Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) : « Contester l’efficacité des vaccins signifie défier la science »

Jean-Francois Delfraissy, à l'Elysée, le 3 avril 2023.
LTD/AFP/LUDOVIC MARIN

Jean-Francois Delfraissy, à l'Elysée, le 3 avril 2023.
LTD/AFP/LUDOVIC MARIN
LA TRIBUNE DIMANCHE – Le ministre de la Santé américain, Robert Francis Kennedy Jr, vient de ramener de 17 à 11 le nombre de vaccins obligatoires pour les enfants. Son argument : l’alignement sur les préconisations de certains pays occidentaux. Est-ce fondé ?
JEAN-FRANÇOIS DELFRAISSY – Il est exact que des pays comme le Danemark, l’Allemagne, le Japon ont des dispositifs allégés. Mais on ne peut pas comparer les situations. Dans ces pays, les systèmes de prévention, de détection, d’accès aux soins et de suivi des enfants sont sans commune mesure.
À quelles répercussions faut-il se préparer ?
Aux États-Unis, seul pays riche où l’espérance de vie décline, une telle mesure va affecter la santé des nombreux enfants déjà en précarité, ceux notamment issus de l’immigration et des communautés afro-américaines, hispaniques, qui n’ont pas facilement accès aux soins faute de moyens. Tout aussi grave, les effets seront redoutables à moyen terme mais quasi invisibles dans l’immédiat – la plupart des infections concernées progresseront « silencieusement » –, fournissant des arguments aux antivax. Et cela dans un contexte de démantèlement de l’infrastructure de santé publique voulue par Trump, qui perturbe le réseau de surveillance des maladies infectieuses : les répercussions seront peu visibles dans un premier temps.
Une décision idéologique et politique s’est donc imposée face à des arguments scientifiques ?
Absolument. Une grande partie de la communauté médicale américaine s’est élevée contre cette décision. Le problème est que les instances appelées à réglementer et à préconiser ces vaccins sont affaiblies, ou ont vu leurs effectifs dirigeants être renouvelés depuis le printemps 2025 au profit des nouveaux dogmes. Ainsi, le Comité consultatif sur les pratiques d’immunisation ou le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) n’ont pas invalidé la décision ministérielle. Et l’argument de la Maison-Blanche est duplice : il délègue aux États le soin d’appliquer ou non sa recommandation. Mais sans les subsides fédéraux, les capacités de remboursement des vaccins sont hypothéquées…
Ce signal outre-Atlantique peut-il dégrader le rapport des Européens aux vaccins ? Et, au-delà, à la science ?
Contrairement aux idées reçues, la méfiance d’une partie de l’Europe envers les vaccins n’est pas moindre qu’aux États-Unis. Nous l’avons mesuré lors de la pandémie de Covid-19. Cette frange réfractaire est certes minoritaire mais, comme en Amérique, elle peut s’appuyer sur des relais politiques de plus en plus populaires qui crédibilisent ses revendications. Au-delà – et c’est peut-être le plus inquiétant –, contester l’efficacité des vaccins signifie défier la science. Nous sommes face à un gouffre, au fond duquel c’est toute la philosophie, la stratégie, la politique de la prévention qui sont remises en question.
D’autres régions du monde pourraient-elles subir des effets collatéraux ?
Le Sud global a beaucoup à craindre. Gavi, dispositif multilatéral indépendant de l’OMS, fournit un grand nombre de vaccins dans les pays pauvres et à ressources limitées. Depuis quelques années, la mortelle rougeole connaît une résurgence particulièrement préoccupante. Alors que le vaccin protège à 99 % et à vie. Le signal américain de défiance antivaccinale est dramatique. Et ne l’oublions pas : aucune maladie contagieuse n’est stoppée aux frontières.
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Les autorités françaises, ministère de la Santé en tête, ont réagi avec discrétion…
Oui, et je m’en étonne. Ce n’est pas un bon signe à l’égard de notre stratégie vaccinale et de prévention.
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Vous présidez le CCNE. La décision américaine soulève un sujet éthique fondamental : l’articulation du pouvoir (le politique) et du savoir (la science)…
Je l’ai particulièrement mesurée lors de la pandémie, puisque je présidais le comité scientifique chargé d’éclairer le chef de l’État sur les décisions à prendre. L’arbitrage final doit relever « du » politique, mais à une condition : qu’il s’appuie sur des faits scientifiques reconnus. C’est aussi la condition pour « embarquer » l’opinion publique. Laquelle doit être sollicitée, informée, mobilisée pour être convaincue. Ce sera d’ailleurs l’un des objectifs des états généraux de la bioéthique qui viennent de s’ouvrir.