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OPINION. « Voulons-nous être cette génération qui aura vu l’inhumanité se reconstituer sous ses yeux ? », par Najat Vallaud Belkacem

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Par Najat Vallaud Belkacem

Publié le 31 janvier 2026 à 07:00

Najat Vallaud Belkacem, ancienne ministre et présidente de France Terre d’Asile.

Najat Vallaud Belkacem, ancienne ministre et présidente de France Terre d’Asile.

LTD/Castel Franck/ABACA

La Tribune Dimanche

N144 ● 05 juillet 2026

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Alors que la question migratoire est traitée avec de moins en moins d'humanité dans le débat public, l'ancienne ministre et présidente de France Terre d’Asile appelle à ne pas oublier les leçons de l'Histoire.

Il est des périodes où l’Histoire recommence à s’écrire sous nos yeux. Nous pensions avoir relégué certaines pages au rang des cauchemars collectifs définitivement éteints, consignés dans les manuels scolaires, ritualisés dans le devoir de mémoire, contenus dans le passé par l’effroi même qu’ils inspirent. Et pourtant, quelque chose d’inédit se produit : nous voyons l’inhumain se penser, se tenter, se tester, se dire, s’assumer, se banaliser, se produire.

La survenue du pire n’est pas un accident, c’est un processus

Lorsque, en France, un haut responsable public en vient à évoquer des « rafles » en référence à l’ICE américaine pour traiter la question des étrangers sous OQTF, ce n’est pas un mot qui choque, une référence qui sidère. C’est un basculement. Ce qui doit nous saisir aujourd’hui, c’est certes l’abjection du propos, mais surtout les conditions favorables dans lesquels il est autorisé d’exister : un débat public déshumanisé, désinformé, malveillant, trompeur, minable, défaillant, autour de l’immigration. Un débat public marqué par la polarisation et l’excès, dépourvu de sens et de responsabilité, capable d’appeler à l’irréparable et l’irréversible. 

Ce qui doit nous saisir aujourd’hui, c’est certes l’abjection du propos, mais surtout les conditions favorables dans lesquels il est autorisé d'exister

C’est là un vertige propre de notre tragédie humaine : nous assistons, en temps réel, à la fabrication d’un imaginaire politique que l’on croyait disqualifié par l’Histoire. Là où le XXᵉ siècle nous a légué des leçons gravées dans la chair des peuples, nous bâtissons un XXIᵉ capable d’en neutraliser les avertissements et d’en revisiter l’horreur. Une horreur passée en un instant d’héritage traumatique à hypothèse légère, sujet de débat télévisé, rationalisée, comparée à des pratiques étrangères, débarrassée de son poids moral au nom d’une fantasque efficacité. C’est ici que la pensée d’Hannah Arendt résonne avec une acuité douloureuse : ce que nous voyons à l’œuvre n’est pas une tyrannie assumée, mais une chaîne d’irresponsabilités et de raisonnements techniques et « pragmatiques » justifiant ce type d’appel. 

La réalité de l’ICE

L’exemple américain devrait précisément nous alerter, nous responsabiliser. L’ICE est née dans un moment de sidération collective, lorsque la peur a servi de matrice à l’extension sans fin des pouvoirs répressifs de l’État. Depuis, elle incarne aux États-Unis une ligne de fracture profonde : raids dans l’espace public, arrestations massives, détentions administratives prolongées, soupçons récurrents de violations des droits fondamentaux. Loin d’avoir réglé la question migratoire, cette logique a contribué à militariser le débat, à fragmenter la société et à installer durablement l’idée que certaines populations peuvent être traitées hors du droit commun et que leurs vies sont, pour reprendre les mots de la philosophe Judith Butler, impleurables. 

L’exemple américain devrait précisément nous alerter, nous responsabiliser.

Les événements récents le montrent avec une clarté glaçante : face à des mobilisations locales, le pouvoir fédéral choisit la surenchère. Envoi d’émissaires « durs » ne rendant de comptes qu’au président, annonces d’enquêtes fédérales spectaculaires sur de supposées fraudes sociales destinées à nourrir la contestation, mises en cause personnelles d’élus démocrates issus de l’immigration, accusés de corruption ou de trahison. La mécanique est bien connue : fabriquer un climat de soupçon généralisé, désigner des ennemis intérieurs, transformer toute opposition politique en menace pour l’ordre public.

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Pour un autre débat, pour une autre Histoire

La répétition de cette Histoire n’est pas masquée ; elle se fait, chose inédite, à visage découvert. Elle ne se dissimule plus derrière des euphémismes, mais s’avance sous couvert de pragmatisme, affichant son apparente rationalité. Elle ne nie plus les injustices qu’elle engendre : elle les assume comme incompressibles dommages collatéraux. C’est précisément cette « banalité du mal » qui marque le changement d’échelle : une fois que l’inhumanité est reconnue, intégrée et justifiée dans le raisonnement politique, elle cesse d’être dérive pour devenir méthode. Conformément à la fenêtre d’Overton où chaque mot dur prononcé rend le suivant plus acceptable, où chaque renoncement moral prépare le prochain, où ce qui aurait autrefois suscité un effroi immédiat finit par s’installer comme possibilité. Si bien que l’on finit par désigner une nouvelle figure de la victime expiatoire, un ennemi intérieur, un malfaiteur choisi pour purifier la communauté et légitimer l’ordre social. Le vertige tient à cette dynamique même : l’Histoire ne se répète pas à l’identique, elle progresse par glissements successifs, jusqu’au moment où l’on réalise que l’on savait — ou que l’on aurait pu savoir. 

Une fois que l’inhumanité est reconnue, intégrée et justifiée dans le raisonnement politique, elle cesse d’être dérive pour devenir méthode

C’est ainsi que la France s’est habituée ces dernières années au vacarme de la question migratoire, saturée d’émotion, de mensonges, de réductions et d’angoisse. Alors que, des années durant, certains ont prospéré sur l’exploitation du malheur, les défenseurs des droits humains ont compté, impuissants, les morts en Méditerranée, les chercheurs ont tenté, en vain, de réintroduire des faits et des ordres de grandeur, et les citoyens, eux, ont vu défiler les images, oscillant entre inquiétude, indifférence ou révolte, toujours dépassés.

C’est dans cette brèche que s’est installée une tétanie collective, entretenue par des récits simplificateurs, des charlatans du débat public, jusqu’aujourd’hui, l’indécence d’un Arno Klarsfeld. Le débat public sur les OQTF pourrait être autre chose : un examen sérieux des cadres juridiques, de l’action publique, des coopérations diplomatiques. Un débat appuyé sur l’information, la transparence, débarrassé de la dramaturgie systématique de l’autorité, où l’État ne se juge plus à sa capacité à faire respecter le droit pour tous, mais à sa disposition à le suspendre pour certains. 

Voulons-nous être cette génération qui aura vu l’inhumanité se reconstituer sous ses yeux, celle qui sera jugée par ses enfants sidérés ? 

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Céder à cette trajectoire n’a pourtant rien d’une fatalité. Refuser la paranoïa, l’exclusion, la peur, l’indifférence et la violence est une exigence — intellectuelle, morale, politique. Un autre avenir collectif est possible : il suppose de renouer urgemment avec ce qui compte et de se doter de garde-fous juridiques, politiques capables de résister aux emballements du présent. Nous avons su le faire en constitutionnalisant le droit à l’IVG, non par idéalisme, mais par lucidité historique : parce que l’expérience nous a appris que certains droits doivent être sanctuarisés pour ne pas être à nouveau livrés aux vents mauvais de l’Histoire.

Par Najat Vallaud Belkacem

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