« On aurait tous dû avoir la même indignation » : Samuel Paty, une blessure nationale

Antoine Reinartz incarne Samuel Paty dans « L’Abandon ».
LTD/Guy Ferrandis

Antoine Reinartz incarne Samuel Paty dans « L’Abandon ».
LTD/Guy Ferrandis
Après avoir vu le film L’Abandon, le ministre de l’Éducation nationale est resté scotché sur son fauteuil, mutique. « Ça secoue, confesse Édouard Geffray. C’est un film dont vous ne sortez pas complètement indemne. » Il se souvient parfaitement de la sidération qu’il a ressentie le 16 octobre 2020. Il était directeur général de l’enseignement scolaire quand il a appris qu’un professeur d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine venait d’être décapité.
L’Abandon, qui sera projeté à Cannes mercredi et sort en salles simultanément, relate de manière clinique la mécanique folle et insensée d’un emballement fondé sur le mensonge d’une élève qui n’avait pas participé au cours que Samuel Paty avait donné à sa classe de 4e sur la liberté de la presse. Ce qui donnera lieu à une cabale contre lui sur les réseaux sociaux puis à son assassinat par un Tchétchène de 18 ans.
Le tournage s’est fait dans la plus grande confidentialité avec des mesures de sécurité spécifiques. Deux acteurs ont refusé les rôles du prédicateur islamiste, Abdelhakim Sefrioui, qui a instrumentalisé la campagne contre le professeur, et de Brahim Chnina, le père de la collégienne à l’origine du mensonge. « Par peur de la manière dont cela pourrait être perçu dans leur famille et dans leur communauté », précise Mathilde Snodgrass, directrice du casting du film.
À travers ce récit saisissant dans le huis clos du collège, c’est une vive critique de l’administration française qui est faite. Le rapport commandé par Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, rendu un mois et demi après les faits, en était arrivé à la conclusion que « les dispositions [avaient] été prises avec réactivité pour gérer le trouble initialement suscité » par le cours de Samuel Paty. Si les leviers ont été activés, aucun n’a permis de répondre à l’urgence et à la gravité de la situation.
« Le système a réagi mais pas comme il le fallait », reconnaît-on aujourd’hui Rue de Grenelle. La sœur de Samuel Paty, Mickaëlle, qui a étroitement collaboré au film, a des mots beaucoup plus durs pour le dire : « C’est l’abandon des institutions qui est soulevé dans ce film. À de multiples moments, les décisions ont été prises à l’inverse de ce qu’il aurait fallu faire. C’est ce qui a scellé le destin de mon frère. Cette ambiance du “pas de vagues”, générée par l’Éducation nationale depuis plus de vingt ans, fait que cet événement tragique était totalement prévisible. »
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Cinq ans et demi après les faits, le traumatisme Paty semble intact. Qui n’a jamais vu la photo en noir et blanc de ce professeur souriant aux fines lunettes ? L’affaire est à l’origine de beaucoup de livres, d’une bande dessinée, d’une pièce de théâtre, de podcasts… La BD Crayon noir – Samuel Paty, histoire d’un prof a été vendue à près de 20 000 exemplaires et le livre de Mickaëlle Paty à plus de 28 000. « Il y a un côté Passion du Christ dans cette histoire : la solitude, la persécution, la dimension tragique… C’est un drame mais aussi une allégorie », remarque Jean-Michel Blanquer.
Qui a failli ? Comment une telle barbarie a-t-elle pu se produire aux portes de l’école ? À quel moment la haine véhiculée sur les réseaux sociaux a-t-elle ouvert la voie à l’impensable ? « Cette affaire pose un nombre infini de questions parce qu’elle est au croisement des problématiques de notre société : les réseaux sociaux, le rapport à l’autorité, le retour du religieux, l’islamisme… c’est une photographie de notre époque », résume l’écrivaine Émilie Frèche. À tous les niveaux, des fissures sont vite apparues.
« Il aurait fallu que les décisions politiques, culturelles et éducatives se coordonnent. On aurait tous dû avoir la même indignation et ce n’est pas ce qui s’est passé, estime le psychanalyste Boris Cyrulnik. Ça n’a pas permis de créer une harmonie qui enclenche le processus de résilience. » « Le monde de l’école a préparé le terrain au terroriste, souligne Chantal Anglade, cofondatrice de l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT). C’est avec cette mécanique très particulière qu’il faut tenter une réparation. »
Ce vendredi de l’automne 2020, quelque chose dans l’imaginaire collectif a basculé. « L’inviolabilité de la figure du professeur a été brisée, analyse Édouard Geffray. Il venait de se passer un acte atroce à l’échelle individuelle qui disait quelque chose de très profond à l’échelle collective. Il y a une part d’irréductible dans cette histoire. » La sidération qui a touché cette ville paisible et verdoyante des Yvelines s’est étendue à la France entière.
