Vingt-neuf ans après le meurtre de la productrice française Sophie Toscan du Plantier, de nouvelles analyses ADN pourraient lever le voile sur ce crime non élucidé.
C’est le meurtre non élucidé le plus médiatisé d’Irlande et la principale querelle judiciaire entre la France et son voisin celte. Mais la vérité sur l’assassinat de Sophie Toscan du Plantier, tuée il y a vingt-neuf ans, va peut-être, enfin, être révélée par la science. En août, la police irlandaise a pratiqué de nouvelles analyses sur les vêtements que portait la victime et sur les armes du crime, à l’aide d’une technologie d’extraction d’ADN appelée M-Vac. Cette dernière a déjà permis d’identifier les coupables dans plusieurs cold cases aux États-Unis.
La Gardaí, la police locale, reste encore évasive quant au moment où elle rendra les résultats publics. Mais la sortie vendredi prochain en Irlande de Re-creation, film controversé sur le sujet réalisé par Jim Sheridan, pourrait bousculer son agenda. Et offrir un épilogue à l’affaire Toscan du Plantier.
Nous sommes le 23 décembre 1996. En cette veille de Noël, Shirley Foster, une Irlandaise d’une soixantaine d’années, pense à ses derniers préparatifs pour le réveillon. Elle doit aller faire des courses à Schull, le village le plus proche, à 12 kilomètres. Dans cette région du sud-ouest de l’Irlande, tout le monde se connaît et personne ne ferme sa porte à clé. À quoi bon ? Aucun crime n’a été commis ici depuis plus de soixante-dix ans.
Shirley Foster n’a que deux voisins dans ce hameau perdu dans la lande. Ce matin-là, elle prend sa voiture et s’engage sur le chemin rocailleux qui borde sa maison, en passant devant la résidence secondaire de sa voisine, Sophie Toscan du Plantier, Française de 39 ans aux cheveux roux et au visage embelli de taches de rousseurs. La productrice de documentaires est tombée amoureuse de cette maison blanche trois ans auparavant. « Elle aimait y aller pour être au calme, lire et travailler », se souvient son oncle, Jean-Pierre Gazeau. Depuis la fenêtre de sa chambre, à l’étage, elle admire le phare du Fastnet, au sud de l’Irlande, et peut imaginer au loin les vagues qui se fracassent contre les falaises. Des moutons paissent dans les prés voisins. Le vent siffle, souvent fort.
Quelques secondes après être sortie de chez elle, Shirley Foster hurle, agrippée à son volant. Terrifiée, elle fait demi-tour, prévient son mari et la police. Elle a découvert un corps sans vie, habillé d’un pyjama et de bottes sans chaussettes. Shirley Foster ne reconnaît pas Sophie, défigurée par la dizaine de coups portés avec des pierres et un bloc de béton de plus de 20 kilos. Ses bras sont lacérés de griffures, sûrement à cause des ronces qu’elle a traversées en tentant de s’échapper.
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Comme pour toutes les scènes de crime, après les policiers, ce sont les journalistes qui arrivent sur les lieux. Le premier à s’y présenter est Ian Bailey, un Anglais de 39 ans mesurant près de 2 mètres. Il travaille pour plusieurs médias locaux. Plus tard, il n’hésitera pas à proposer son aide aux reporters français et britanniques envoyés sur place.
Même si Ian Bailey n’habite qu’à environ 3 kilomètres de chez Sophie, les policiers trouvent étrange que ce journaliste arrive si vite sur les lieux. Et ses articles contiennent des détails très précis et non diffusés par les enquêteurs. Comment a-t-il eu ses informations ? « J’ai juste fait mon travail de reporter en interviewant les gens du village », répond-il. Des habitants du coin, justement, remarquent des coupures aux mains et sur le front de Bailey. Mais ce dernier rétorque que ces égratignures sont dues à un sapin de Noël. Lui est persuadé que l’assassin est un tueur à gages missionné par le mari de Sophie, le producteur de cinéma Daniel Toscan du Plantier. La piste a été envisagée par les policiers comme celle d’une cinquantaine de potentiels coupables. Mais, rapidement, Ian Bailey devient leur suspect numéro un.
