OPINION. « La question de la légalisation du cannabis doit être posée », par Pascal Perri, économiste

L'économiste Pascal Perri.
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L'économiste Pascal Perri.
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La prohibition est un échec. Le trafic de stupéfiants prospère. Il fait la fortune d’organisations criminelles comme la prohibition sur l’alcool a financé le crime organisé américain il y a tout juste un siècle, entre 1920 et 1933. On sait ce qu’il est advenu de cette politique publique, finalement abandonnée face aux ravages de l’économie souterraine qu’elle suscitait. Les derniers chiffres publiés début décembre par l’Observatoire des drogues et des tendances addictives estiment le marché français des stups entre 6 et 7 milliards d’euros par an.
Entre 2010 et 2023, la consommation de cannabis a augmenté de 77 %. Celle de cocaïne progresse aussi. À l’échelon du monde, l’université canadienne McGill estime le marché des stupéfiants entre 300 et 500 milliards de dollars par an. Nous sommes en présence d’une organisation tentaculaire, parfois soutenue par des États producteurs, dotée de réseaux logistiques complexes et efficaces par terre, air ou mer et d’un système de distribution associant des centres de dégroupage et du commerce de détail.
Dans la plupart des cas, la répression frappe le dernier échelon de l’activité de distribution sans pour autant désorganiser l’amont. Cette activité criminelle a de tels moyens qu’elle est capable d’essuyer des pertes, de corrompre des agents publics, d’organiser un chantage à la sécurité en direction des agents pénitentiaires et qu’elle sera capable demain de financer les études de ses futurs complices aux postes sensibles de l’administration, voire de la justice, comme ce fut le cas aux États-Unis et plus récemment en Italie.
Nous n’avons pas pris collectivement conscience qu’il s’agissait d’une guerre totale que nous traitons avec des moyens homéopathiques. Ouvrons les yeux : le bilan de la lutte contre le marché clandestin de stupéfiants est indigent. En dépit des efforts de nos policiers, le trafic prospère et dans certains territoires affiche une croissance à deux chiffres. De surcroît, le produit du trafic de stupéfiants finance les trafics d’armes et d’êtres humains. Partout, la drogue avance.
Dans les zones couvertes par la gendarmerie, en dehors des villes et des métropoles, le commerce de stupéfiants augmente à bas bruit. C’est désormais autant un trafic des champs qu’un trafic des villes. Les produits distribués sont plus purs et moins chers. L’élasticité de la demande par rapport au prix s’applique désormais à ce commerce. Plus les prix baissent, plus le marché s’élargit. Les lois d’airain de l’économie se sont placées au service du pire des commerces, celui de la dépendance.
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Il faut se résoudre et chercher d’autres solutions pour sortir de l’impasse. La question de la légalisation du cannabis et de son commerce par l’autorité étatique doit être posée et arbitrée sur la base d’un rapport coûts-bénéfices.
Je comprends les préventions éthiques et les questions qu’elles posent : comment l’État peut-il commercialiser un produit stupéfiant après l’avoir combattu ? Je ne suis pas enthousiaste à cette idée mais j’ai bien peur, rationnellement, qu’elle soit la seule capable de désarmer les trafiquants. Le coût d’une telle opération est évident : l’État renoncerait à interdire des substances nocives (comme le tabac). Mais la prohibition n’y est pas parvenue non plus.
En revanche, les bénéfices d’un commerce officiel seraient nombreux : d’abord le contrôle et le rationnement du marché. Les produits distribués seraient placés sous le contrôle d’une autorité sanitaire et les politiques de prix elles aussi maîtrisées. Ces deux leviers, la quantité et le prix, sont deux éléments essentiels de maîtrise d’un marché. Sur le plan fiscal, l’État, c’est-à-dire la caisse de communauté, devrait être en mesure de lever autour de 500 millions d’euros de TVA. Ces 500 millions sont actuellement investis au service du crime.
L’argument qui nous est généralement opposé est celui d’une croissance du marché. Le fait que l’État sorte de l’ambiguïté aurait pour conséquence d’encourager la consommation. L’exemple allemand montre le contraire. Les Allemands sont autorisés à détenir une quantité limitée de cannabis depuis avril 2024 et ils s’approvisionnent dans des clubs de cannabis dont l’activité est encadrée. La consommation n’a pas augmenté en Allemagne.
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La contrepartie d’une telle légalisation devrait être double : une chasse sans pitié au trafic clandestin et des sanctions très sévères (quelques milliers d’euros d’amende) pour les clients du marché informel. La lutte contre le crime organisé ne se fera pas avec de bons sentiments mais avec de l’audace.
Ces présidents qui nous ont fait tant de mal, Plon, 288 pages.