Alors, quand trois ans plus tard, quasiment jour pour jour, le professeur de français Dominique Bernard, 57 ans, est assassiné à Arras devant son établissement par un islamiste de 20 ans, difficile de ne pas y voir une réplique de l’horreur. Deux histoires différentes, mais dans les deux cas un enseignant tué par un terroriste islamiste parce qu’il était enseignant. « Leurs noms sont liés ; si Samuel Paty n’avait pas été assassiné, Dominique Bernard serait toujours en vie », estime Joëlle Alazard, présidente de l’association des professeurs d’histoire et de géographie.
Mickaëlle Paty discute parfois avec la veuve de Dominique Bernard. Comment faire un tel deuil ? En février 2023, le meurtre d’Agnès Lassalle, professeure d’espagnol à Saint-Jean-de-Luz, par un élève qui avait développé des troubles anxieux est aussi venu rappeler la solitude de l’enseignant face à tous les maux de la société.
Jamais le collège du Bois-d’Aulne n’est vraiment redevenu ce qu’il était. Dans cette spirale infernale, beaucoup d’élèves se sont sentis responsables d’avoir participé à relayer la rumeur selon laquelle Samuel Paty aurait demandé aux musulmans de quitter la classe au moment où il montrait les caricatures de Charlie Hebdo, ce qu’il n’a jamais fait (il avait proposé à tous les élèves qui le souhaitaient de sortir de la salle). Après sa mort, un accompagnement psychologique leur avait été proposé mais beaucoup n’ont pas fait la démarche.
La principale d’alors, Audrey Fouillard, qui a toujours défendu son professeur, a changé de vie. Elle est désormais présidente du Lycée français de Pékin. L’une des policières municipales de Conflans arrivée en premier sur les lieux, parmi ceux qui ont vu la tête du professeur au sol, a elle aussi déménagé. Jamais elle n’est revenue travailler. Hantée par la scène de crime, elle a fait plusieurs tentatives de suicide.
Une large partie des 50 professeurs qui enseignaient au Bois-d’Aulne en 2020 a quitté l’établissement, dont les deux qui s’étaient explicitement désolidarisés de Samuel Paty quelques jours avant son assassinat. Les années suivantes, les conseils de discipline ont explosé, au rythme de vingt par an. « Il y a eu des exclusions pour tout et rien, regrette Corinne Grootaert, présidente de la fédération des conseils de parents d’élèves de Conflans. On ne pardonne rien à ce collège, il ne faut plus en entendre parler. »
Le conseil d’administration de l’établissement a attendu que les 750 élèves scolarisés au moment des faits aient quitté l’établissement pour le rebaptiser à l’automne 2024 collège Samuel-Paty. « La plupart des élèves étaient contre cette décision mais personne ne leur a demandé leur avis, assure Corinne Grootaert, dont le fils était scolarisé en 6e au moment des faits. Dans cette affaire, on n’a jamais pris en compte la santé mentale des enfants. » Un grand portrait du professeur a été installé au premier étage de l’établissement sans consulter les élèves qui croiseraient tous les jours son visage.
Aujourd’hui, combien de professeurs montrent encore les caricatures de Charlie Hebdo à leurs élèves ? L’autocensure est-elle devenue la règle tacite ? Il n’existe aucune réponse précise à ces questions puisque la liberté pédagogique permet à chaque enseignant de faire ses choix sans avoir à en rendre systématiquement compte. « Avant, on avait l’impression qu’on pouvait tout dire à nos élèves, qu’on se connaissait, il y avait un lien de confiance, rappelle Joëlle Alazard. Désormais, on est beaucoup plus prudents. On sait qu’avec les réseaux sociaux des propos peuvent être sortis de leur contexte ou déformés et notre nom jeté en pâture. On est pris entre plusieurs mâchoires. »
Tout débat autour des caricatures est devenu tellement passionnel qu’il en est presque impossible. « Il aurait pu y avoir une discussion sur la manière dont on les montre, mais le seul fait de poser la question suffit pour qu’on nous réponde qu’on a peur », déplore Corinne Grootaert. Les dessins de Charlie Hebdo sont en tout cas toujours disponibles dans Canopé et Eduscol, bases de ressources de l’Éducation nationale à disposition des professeurs.
