OPINION. « Entre identité culturelle et séparatisme politique : les régionalismes jacobins ? », par Georges Bischoff, Michel Vergé-Franceschi et Bernard Poignant
Entre la reconnaissance légitime des langues et traditions régionales et les risques de dérives séparatistes, Georges Bischoff, Michel Vergé-Franceschi et Bernard Poignant soulignent la nécessité de protéger la République et son universalisme.
Les mots « décentralisation », « régionalisme », « identités », « différenciations territoriales », « autonomie », « fédéralisme » envahissent nos médias au quotidien. Tous dénoncent un prétendu « jacobinisme ». Et on s’étonne que le pays soit « fracturé » ! Là où nos grands-pères recherchaient l’unité nationale, nos contemporains subissent le spectre de l’assignation à résidence à l’identité.
Alors que 13.000 Corses, au sort attaché à la France depuis 1769 et devenus pleinement français vingt ans plus tard, mouraient en première ligne au combat, en 14-18, pour récupérer une Alsace, française depuis 1648, et une Lorraine, française depuis 1766, baptisées « Reichsland » par Bismarck, certains élus, qui font pourtant profession de foi républicaine, ne cessent de contribuer à fracturer la nation.
Valoriser la culture sans fragmenter la République
Nos langues et cultures régionales doivent être valorisées conformément à la Constitution. Elles ne doivent pas être instrumentalisées pour devenir des leviers politiques contre la République. Nos pères avaient une « petite patrie », leur village natal, leur province d’origine, leur ancien duché de Bretagne ou comté de Provence. Henri II n’a pas « conquis » le premier. Il en a « hérité » de sa grand-mère Anne, duchesse de Bretagne. Louis XI n’a pas « conquis » le deuxième. Il en a « hérité » de son cousin Charles III, comte de Provence. Étaient-ils « jacobins » ?
Respecter l’histoire du Pays basque, de la Corse, de l’Alsace ou de la Bretagne est un bien. Construire une instrumentalisation identitaire, parfois dans un objectif séparatiste, est dangereux pour l’unité de la République et l’universalisme républicain. Les identités sont « mortifères », comme l’écrit si bien Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française.
D’une part, ces anciennes « provinces » devenues nos « régions » sont bien plus diverses que ne cherchent à le faire croire certains élus locaux ou hauts fonctionnaires parisiens. Doit-on enseigner l’alsacien dans la vallée de la Bruche, où l’on parlait le welche ? Doit-on doubler la signalisation en breton en Ille-et-Vilaine, là où l’on parlait le gallo ?
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La langue française est le premier ciment de la République
Doit-on imposer le bilinguisme dans toutes les écoles de Corse dans une île « premier morceau de la France libéré » (Charles de Gaulle) où Paoli écrivait : « Mes petits-neveux […]. Je préfère qu’ils reçoivent leur instruction en France […] étant donné que la Corse est maintenant unie à la France. Il faut qu’ils aient études et habitudes à la française pour être quelque chose dans le monde politique » ?
La langue orale d’autrefois ne doit pas être érigée en outil politique. La langue française, de Strasbourg à Rennes, de Bastia à Nancy, de Fort-de-France à Tahiti, est le premier ciment de la République. François Ier l’avait compris dès 1539 à l’échelle du royaume, un marin provençal, français depuis 1483, devant être compris à Brest, port français depuis 1532.
Le « jacobinisme » à l’échelle régionale
D’autre part, l’obsession institutionnelle génère son propre « jacobinisme » à l’échelle régionale. Une collectivité unique et omnipotente est-elle une fin en soi ? La fusion des départements (Haute-Corse/Corse-du-Sud) est-elle gage d’« efficacité » ? En Alsace, la création de la collectivité européenne n’empêche pas son président de vouloir sortir de la Région Grand-Est.
Une Assemblée de Bretagne fusionnant les quatre départements et la Loire-Atlantique avec une collectivité sans échelon inférieur ferait de la Bretagne une collectivité aussi vaste que la Belgique, qui est un État fédéral. Serait-ce donc là un progrès pour la démocratie ? Dans une France qui se veut décentralisée, nos élus locaux ne seraient-ils pas atteints d’un jacobinisme qu’ils aiment pourtant à dénoncer ?
C’est un Corse, Napoléon, qui a créé, à la Révolution, l’expression de « peuple français » au point de vouloir être inhumé « sur les bords de la Seine, auprès de ce peuple [qu’il a] tant aimé ». La demande de reconnaissance culturelle et identitaire est légitime. Mais dans quelle mesure obtenir une compétence régionale en matière de santé ou d’emploi y concourt-il ? Faire du transfert d’une politique publique un gage de reconnaissance d’une singularité culturelle, ne serait-ce pas réduire ces identités à bien peu ?
Dans le contexte géopolitique actuel, l’union doit faire la force
L’éducation qui est « nationale », le Code civil, la loi républicaine, le français « langue de la République » se doivent d’être et de rester le ciment de la République. Là où certains demandent des statuts à la carte, Aimé Césaire demandait la transformation des Antilles en département de droit commun, en 1946. L’intégration au droit commun signifiait pour lui, et pour nos compatriotes des îles, la fin de la colonisation.
Dans le contexte géopolitique actuel, l’union doit faire la force car les propagandistes du Kremlin n’hésitent pas à inonder les réseaux sociaux de comparaisons entre l’Alsace, la Corse, la Bretagne et le Donbass !
L’Azerbaïdjan n’a-t-il pas voté une résolution pour dénoncer l’« oppression » de la France sur la Corse ? Alors que le Parlement européen a dû se pencher sur les ingérences russes dans le nationalisme catalan, c’est à nous de veiller à ce que cette faille ne soit pas exploitée davantage.
La République et l’universalité comme rempart
À un moment où l’opinion publique ne cesse de réclamer « plus de régalien », donc plus d’État, contre tous les maux de notre temps, l’État ne doit pas céder aux pressions réactionnaires. Cette instrumentalisation politique des identités régionales est un contresens dans une République qui s’est construite sur le principe d’universalité de la communauté des citoyens, sur l’intégration et le croisement des cultures de ses provinces.
La division nous rend vulnérables. Si la France n’est plus la première puissance du monde comme sous Louis XIV, la voix de la France de 1789 reste porteuse de messages que le monde entier connaît, respecte et envie.