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« Nous représentons tout aussi bien que les autres la diversité du peuple syrien » : en Syrie, l’avenir incertain des Alaouites

Pauline Vacher, envoyée spéciale à Homs

Publié le 07 décembre 2025 à 06:45

À Homs, 24 novembre 2025, un jour après des émeutes à caractère confessionnel ayant visé les quartiers alaouites de la ville.

À Homs, 24 novembre 2025, un jour après des émeutes à caractère confessionnel ayant visé les quartiers alaouites de la ville.

LTD/Charles Cuau pour La Tribune Dimanche

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N146 ● 19 juillet 2026

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REPORTAGE — Un an après la chute de Bachar El-Assad, le fossé se creuse entre la communauté religieuse de l’ancien président et le reste du pays. Après 50 ans de dictature, le gouvernement de transition peine à apaiser les peurs de la minorité confessionnelle.

Dalal Al-Ahmad reçoit dans son appartement, simple et chaleureux, au sixième étage d’un vieil immeuble de Homs. Dans la troisième ville multiconfessionnelle de Syrie, surnommée la capitale de la révolution pendant le soulèvement populaire de 2011 contre Assad, les multiples barrages de sécurité rappellent la fragilité de la situation. L’ancienne détenue politique confie sa désillusion : « Être ramenée aujourd’hui à ma condition d’Alaouite est la dernière chose que j’aurais imaginée au vu de mon engagement contre la dictature. »

Son époux de 68 ans, crâne dégarni et belle moustache, est un ancien membre du Parti des travailleurs communiste. Quatorze ans de prison sous Bachar El-Assad n’ont pas entamé le regard malicieux de cette personnalité locale. Le gouvernement doit « tourner la page de la guerre civile, de ses dynamiques locales et sectaires », réclame Muhamad Saleh.

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Le 8 décembre, le pays s’apprête à célébrer le premier anniversaire de la chute de Bachar El-Assad, renversé en 2024 après plus d’une décennie de guerre. Au sein de la communauté alaouite, une branche minoritaire de l’islam chiite à laquelle appartient la famille Assad, se répand le sentiment d’être tenu pour responsable des crimes de l’ancien dictateur. « Le gouvernement doit engager sans tarder les mécanismes de justice transitionnelle », ajoute Muhamad Saleh.

Selon l’ex-prisonnier politique, si les nouvelles autorités n’identifient pas clairement les responsables des horreurs de l’ancien régime, elles vont laisser planer le doute sur la culpabilité de l’ensemble de la communauté. Et prendre le risque que le pays « explose ».

Quête de justice

L’ouverture, mi-novembre au palais de justice d’Alep, du premier procès de personnes impliquées dans les massacres sanglants de mars dernier est un premier pas. Les tueries ont fait 1 426 victimes, dont une majorité de civils alaouites, selon la commission d’enquête indépendante mise en place par le président par intérim Ahmed Al-Charaa. Depuis, les récits d’exactions et d’enlèvements se sont multipliés. En juillet, Amnesty International a recensé 36 enlèvements de femmes alaouites de 3 à 40 ans. Une commission d’enquête de l’ONU a compté, elle, six cas de kidnapping ainsi que des « actes de tortures et des arrestations arbitraires » contribuant « à créer un climat de peur et d’insécurité ».

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Un rapport du ministère de l’Intérieur datant de novembre et selon lequel seul un des 43 cas d’enlèvement étudiés en serait effectivement un a pourtant semé le doute quant aux intentions gouvernementales. Dans un village de la côte syrienne, fief alaouite du pays, deux jeunes filles témoignent de leurs suspicions.

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Pour des questions de sécurité, elles refusent de livrer toute information qui permettrait de les reconnaître, mais elles affirment avoir tout fait pour porter plainte. Une rencontre avec un responsable du ministère de l’Intérieur, pour raconter leur rapt et leurs viols, certificat médical à l’appui ; plusieurs allers et retour à un poste de police. Lorsqu’elles y sont retournées pour suivre leur dossier, les policiers leur auraient carrément dit qu’ils « avaient perdu [leurs] plaintes ». De quoi s’interroger sur la réelle volonté du pouvoir à faire la lumière sur les crimes commis contre les civils alaouites et à punir les auteurs.

Craintes et espoirs d’apaisement

Muhamad Saleh veut croire que les choses évoluent dans le bon sens. Récemment, Homs a basculé dans la violence après l’assassinat d’un couple de Bédouins sunnites. Le 22 novembre au soir, sur les lieux du crime, des graffitis à caractère confessionnel orientent les soupçons vers des assaillants alaouites.

Le lendemain, la nouvelle se propage et des dizaines de personnes affluent vers les quartiers alaouites de la ville. Des voitures, commerces et habitations de familles de la minorité religieuse sont incendiés. Selon les autorités, 18 personnes sont blessées. Les forces de sécurité interviennent rapidement pour rétablir le calme, mais l’incident ravive les fractures confessionnelles qui divisent la Syrie. Même si le crime sera finalement attribué à un neveu des victimes. « Le gouvernement a réussi à contenir ce qui s’était passé en agissant vite, assure Muhamad Saleh. Du point de vue sécuritaire, c’est la première fois que je suis satisfait de la réponse des autorités. »

La communauté s’inquiète des atteintes à la dignité, des discriminations et de la situation économique.
Jaber Abboud, engagé contre la dictature

Pourtant, deux jours après les incidents à Homs, des milliers de personnes manifestent dans plusieurs villes de la côte syrienne pour dénoncer les violences envers les Alaouites. « Le peuple syrien est uni », « au monde entier, écoutez-nous, les Alaouites ne plieront pas », scande la foule. À Baniyas, ville du littoral, Jaber Abboud est une figure respectée de la société civile pour son engagement contre la dictature. « La communauté s’inquiète des atteintes à la dignité, des discriminations et de la situation économique », explique-t-il. Des milliers de fonctionnaires alaouites et des militaires de l’ancienne armée ont en effet perdu leur emploi au moment du changement de régime.

Selon Jaber Abboud, les intimidations subies sont aussi le résultat d’une différence culturelle avec certains membres des forces de l’ordre, « aux mœurs plus traditionnelles », là où « la communauté alaouite est moins conservatrice ». Une avocate de Tartous, sur la côte méditerranéenne, estime quant à elle que les récents incidents seraient le fait de nouvelles recrues locales. Elles seraient, d’après la femme de loi qui préfère rester anonyme, « motivées par le désir de se venger » de massacres de civils commis dans leurs villages par des loyalistes d’Assad pendant la guerre. Elle juge ces forces moins professionnelles que celles venues d’Idlib avec les nouvelles autorités au moment de la chute d’Assad.

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Surtout, les Alaouites sont en fait à l’image du pays. Comme le dit l’avocat de Homs Ali Issa Ibrahim, ancien adversaire du régime d’Assad : « Les Alaouites ne sont pas un groupe homogène. Nous représentons tout aussi bien que les autres la diversité du peuple syrien, avec des intellectuels, des anciens opposants ou collaborateurs, des pauvres, des riches et des ignorants. »

Pauline Vacher, envoyée spéciale à Homs

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