Car l’Anglais est un homme agressif envers les femmes : en 2001, il sera condamné pour violences conjugales sur sa compagne, Jules Thomas, qu’il reconnaîtra avoir frappée à trois occasions, notamment quelques mois avant le meurtre de Sophie Toscan du Plantier. Les blessures sont sérieuses – œil au beurre noir, cheveux arrachés, lèvre fendue – au point de nécessiter une hospitalisation.
Malgré tout, Jules Thomas s’est toujours dite convaincue de l’innocence de son conjoint, même après l’avoir quitté en 2021. C’est elle qui, au début, lui a fourni son alibi, affirmant que son compagnon était avec elle la nuit du meurtre. Sauf qu’un mois après le crime, une commerçante de Schull, Marie Farrell, affirme avoir vu Ian Bailey la nuit du drame sur le pont de Kealfadda, à moins de 3 kilomètres de chez Sophie. Bailey avouera être sorti dans la nuit pour se rendre à son studio, à environ 300 mètres de sa maison, pour finir de rédiger un article.
« Mysogine et narcissique »
Cela n’empêche pas le journaliste de défendre une même ligne. Il ne cesse de prétendre qu’il connaissait très peu Sophie. « On se croisait dans le village, on parlait parfois de choses banales, affirme-t-il dans plusieurs interviews. Je ne peux pas dire que nous étions amis. » Ian Bailey et Sophie ont la poésie en commun. Lui en écrit et en récite dans les pubs, elle est une grande lectrice de poètes irlandais. « L’hypothèse la plus probable est qu’il a tué Sophie parce qu’elle aurait refusé non seulement ses avances, mais aussi des projets professionnels ou des poèmes qu’il lui avait proposés », soutient l’oncle de la victime.
Pour lui, cet homicide peut donc être qualifié de « féminicide ». « Ian Bailey a tué Sophie parce qu’elle était une femme », appuie le journaliste d’investigation Nick Foster, qui, pendant six années, a enquêté sur ce crime. Il en a tiré un livre, Elle s’appelait Sophie (2021). Nick Foster a rencontré cinq fois cet homme « chaleureux et blagueur, mais aussi misogyne et narcissique ». Pour lui, parmi « l’avalanche de preuves qui convergent vers Ian Bailey », il y a surtout des aveux, faits à au moins trois personnes. Le principal intéressé a toujours nié, expliquant qu’il s’agissait de « plaisanteries » alors qu’il était alcoolisé.
La police irlandaise l’arrête à deux reprises, juste après le meurtre en 1997, puis en 1998. Mais, chaque fois, il est relâché. « C’est un déni de justice », s’insurge Nick Foster. En 2007, la famille de Sophie se mobilise en créant une association. L’année suivante, la France ouvre une enquête qui aboutit à un procès en 2019. Ian Bailey n’est pas présent, mais il est condamné par contumace à vingt-cinq ans de prison. L’Irlande refuse d’exécuter le mandat d’arrêt européen à son encontre.
Ian Bailey ne se rendra pas de lui-même à la justice française. Il clamera son innocence jusqu’à sa mort, en 2024. Sophie, elle, aurait dû fêter ses 68 ans cette année.
Chronologie
1996
Décès de Sophie Toscan du Plantier.
1997
Première interrogatoire de Ian Bailey, suspecté du meurtre. Il est relâché.
2019
Ian Bailey est reconnu coupable par la justice française et condamné à 25 ans de prison. L’Irlande refuse son extradition.
2025
De nouveaux tests ADN sont réalisés en Irlande sur des objets présents sur la scène de crime. Sortie du film Re-creation.