La Marseillaise, un hymne à l'histoire tourmentée

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La Marseillaise, scuplture de François Rude sur l'Arc de Triomphe de Paris.
"La Marseillaise", scuplture de François Rude sur l'Arc de Triomphe de Paris. (Crédits : DR)
L'hymne national, chanté à Wembley mardi 17 novembre et à travers le monde, est devenu le symbole de l'unité de la nation, de la solidarité et de la résistance, en réponse aux attentats terroristes perpétrés à Paris le 13 novembre. Pourtant, la Marseillaise n'a pas toujours été l'hymne français et a même été longtemps interdit.

Une semaine après les attaques contre Paris, la Marseillaise est devenue à l'étranger un symbole de la solidarité avec la France. L'image la plus symbolique a sans doute été celle du stade de Wembley retentissant de l'hymne national français chanté en chœur par les supporters anglais et français. Deux siècles après Waterloo, la publication par les quotidiens britanniques des paroles du chant de Rouget de l'Isle - qui sera aussi chanté ce week end dans tous les stades anglais - était sans doute un symbole fort. Mais ce chant semble aussi avoir été redécouvert par une grande partie des Français alors que les membres du congrès de Versailles lundi 16 novembre ont aussi repris l'hymne, comme après les événements de janvier dernier.

Rejet et attachement

La France avait pourtant semblé depuis des années bouder ce chant considéré comme trop belliqueux pour les mœurs modernes. Le président « modernisateur », Valéry Giscard d'Estaing (président de 1974 à 1981), ne l'aime guère. Il en a réduit le rythme pour en atténuer le son guerrier et en 2009, il jugeait ses paroles « d'un ridicule ! » Régulièrement, ces critiques sur les paroles reviennent sur le devant de la scène et il est question d'en modifier la teneur dans un sens plus pacifique. Mais les sondages ont toujours révélé un attachement des Français à leur hymne et nul politique n'a osé toucher à la Marseillaise.

Un chant  de guerre...

L'hymne français a été écrit par Claude Rouget de l'Isle, un petit noble jurassien, officier en garnison à Strasbourg. A la demande du maire de la ville, Dietrich, il compose quelques textes à l'occasion. Le 20 avril 1792, la fièvre patriotique s'empare de tout le pays. L'Assemblée nationale a déclaré la guerre au « Roi de Bohème et de Hongrie », autrement dit à la Maison d'Autriche. Mais l'ensemble de l'Europe centrale se coalise bientôt contre la France révolutionnaire. Les Etats allemands et la puissante Prusse se préparent à envahir le pays.

... mais un chant européen !

Rouget de l'Isle compose alors le 25 avril un « chant de guerre pour l'armée du Rhin » qu'il dédie au chef de celle-ci, le maréchal Nicolas Luckner, un mercenaire bavarois au service de la France qui a adopté avec enthousiasme les idées révolutionnaires. Ce texte est plaqué sur une musique connue, comme c'est souvent le cas à l'époque où on se contente de préciser que le texte doit être joué « sur l'air de... » Un musicologue italien a ainsi découvert que Rouget de l'Isle avait repris la musique d'un italien peu connu, Giovanni Battista Viotti, qui avait écrit le thème de la Marseillaise en 1781 dans ses Thèmes et Variations en do majeur. Ecrite par un Français sur une musique italienne pour un général bavarois : l'hymne français est une œuvre déjà « européenne. »

La Marseillaise devient marseillaise

Ce chant, qui résonne pour la première fois dans le salon de Dietrich, le 26 avril 1792, va rapidement connaître un grand succès. Alors que les armées françaises reculent et que le territoire est envahi, l'Assemblée nationale proclame le 11 juillet 1792 la « patrie en danger » et les « fédérés » des régions rejoignent la capitale pour organiser la contre-attaque. Parmi eux, les Marseillais se distinguent en entonnant le chant de Rouget de l'Isle qui devient pour les Parisiens, puis pour les Français, le « chant des Marseillais », puis la « Marseillaise. »

« Chant national » et interdiction

Ce chant n'est cependant pas très apprécié sous la Terreur. Du reste, Luckner est guillotiné en 1794 et Rouget de l'Isle échappe de peu au même sort. C'est après la chute de Robespierre que la Marseillaise devient le 14 juillet 1795 le « chant national » de la France. Une première fois, car son caractère révolutionnaire le rend suspect à bien des régimes. Ainsi, le Consulat et l'Empire l'interdisent purement et simplement. S'il n'y a pas d'hymne officiel, alors, Napoléon Bonaparte utilise souvent la Marche Consulaire à Marengo (que chante encore la Légion étrangère lors des défilés officiels) ou le Chant du Départ, hymne de sacrifice qui fut remis à l'honneur en 1974 par les partisans de... Valéry Giscard d'Estaing.

