OPINION. « L'urgence d'un retour à la question sociale », par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France.
LTD/GODF

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France.
LTD/GODF
Les chiffres sont sans appel. En 2023, près de 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté en France, soit 15,4 % de la population, un niveau inédit depuis près de trente ans. Cette progression est rapide : environ 650 000 personnes supplémentaires ont basculé dans la pauvreté en un an. Plus inquiétant encore, 2,3 millions de travailleurs sont aujourd’hui pauvres, signe que l’emploi ne protège plus systématiquement de la précarité.
Mais au-delà de ces données, un phénomène plus insidieux s’installe : celui du déclassement des classes moyennes. Celles qui constituaient hier encore le socle de la stabilité sociale ressentent désormais une fragilisation croissante de leur situation. Le sentiment de ne plus progresser, voire de reculer, s’étend, nourri par l’augmentation des dépenses contraintes, le coût du logement et la stagnation relative des revenus.
Dans le même temps, une réalité s’impose avec force : le travail ne paie plus toujours suffisamment. Lorsque l’emploi, censé être le premier vecteur d’intégration et d’émancipation, ne garantit plus des conditions de vie dignes, c’est l’ensemble du pacte républicain qui se trouve fragilisé. Cette situation touche particulièrement les jeunes, les indépendants et les salariés précaires.
La question sociale ne peut être réduite à la seule gestion des inégalités les plus visibles. Elle doit être pensée dans sa globalité, en intégrant les transformations du travail, l’évolution des revenus, les fractures territoriales et l’accès aux services essentiels. Elle doit aussi tenir compte d’un autre phénomène préoccupant : la pauvreté des enfants, qui touche aujourd’hui près de 22 % des moins de 18 ans, compromettant durablement les chances d’égalité.
Le Grand Orient de France, fidèle à sa tradition humaniste et républicaine, considère que la question sociale constitue aujourd’hui l’un des défis majeurs de notre temps. Tout au long de son histoire, il a contribué à nourrir les grandes avancées émancipatrices de la République : instruction publique, laïcité, droits sociaux, protection des travailleurs, solidarité nationale. Cet héritage nous oblige à ne pas détourner le regard face aux fractures contemporaines.
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Il est temps de réaffirmer que la République ne peut se satisfaire d’un modèle où les inégalités se creusent et où une partie croissante de la population se sent reléguée. La montée des frustrations sociales, lorsqu’elle n’est pas entendue, nourrit les radicalités et fragilise la cohésion nationale. Une société démocratique ne peut durablement se construire sur un sentiment d’injustice partagé.
C’est pourquoi un réexamen de la répartition des richesses apparaît aujourd’hui indispensable. Il ne s’agit pas d’opposer les catégories sociales, mais de retrouver un équilibre permettant à chacun de vivre dignement du fruit de son travail. La question de la juste rémunération, de la valorisation du travail, mais aussi de la solidarité entre les générations et entre les territoires, doit être posée avec clarté.
Dans ce contexte, la République doit redevenir une force d’équilibre, capable de garantir la justice sociale tout en préservant la cohésion du corps national. Elle doit refuser les logiques de fragmentation et réaffirmer la primauté du bien commun.
Elle doit également être une force humaniste, en plaçant la dignité de la personne au cœur de son action. Car derrière les statistiques, il y a des vies, des parcours, des espoirs souvent déçus, mais aussi une attente forte de reconnaissance et de justice.
Enfin, elle doit être une force de résistance, en assumant pleinement son rôle de protection face aux dérives économiques et sociales qui fragilisent les plus vulnérables.
Refonder le pacte social, c’est répondre à cette exigence. C’est reconnaître que la question sociale n’appartient pas au passé, mais qu’elle constitue, aujourd’hui plus que jamais, le cœur battant de notre avenir collectif.