OPINION. « Le Soudan est une arène de rivalités régionales sous le contrôle d’une armée aux accents islamistes », par Nizar Jlidi, analyste et géopoliticien

Nizar Jlidi, spécialiste du Maghreb et des dynamiques politiques de la région MENA.
LTD/DR

Nizar Jlidi, spécialiste du Maghreb et des dynamiques politiques de la région MENA.
LTD/DR
Entre les sables du littoral de la mer Rouge et la poussière des combats qui s’étendent de Darfour jusqu’à la région d’Al-Jazira, le Soudan se transforme peu à peu en un champ de compétition régionale silencieuse.
Les intérêts de plusieurs puissances arabes et musulmanes s’y croisent, souvent antagonistes, mais unis par un objectif commun : contrôler le territoire soudanais et son emplacement stratégique.
Ironie du sort, ce jeu d’influence passe aujourd’hui par le soutien à l’« armée de Port-Soudan », institution militaire qui a permis la résurgence de l’influence des Frères musulmans, plus de quatre ans après la chute du régime d’Omar el-Béchir.
Présentée sur la scène internationale comme la « force régulière légitime » face aux milices rebelles, l’armée soudanaise cache une réalité bien plus complexe. Selon des analyses publiées par le Washington Institute for Near East Policy et International Crisis Group, des éléments liés à l’idéologie des Frères musulmans ont retrouvé des positions clés au sein de la hiérarchie militaire, de l’appareil de renseignement et du département financier. Ces réseaux idéologiques seraient aujourd’hui les véritables décideurs à l’intérieur du commandement.
Des observateurs affirment que l’armée de Port-Soudan n’est plus une institution nationale professionnelle, mais un outil contrôlé par une alliance hétéroclite : officiers islamistes, anciens cadres du régime déchu et hommes d’affaires religieux exploitant la guerre pour étendre leur influence.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Malgré la conscience du poids des islamistes au sein de l’armée, plusieurs puissances régionales continuent de la soutenir. L’Arabie saoudite et l’Égypte y voient un moyen de contenir l’influence iranienne et de sécuriser leurs intérêts sur la mer Rouge, tandis que le Qatar et la Turquie y perçoivent un prolongement du projet d’« islam politique » qu’elles cherchent à réhabiliter dans la région.
Ce jeu de soutien paradoxal rappelle les dynamiques du Moyen-Orient post-2011, lorsque les mêmes acteurs appuyaient des camps opposés au nom de la stabilité, créant au final des foyers de crise chroniques. « L’armée soutenue aujourd’hui par certaines capitales arabes compte dans ses rangs des officiers affiliés au courant frériste », note un expert régional, « ce qui contredit totalement leur propre discours interne sur la lutte contre le terrorisme ».
Parallèlement, Téhéran a discrètement retrouvé sa place dans le jeu soudanais. D’après des enquêtes publiées par Reuters et Foreign Policy, l’Iran aurait livré au camp de Port-Soudan des drones et des pièces détachées de systèmes de défense aérienne, en échange d’un accès logistique potentiel aux ports de la mer Rouge. Des sources de renseignement estiment qu’une partie de ce matériel finit entre les mains des rebelles houthis au Yémen.
« Le général al-Burhan joue sur les deux tableaux », analyse un chercheur à Nairobi. « Il exploite le soutien financier arabe tout en acceptant l’aide militaire iranienne pour consolider son pouvoir. » Mais ce double jeu pourrait transformer le Soudan en un nouveau terrain d’affrontement entre deux pôles : le bloc arabe conservateur d’un côté, et le camp irano-turc pro-islamiste de l’autre.
Au cœur de cette compétition régionale, les civils paient le prix le plus lourd. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté de multiples exactions commises par l’armée, notamment des bombardements d’hôpitaux et de marchés, ainsi que l’utilisation de la famine comme arme de guerre. En octobre dernier, le Trésor américain a d’ailleurs sanctionné plusieurs officiers soudanais pour l’usage de substances chimiques interdites dans des zones habitées.
Le journaliste soudanais Al-Tahir Ismaïl, exilé à Nairobi, affirme que « les États qui financent l’armée savent parfaitement qu’elle mène une guerre contre les civils davantage que contre ses adversaires armés ». Selon lui, le véritable objectif de ces soutiens est d’empêcher toute transition démocratique qui risquerait de remettre en cause leurs intérêts stratégiques.
Plus qu’un conflit interne pour le pouvoir, la guerre au Soudan s’apparente aujourd’hui à une course régionale pour le contrôle politique et économique du pays. Derrière les discours sur la stabilité, chaque acteur cherche à imposer son agenda.
À lire également
En définitive, le Soudan se retrouve pris dans un engrenage où s’entrecroisent ambitions islamistes, rivalités militaires et stratégies étrangères. Tant que cette compétition restera ouverte, le pays risque de se transformer en champ permanent de règlements de comptes régionaux, chacun prétendant agir au nom de la paix, pendant que le peuple soudanais continue d’en payer le prix.