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Jean Viard, sociologue : « L'opposition entre métropoles et périurbain nourrit le vote d’extrême droite »

Propos recueillis par Mathis Beautrais

Publié le 15 mars 2026 à 07:05

Le sociologue Jean Viard analyse notamment les ressorts du vote d'extrême droite avant le premier tour de l'élection municipale.

Le sociologue Jean Viard analyse notamment les ressorts du vote d'extrême droite avant le premier tour de l'élection municipale.

LTD/Alexandre Dupeyron

La Tribune Dimanche

N145 ● 12 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN — Après la guerre déclarée à l’Iran par les États-Unis et Israël, le sociologue Jean Viard prévient : « le droit n’est pas qu’un concept », mais c’est la stabilité du monde qui se joue et, avec elle, sa prospérité.

Juste le temps d’un mandat municipal. Six ans après le début de la pandémie de Covid-19, et alors que les Français élisent à nouveau leurs maires ce dimanche et le suivant, le sociologue Jean Viard publie un recueil de chroniques diffusées sur Franceinfo depuis le printemps 2020. En revenant sur plusieurs actualités plus ou moins marquantes, il décrit une tendance de fond caractérisée entre autres par une fracture grandissante entre métropoles et zones périurbaines. Il appelle en réponse à « réenraciner la démocratie ».

LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous dressez dans votre dernier livre le portrait d’une France « bousculée ». Par qui ? Par quoi ?
JEAN VIARD — Nous vivons un moment comparable à la fin de l’Empire romain ou à la Renaissance. Ce n’est pas seulement la France mais le monde entier qui est bousculé par deux ruptures anthropologiques majeures. D’abord, la crise climatique. C’est désormais la nature qui fait l’Histoire. On ne sait ni à quelle vitesse elle nous bousculera ni à quelle vitesse on réussira à freiner nos pollutions pour qu’elle nous bouscule moins. Ensuite, l’explosion du masculin et du féminin. C’est le début de la fin du patriarcat. On sait que l’on va vers un monde où les femmes ne seront plus dominées par les hommes… Mais on assiste à une contre-offensive masculiniste menée notamment par Donald Trump. Ajoutons à cela l’arrivée de l’intelligence artificielle, qui est une véritable révolution industrielle.

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La société est donc moins fracturée de l’intérieur que bousculée de l’extérieur ?
C’est le cas partout sur la planète. Chaque société est bouleversée dans sa spécificité. L’effondrement de la natalité en est un des indicateurs les plus manifestes. Ce sont des moments où le peuple redevient foule. Un peuple a une mémoire, une histoire. La foule se dirige avec des gueulards qui appuient leur force sur des symboles et attirent à eux les gens désemparés. Ce sont les leaders nationaux-populistes. Et alors que l’on n’a jamais si bien vécu qu’aujourd’hui, on a un sentiment d’effondrement. La société est nostalgique d’un récit commun sans lequel elle ne peut pas vivre.

À quel récit pensez-vous ?
Comme l’a fait la religion en inventant un au-delà, ou la Révolution française en vendant le progrès social et politique, il faut réorganiser nos sociétés. Je pense par exemple qu’il faut fédéraliser la France. Le fait d’avoir les mêmes règles en matière de lutte contre le changement climatique à Perpignan et à Lille n’a aucun sens. Créer des commémorations, aussi. Après le Covid, je pensais que l’on aurait fait un arc de triomphe ! On a sauvé des millions de vies. Puisque l’on passe d’un monde à un autre, il nous faut des points d’appui : la commune, l’entreprise, qui bénéficient de la confiance des citoyens plus que la politique nationale. Pourquoi ne pas imaginer que la moitié des sénateurs soient des entrepreneurs ?

Les nationaux-populistes performent peu dans les grandes cités car c’est le lieu des solidarités. Au contraire de l’immense périurbain. Je rappelle souvent que 64 % des Français ont un jardin, notamment ceux qui vivent en périphérie des grandes villes. Pourtant, les gens qui habitent à une heure de Marseille ou de Nantes se sentent marseillais ou nantais. Ce sont des urbains de l’extérieur de la ville qui sont peu concernés par ce qui se passe dans leur commune d’habitation. On pourrait donner deux droits de vote : là où l’on travaille et là où l’on dort. Car l’opposition entre les métropoles et le périurbain nourrit le vote d’extrême droite dans le monde entier.

