ENTRETIEN — L’historienne Élisabeth Roudinesco redonne vie, dans son nouvel essai « le Divan des femmes », aux femmes qui ont inspiré Sigmund Freud et Carl Gustav Jung.
Longtemps, ces dames n’ont figuré que dans les notes de bas de page des ouvrages des maîtres en psychanalyse. La discipline, pourtant, doit beaucoup aux femmes. Des patientes de Freud devenues psy comme Emma Eckstein aux amantes de Jung qui inspirent son œuvre avant de recevoir elles-mêmes des patients en passant par Lou Andreas-Salomé, dont la vie romanesque a eu tendance à faire oublier son apport à la psychanalyse. À toutes ces femmes, l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco redonne vie, voix et vocation, de la Vienne des années 1920 à l’Amérique latine actuelle.
LA TRIBUNE DIMANCHE — C’est à Vienne, avec Freud, que tout commence ? ÉLISABETH ROUDINESCO — Oui, j’ai voulu montrer que, contrairement à ce qu’on raconte, Freud n’était absolument pas misogyne. Il aimait s’entourer de femmes très intellectuelles et originales. Au départ, c’est une histoire de famille : patientes, femmes de, filles de, maîtresses. Les premières femmes psy viennent de ce milieu viennois, juif et bourgeois, avec une culture européenne importante.
Prenons Jung : sa femme comme ses maîtresses (et souvent patientes…) deviennent analystes, notamment Sabina Spielrein. Quelle est son histoire ? Jung, très grand psychiatre, va vivre avec elle une histoire d’amour. Elle présente de forts symptômes psychotiques et il va la guérir par l’amour. Elle poursuit ensuite des études de psychiatrie, rencontre Freud qui va la convaincre de cesser cette relation. Quand survient la rupture entre les deux hommes, c’est pour elle une grande souffrance. Elle essaiera toujours de les réconcilier mais choisit Freud. Elle invente la théorie de la pulsion destructrice.
Quelques mots sur Anna Freud, analysée par son père : devenue cheffe d’école, elle affronte Melanie Klein à Londres dans les années 1940. Pourquoi cette guerre est-elle aussi terrible ? L’une défend l’héritage du père quand l’autre représente la modernité. Anna Freud va monter les premières nurseries. Sa théorie, celle de son père, est qu’on n’analyse pas les enfants en bas âge. Melanie Klein, c’est la tempête. Elle transforme l’approche de l’enfance et pense qu’on peut les analyser. Elle met au point les outils que nous avons aujourd’hui avec la pâte à modeler, etc. Ce conflit est violent ! Melanie Klein a inventé la psychanalyse d’enfants moderne ; Anna, elle, la pédagogie psychanalytique moderne.
La plus romanesque, Lou Andreas-Salomé, va faire partie de la famille Freud. Elle pense la question de la féminité sans la maternité. Qu’apporte-telle à la discipline ? Muse de Nietzsche et amante de Rilke, elle a le même âge que Freud quand ils se rencontrent et il est subjugué, la couvre de fleurs. Lou était quelqu’un de totalement libre, mais elle est acceptée dans cette famille Freud prétendument étriquée mais finalement tolérante. Elle inspire à Freud son texte sur le narcissisme. Elle apporte l’idée que tout n’est pas centré sur l’hystérie et la frustration, l’amour de soi, l’importance du narcissisme… Elle fait rêver avec son non-conformisme et sa beauté.
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Autre femme fascinante : Marie Bonaparte, qui raconte toute sa vie sexuelle à Freud. Vous dites qu’elle aime la psychanalyse « à la manière d’une mystique »… Princesse transgressive aux nombreux amants, elle n’a pas, contrairement à beaucoup de femmes dans le livre, subi d’abus. Mais elle souffre. Au début, Freud se demande qui est cette mondaine, puis, très vite, comprend qu’elle est suicidaire et qu’elle cherche la solution à sa frigidité. Elle est capable de tout, a la conviction qu’il faut tout explorer et est obsédée par le clitoris. Elle organisera la première société psychanalytique de France.
Et parmi les femmes que vous avez pu connaître, lesquelles comptent, pour vous ? Maud Mannoni parce que je l’ai bien connue. Dolto, qui m’a analysée dans mon enfance, est un phénomène, avec un génie propre de l’enfant. Et puis, ma mère, parce que c’est un cas unique, deuxième femme médecin des hôpitaux, elle introduit la psychanalyse d’enfants dans les services de pédiatrie. La pédopsychiatrie, aujourd’hui attaquée, lui doit tout.