Rosalía, trajectoire d'une pop star en état de grâce

La chanteuse sort son nouvel album, Lux, le 7 novembre.
LTD/NOAH DILLON

La chanteuse sort son nouvel album, Lux, le 7 novembre.
LTD/NOAH DILLON
Madrid n’a rien vu venir. Lundi 20 octobre à 21 heures passées, une rumeur bruisse sur TikTok : « RDV métro Callao. Surprises à venir. » Dix minutes plus tard, la Gran Vía, axe central madrilène, est prise d’assaut. Les écrans de pub s’éteignent, un compte à rebours est lancé. Dans un silence abasourdi surgit bientôt une femme en blanc, voile de nonne, regard ardent. Rosalía.
Nouvel album, Lux, le 7 novembre. La foule hurle. Des jeunes grimpent sur les arrêts de bus, d’autres pleurent, téléphones levés comme des cierges numériques. L’apprentie nonne de 33 ans tente d’arriver en voiture mais se retrouve piégée dans le chaos qu’elle a créé. Cigarette à la main, elle est avalée par la nuit madrilène.
Un happening à l’image de la superstar, qui rend folles les foules et les autorités locales (devant ce bazar, le maire de Madrid l’a menacée d’une amende avant d’admettre qu’il était honoré qu’elle ait choisi sa ville), bien installée au volant de son 4×4.
Mais le plus surprenant, c’est qu’après deux ans de silence total la Rosalía revienne avec… un opéra en allemand. Intitulé Berghain, le premier extrait ne ressemble ni au club berlinois dont il porte le nom ni au répertoire « rosaliesque » habituel. On dirait une messe futuriste, à cheval entre Mozart et Björk, avec cette dernière en guest-star spectrale. « L’album s’appelle Lux, « lumière » en latin, détaille Rosalía dans une rare interview au micro de la radio populaire Los 40. J’avais envie d’un son plus singulier, d’une palette plus orchestrale, d’un thème qui ouvre d’autres portes. Il y a beaucoup de spiritualité dedans… Je n’en dirai pas plus ! »

Annoncé comme une œuvre en quatre mouvements, Lux a été enregistré avec le London Symphony Orchestra sous la direction du compositeur islandais Daníel Bjarnason. La liste des invités dit tout de l’ambition de sa créatrice : Carminho pour le fado, Estrella Morente pour l’héritage flamenco, Yahritza pour la scène mexicaine contemporaine, l’Escolanía de Montserrat pour la dimension liturgique… Rosalía chante même en treize langues, murmure-t-on.
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« Ce que je préfère, c’est que chacun se fasse sa propre interprétation, dit-elle encore, gardant le secret. J’ai vraiment hâte que les gens se l’approprient. C’est un disque pensé pour être vécu d’un bout à l’autre, avec attention. C’est la première fois que je n’ai pas peur de l’échec. »
Visionnaire en diable, Rosalía Vila Tobella est la pop star actuelle la plus avant-gardiste que nous ayons. Née en Catalogne, Rosalía étudie le flamenco comme d’autres apprennent le violon classique : rigueur, souffle, compás, travail d’école. Elle passe par le Taller de Músics de Barcelone, puis par l’Esmuc, qui ne retient qu’un candidat par an dans son cursus flamenco. Ce sont des années d’apprentissage sévère, où l’on ne tolère pas l’à-peu-près. De là naît« “El Mal Querer », projet de fin d’études devenu disque manifeste, où une histoire médiévale rencontre l’électronique et la voix nue. L’album lui vaut un Grammy.
On la pensait gardienne de tradition ? Elle bifurque. Apparitions chez les latinos J Balvin ou Ozuna, puis chez le rappeur américain Travis Scott et le producteur anglais James Blake. En 2022, « Motomami » consacre l’indiscipline comme méthode. Boléro, hyperpop, piano classique, gospel, reggaeton minimal : un puzzle qui refuse la cohérence rassurante. La Catalane est auréolée d’un nouveau Grammy et entame une tournée mondiale sold-out.
Le monde pop applaudit : Billie Eilish qui cite sa liberté de ton ou Pharrell son intelligence rythmique. Madonna raconte en riant avoir tenté de l’inviter à son anniversaire. La mode aussi l’a compris. Cuirs, casques, manucures-armures : Rosalía invente le motocross mystique, puis, sitôt imitée, se dérobe vers une austérité presque monastique. Amie des maisons Balenciaga, Loewe et Jacquemus, elle est désormais égérie Dior. Preuve que dans les cercles où l’on couronne rarement à la légère, Rosalía trône déjà.
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« Parfois j’ai un désir que rien dans ce monde ne peut combler… Peut-être que seul Dieu peut remplir cet espace, confie-t-elle en catalan, couchée dans le lit d’une animatrice de Radio Primavera Sound, diffusée sur Instagram. Personne ne m’oblige à rien. Ma mission, c’est faire de la musique. Je suis au service de cette mission. Pas de place pour les petits amis. Ce qui compte, c’est la musique. » Une pop star habitée par la grâce.