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Ce sont des urbains de l’extérieur de la ville qui sont peu concernés par ce qui se passe dans leur commune d’habitation.

En quoi ?
Donald Trump n’a pas gagné de grande ville. Londres n’était pas pour le Brexit. Barcelone était contre la rupture avec l’Espagne. En France, les scores du Rassemblement national sont bien plus élevés en dehors des métropoles que dedans. Ceux qui vivent à côté de la ville ne sont pas des néoruraux qui ont choisi le mode de vie rural, mais des urbains de la campagne. Ils ne sont pas inscrits dans l’espace de citoyenneté. Leur taux d’abstention est considérable, et quand ils votent, c’est pour l’extrême droite.

Comment y remédier ?
Il faut intégrer ces citoyens dans l’espace politique de leur ville. Comme à Lyon, on pourrait fusionner le département et la métropole. Il faut réenraciner la démocratie dans notre société de mobilités. L’essentiel des solidarités se noue au sein de la famille : quand il s’agit de s’occuper des aînés, d’aider un jeune à trouver un boulot. C’est là-dessus que l’on doit s’appuyer. Mais aussi sur l’entreprise, les collectivités locales… Et l’Europe, qui a des forces dont elle ne se rend pas compte.

Il y a plus de chercheurs en Île-de-France qu’à New York ! Cette région qui compte 12 millions d’habitants doit devenir une hypermétropole de l’Union européenne. Prenons enfin l’exemple du travail. Il faut déplacer les prélèvements sociaux sur la consommation pour que les gens gagnent davantage et aient le choix de ne pas consommer et d’être plus autonomes s’ils le souhaitent.

Le principal clivage qui traverse la société est donc plutôt entre les partisans des leaders nationaux-populistes et leurs opposants qu’économique ou générationnel ?

Oui, et il n’y a qu’une seule place face au national-populisme. Cela va des gaullistes aux Écologistes en passant par les sociaux-démocrates. Sur le fond, je ne vois pas de différence entre Xavier Bertrand, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal. Lorsqu’ils sont dans le réel, ces gens ne sont pas si différents. C’est pour cela qu’on insiste sur le rôle des mairies. Il y a peu d’idéologie et beaucoup de pratique.

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Si l’échelon local est si central, n’y a-t-il pas un paradoxe à prôner une sorte de globalisation autour des métropoles, notamment avec un double droit de vote ?
C’est pour cela qu’il ne faut pas enlever le droit de vote à son domicile. Mais où est-ce que ces gens travaillent ? consomment ? draguent ? Dans l’aire d’attraction de la métropole. On vit dans un double proche. L’essentiel de nos liens et de notre temps est numérique : la consommation culturelle, le télétravail, les achats à distance. Mais vous avez aussi la vie charnelle, qui est minoritaire : je sors de chez moi, je vais au marché, dans mon entreprise. Il faut se demander comment créer des liens entre ces deux dimensions.

Dans ce contexte, quelle est l’importance des élections municipales ?
Le problème de ces élections est qu’elles ne servent qu’à se positionner pour la présidentielle. LFI fait tout pour faire tomber les socialistes. Au Havre, l’objectif est d’empêcher Édouard Philippe d’être candidat dans un an. L’élection est polluée par le fait que ce qui se joue avant tout, c’est la tactique des partis.

Le problème de ces élections municipales est qu’elles ne servent qu’à se positionner pour la présidentielle

Mais ce n’est pas le cas dans les petites communes…
Dans la majorité d’entre elles, ce ne sont pas des listes politiques. Dans ce cas, les enjeux ont du sens mais ils sont mineurs car 95 % des gens ne travaillent pas là où ils votent. On parle de communes résidentielles où beaucoup d’habitants ne sont pas intégrés à la démocratie locale. L’enjeu pour eux est de créer un sentiment d’appartenance à la communauté de la ville dont ils sont proches. 

Propos recueillis par Mathis Beautrais

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