Encore aujourd’hui, tout ce qui touche à cette affaire semble inflammable. Lorsqu’une lecture de la pièce Le Professeur, écrite par Émilie Frèche, a eu lieu à Chilly-Mazarin à l’automne 2024, la salle avait été placée sous protection policière. « À travers cette affaire, ce sont deux visions de la société qui s’opposent, estime Jean-Pierre Sakoun, président de l’association Unité laïque. Il y a la vision universaliste, qui pense que le semblable est supérieur aux différences, et la vision des deux extrêmes qui font de l’ethnie et de la race des différences fondamentales. »
Le réalisateur de L’Abandon, Vincent Garencq, a demandé au ministre de l’Éducation nationale que son film puisse être promu auprès des enseignants pour qu’ils le montrent à leurs élèves. « Beaucoup de profs sont venus voir le film en se méfiant, ils avaient un peu peur, explique-t-il. Ils ont été surpris, nombre d’entre eux s’identifient énormément au personnage de Samuel Paty. » Le drame a en tout cas permis de faire sauter plusieurs verrous. La protection fonctionnelle, dont il avait demandé à bénéficier, est désormais appliquée dès qu’un professeur le réclame.
Auparavant, ils devaient prouver que cela était nécessaire. « On a changé de braquet dans le signalement, la détection et la protection », assure le ministre Édouard Geffray. En cinq ans, 1,2 million de membres de l’Éducation nationale ont été formés sur les « valeurs de la République et de la laïcité ». « Maintenant, les rectorats et chefs d’établissement sont beaucoup plus vigilants, on protège le prof en premier lieu », constate aussi Joëlle Alazard, qui cultive sa mémoire à travers le prix Samuel-Paty. Chaque année, il est proposé aux établissements une minute de silence en sa mémoire ainsi que celle de Dominique Bernard.
Les drames divisent souvent les familles. Depuis ce jour où leur vie a basculé, les parents de Samuel Paty sont toujours restés discrets, comme son ancienne compagne et son fils, âgé de 5 ans et demi au moment des faits. Ses deux sœurs, Mickaëlle, infirmière, et Gaëlle, libraire, ont vécu les choses de manière diamétralement opposée. Elles ont chacune écrit un livre sur l’affaire*. Quand Mickaëlle Paty avait publié le sien, la librairie de sa sœur avait demandé sur sa page Facebook à ses clients de « ne pas se donner la peine de [l’acheter] » pour que « la mémoire de Samuel » ne soit pas « utilisée à des fins politiques contraires à ses idées ».
Mickaëlle, qui connaît l’affaire sur le bout des doigts, vit avec la peur constante qu’il y ait un nouveau Samuel Paty. « La vie d’après n’existe pas pour moi, confie celle qui continue d’arpenter les médias comme les collèges et lycées de France, pour parler de ce drame. Je suis dans un continuum d’espace-temps depuis sa mort. En fait, je ne suis absolument pas en paix depuis qu’il est parti. » Gaëlle Paty, elle, se fait plus discrète (elle n’a pas voulu répondre à nos sollicitations). « Mickaëlle défend une laïcité offensive, républicaine ; Gaëlle est plus partisane d’une laïcité adjectivée, inclusive », théorise un connaisseur de la famille. Au procès, elles étaient installées de part et d’autre de la salle sans s’adresser la parole.
Les épreuves du procès – il y en a eu trois – n’ont rien apaisé. Les parties civiles n’ont jamais digéré que, en appel, les peines des accusés aient été réduites à l’exception de celle du prédicateur islamiste, Abdelhakim Sefrioui. « Voir Samuel, qui était épris de tolérance, dépeint en islamophobe, c’était aussi très lourd », souffle Joëlle Alazard, qui a témoigné à la barre.
« Ce que j’ai vu à l’œuvre durant ce procès, c’est la perversion, décrit Émilie Frèche, qui a relaté le procès dans son livre Un séisme (Albin Michel). La mécanique d’attaque des islamistes est extrêmement bien huilée, c’est orwellien. Après l’école, c’est la justice qui serait islamophobe. Ils se sont servis de l’arène judiciaire pour en faire une arène politique. » Les audiences ont été filmées pour l’Histoire et les archives seront accessibles dans cinquante ans.
