Emmanuel Macron : « Edgar Morin, le courage de la nuance »

Edgar Morin reçoit la Grand-Croix de la Légion d’honneur au palais de l’Élysée, à Paris, le 8 juillet 2024.
LTD/Balkis Press/ABACA

Edgar Morin reçoit la Grand-Croix de la Légion d’honneur au palais de l’Élysée, à Paris, le 8 juillet 2024.
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Pour Edgar Morin, la vie commença avec la mort. Mort de sa mère, Luna, lorsqu’il avait dix ans, véritable déflagration qui ne cessa de le hanter. La mort qui guette, aussi, avec la montée vers la guerre des années 1930, alors que ce jeune Juif vit une existence parisienne faite de camaraderie, de cinéma, de joie de vivre.
Tout était ainsi mêlé chez Edgar Morin. La mort et la vie. La peur qu’il éprouvait dans les rangs de la Résistance et son courage à œuvrer malgré tout. Le goût de l’abstraction et le plaisir des sens. La certitude des tragédies et l’optimisme solaire. L’idéalisme et le refus du militantisme. Le goût de la modernité technologique et l’amour de la nature. La pensée complexe et les manières simples. L’irréductible français et le souffle de l’universel.
Cette manière de tenir ensemble les choses opposées était sa manière de vivre et de penser. Edgar Morin n’avait pas l’âge des états-civils. Son siècle sur terre s’effaçait quand paraissait son sourire désarmant et ses yeux qui se plissaient avec malice. Il était ce jeune homme de 100 ans.
Comme tant d’autres, j’ai eu le bonheur de le croiser. Je le revois lorsqu’il fut élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur ou pour l’anniversaire de ses 100 ans célébré par la Nation. Il nourrissait toujours son interlocuteur de sa chaleur passionnée, de son indignation, de ses combats.
Ces combats demeurent les nôtres. Combat de liberté : liberté de la patrie, son engagement dans la Résistance, à Toulouse, à Lyon, sa bravoure qui le vit devenir commandant des Forces françaises. La liberté de la France et la liberté de l’Europe, causes qu’il refusait de séparer. Il fut le témoin, pour son premier livre, de la condition après-guerre du peuple allemand. Combat ensuite pour l’égalité. Ainsi Edgar Morin prit-il le chemin du militant communiste, avant de s’en détourner, par refus de l’endoctrinement.
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L’égalité des conditions, la massification de la culture, le surgissement d’idées et de pratiques nouvelles : voilà ce qui l’intéressa comme chercheur au CNRS au tournant des années 1950. Il vit l’éclosion des « yéyés » et des « stars », s’engagea dans la lutte contre le totalitarisme, pour l’indépendance de l’Algérie, la soif de vie de la nouvelle génération qu’il observa aussi en Californie. Combat enfin pour la fraternité, avec la défense inlassable du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour le respect du droit international, pour la cause de l’écologie, pour le dialogue des cultures.
Comme Montaigne, rien de l’humaine condition ne lui était étranger. Inlassable voyageur vers des « oasis de vie et de pensée », Edgar Morin était pour les Français et ses lecteurs du monde entier cette voix venue d’un autre siècle et qui pourtant parlait exactement de notre temps. A travers ses livres, à sa travers sa « Méthode », ses intuitions nous sont devenus des remèdes à nos maux.
Un viatique pour vivre libre, égal, fraternel. Penser complexe contre l’époque des simplismes dangereux, où tout se vaut. Pratiquer le courage de la nuance quand les débats opposent camp contre camp. Tenter de se nourrir de tout, anthropologie comme informatique, à l’heure de l’intelligence artificielle qui fait tomber toutes les frontières du savoir humain. Vivre sans illusions sur le tragique de l’Histoire mais sans renoncement, jamais. Edgar Morin était notre contemporain. Par son œuvre, il le restera longtemps.