la fragilité de son intrigue romanesque.
Dans l’arrière-pays provençal ravagé par une tempête, Louis, jardinier hypersensible, est paralysé par l’annonce d’une maladie qui condamne le chaton qu’il vient d’adopter. Sa voisine au prénom de muse, Thalie, professeure de français à la retraite, lui propose un marché : elle l’initiera au pouvoir enchanteur de la poésie, il réparera le jardin de sa magnanerie, ancien élevage de vers à soie (des vers à soi, évidemment !). Ce roman est surtout une fable où la vraisemblance importe moins que l’affleurement des vers qui, telles des réminiscences proustiennes, ressurgissent des limbes de notre mémoire. « Frères humains, qui après nous vivez », « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », « Le poète est semblable au prince des nuées », ce Lagarde et Michard, débarrassé de la poussière scolaire, ressuscite ses bribes apprises dans l’enfance, parfois oubliées, jamais tout à fait perdues. Et quand on s’étonne de voir ce jardinier jongler entre élégie, acrostiche et oxymore, lire Rilke à ses pistachiers lentisques ou déclamer de mémoire Marceline Desbordes-Valmore à des plants de chanvre, Thomas Schlesser rétorque : « On croit que la poésie est aristocratique. Pas du tout. La voix poétique jaillit chez les plus humbles. Raconter un rêve, c’est déjà écrire un poème. » Le jardinier, dit-il, est une métaphore ancienne du poète, associée au cycle, à l’humilité, à la renaissance.
Le roman traverse ainsi, avec une érudition joyeuse, l’histoire poétique, de Gilgamesh à Aimé Césaire en passant par Marie de France, Villon, Baudelaire, Verlaine, Anna de Noailles, Gaspara Stampa ou lady Mary Wroth. On révise absolument toutes les figures de style mais ce n’est pas par snobisme, elles constituent la langue maternelle de Thomas Schlesser. Et de lâcher devant la Ballade des pendus de Villon que le poème relève de la prosopopée. « Pardonnez le terme… Je vais encore me faire taper sur les doigts par mon éditeur, il va me dire: “Tu vas perdre tout le monde avec tes figures de style.” »
Puis viennent les paperolles de Proust et le rappel d’un enjeu patrimonial majeur : la BNF a lancé une souscription pour acquérir près de 900 documents récemment réapparus, parmi lesquels ses poèmes. « Proust n’était sans doute pas un grand poète, et il le savait, rappelle Schlesser. Mais ces archives nous apprennent énormément. » On y découvre notamment que la fameuse madeleine fut un temps une biscotte, de la brioche, voire du pain rassis – détail qu’il s’est empressé de glisser dans son roman avec un léger anachronisme. « Une petite tricherie d’écrivain », sourit-il, lui-même souscripteur*.
En incitant à lire la poésie plus qu’à en écrire, Le Chat du jardinier s’inscrit aussi dans un combat pour la lecture, particulièrement vivace à l’heure de l’érosion de cette pratique. « Si la poésie est un fortifiant de la vie, elle est intrinsèquement fragile. La littérature est fragile. Elle est soumise à tant de forces adverses que nous avons intérêt à faire corps pour la défendre. » Et ses soutiens se manifestent parfois aux endroits les plus inattendus, sur les réseaux sociaux, avec de plus en plus de comptes TikTok spécialisés ou sur les podiums de la fashion week. N’a-t-on pas vu il y a quelques jours Raphaël Quenard, invité à La Grande Librairie et vêtu d’un tee-shirt « Les Fleurs du mal » signé… Dior.
Le chat du jardinier, de Thomas Schlesser, Albin Michel, 379 pages, 22,90 euros. En librairies jeudi.