Désormais, c’est un débat autour de la panthéonisation de Samuel Paty qui se pose. La pétition réclamant l’entrée du professeur sous la coupole, portée par Joëlle Alazard, a recueilli plus de 50 000 signatures. « Panthéoniser Samuel serait un geste fort pour tous les enseignants, plaide la professeure de chaire supérieure en histoire au lycée Louis-le-Grand. À travers cela, c’est la liberté d’expression, la laïcité émancipatrice, qui permet aux enfants de se construire, de refuser les assignations identitaires, qu’on défend. Ce sont des boussoles morales pour les générations à venir. »
Mais là non plus, il n’y a pas de consensus. « Pourquoi Samuel Paty et pas Dominique Bernard ? Ça n’est pas possible de glorifier l’un et d’oublier l’autre », considère Chantal Anglade, de l’Association française des victimes de terrorisme. L’initiative a aussi été portée par Gaëlle Paty tandis que ses parents et sa sœur étaient plus réservés.
« J’en ai un peu marre des bougies, des nounours, du symbolique, lance Mickaëlle Paty. Panthéoniser Samuel ne permettra pas à un élève de 12 ans de comprendre en quoi son cours était important. » Mais comme ses parents, elle a fini par soutenir la cause, à laquelle Emmanuel Macron, seul décisionnaire, n’a pas apporté de réponse.
La terrifiante chronique d’un engrenage 4⭐/5
Tout le monde connaît son nom. Mais moins l’engrenage qui a mené à l’assassinat atroce de Samuel Paty, décapité le 16 octobre 2020 à la sortie de son collège. Après avoir déjà réalisé plusieurs longs-métrages sur des affaires réelles (Présumé coupable sur Outreau, L’Enquête sur l’affaire Clearstream ou Au nom de ma fille sur celle du criminel Dieter Krombach), Vincent Garenq s’est plongé dans les rouages de ce meurtre qui a bouleversé la France.
Décortiquant les faits plus que la psychologie des personnages, s’attachant surtout à remonter le fil d’une rumeur qui enfle sans contrôle et montrant ceux qui l’ont écoutée sans vérifier sa véracité, L’Abandon sait rester sobre et clinique, comme une enquête, soulignant d’autant plus la sidérante escalade qui a mené au meurtre.
Le film est tenu de bout en bout par Antoine Reinartz, très juste en professeur intègre dépassé par l’ampleur de l’histoire, et aussi par Emmanuelle Bercot, bouleversante en principale qui fait ce qu’elle peut pour arrêter cet enchaînement de réactions violentes.
L’Abandon, de Vincent Garenq, avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche. 1 h 40. Sortie mercredi.
Vincent Garenq, réalisateur du film L’Abandon : « Regarder cette histoire en face »
« On m’a proposé de raconter dans un film l’histoire de Samuel Paty. Je ne la connaissais pas bien. Je me suis documenté et me suis dit très rapidement qu’il y avait du cinéma là-dedans. On est dans un huis clos, celui du collège.
Il y a une unité de lieu, de temps, d’action. Il y a vraiment quelque chose de dramaturgique, donc inspirant pour écrire un scénario. Un professeur a été décapité à la sortie d’un collège, tout le monde le sait. Mais on s’est rendu compte, avec les collégiens qui travaillaient sur le film et même les acteurs, que tous ne connaissaient pas vraiment son histoire. Je pense que c’est lié au traumatisme. C’est tellement violent, une ligne a été dépassée. L’histoire est à ce point sidérante que les gens l’ont un peu refoulée. Ils l’ont mise de côté, c’est ce que j’ai certainement dû faire.
Maintenant, le temps du deuil a passé, et je pense qu’il est utile de soulever le tapis, de regarder cette histoire en face en espérant que ça éveille quelques consciences, que ça fasse réfléchir sur notre époque à tous les niveaux.
Ce que nous avons essayé de faire avec cette histoire, c’est un peu ce qui se fait à la suite d’une catastrophe aérienne : on rassemble toutes les pièces de l’avion dans un hangar et on essaie de comprendre ce qui s’est passé. Chaque catastrophe sert à rendre les avions plus sûrs. C’est l’image que j’avais en tête quant à l’utilité possible du film. »
Propos recueillis par Caroline Vigoureux.