Les Bourbons la rejettent

Evidemment, lors de la Restauration, les Bourbons rejettent avec effroi ce chant qui demeure interdit, alors que Rouget de l'Isle tentent de proposer des alternatives à Louis XVIII et Charles X. L'hymne français est alors une version modernisée d'une vieille chanson du 16ème siècle, « Vive Henri IV ! » devenu « Vive nos Princes ! » Cet hymne français jusqu'en 1830 sera ensuite récupéré par Walt Disney pour son dessin animé La Belle au Bois Dormant pour en faire le fond musical du final. Mais la Marseillaise devient alors, pour la gauche, le symbole de la résistance à l'oppression et de l'attachement à la Révolution ; tandis que la droite monarchiste y voit l'exemple de la folie révolutionnaire et du sang de la terreur.

La Parisienne plutôt que la Marseillaise

Logiquement, lors de la Révolution de juillet 1830, la Marseillaise résonne sur les barricades. Le nouveau régime, la Monarchie de Juillet, continue cependant à s'en méfier et, si elle cesse d'interdire ce chant, ce n'est pas le chant de Rouget de l'Isle qui est choisi comme hymne national par Louis-Philippe, mais La Parisienne, sur un texte du poète ami du régime Casimir Delavigne et une musique de l'auteur d'opéra Auber, tiré d'un chant allemand. La Parisienne tente quelques reprises de la Marseillaise, notamment le fameux « marchons ! », mais le chant reste identifié au régime, pas à la nation. Et si le régime tente de récupérer la Marseillaise, magnifiée sur l'Arc de Triomphe par la sculpture de François Rude, le chant révolutionnaire devient un chant républicain qui résonne sur les barricades des insurrections qui s'opposent au régime.

La République sans la Marseillaise

La Marseillaise continue à s'identifier à la révolution. En cela, elle inquiète tous les pouvoirs de l'époque et est reprise par toutes les insurrections. La deuxième république, née de la révolution de 1848 mais aussi de la répression de l'insurrection ouvrière de juin 1848, lui préfère donc le Chant des Girondins. Cette chanson souligne la volonté de la nouvelle république de se distinguer de la première et de la terreur jacobine. Le texte est tiré du Chevalier de Maison-Rouge d'Alexandre Dumas avec un refrain de Rouget de l'Isle, montrant une nouvelle fois combien la Marseillaise hante les esprits, mais fait peur. Ce chant n'eut guère de succès, mais l'air fut repris en 1907 par le chansonnier Montéhus pour son Gloire au 17ème , chant antimilitariste longtemps interdit en l'honneur du régiment qui refusa de tirer sur les vignerons révoltés du Languedoc.

A nouveau, hymne national

Le Second Empire interdit à nouveau la Marseillaise et remplace le Chant des Girondins comme hymne national par... En Partant pour la Syrie ! Ce chant date de l'expédition d'Egypte de Bonaparte en 1798 et souligne à la fois l'héritage du Premier empire et l'ambition mondiale de Napoléon III. La chute de l'Empire remet la Marseillaise à l'honneur, mais la Commune en établit sa propre version. Entre 1871 et 1877, la France hésite entre Monarchie et République et n'a pas choisi son hymne. Même auprès des républicains modérés, la Marseillaise a des adversaires, comme en 1848. Après la victoire aux législatives de 1877 des Républicains, on demande un nouvel hymne plus pacifique à Charles Gounod pour la musique et à Paul Déroulède (qui deviendra ensuite un leader nationaliste) pour les paroles. Mais la Marseillaise est populaire, elle incarne les luttes républicaines depuis 1792 et le président de la République, Jules Grévy, un modéré pourtant, décide de rappeler le 14 juillet 1879 que le décret du 14 juillet 1795 est toujours en vigueur. La Marseillaise devient alors hymne national, sanctifié dans les constitutions de 1946 et 1958.

Changement de statut

La version officielle établie en 1887 compte six couplets, dont le premier seulement est chanté durant les cérémonies officielles. Depuis 2003, il existe un délit d'outrage à l'hymne national, et, depuis 2005, il y a une obligation d'enseigner le premier couplet à l'école. L'image du chant a naturellement beaucoup évolué, en passant du statut de chant de rébellion à celui de chant officiel et en passant de chant révolutionnaire à chant « national » souvent considéré par la suite comme « nationaliste », voire par certains « raciste. » Mais ce chant - qui fut aussi, brièvement, celui de la Russie bolchévique après la révolution d'octobre 1917 - reste une référence à laquelle les Français demeurent attachés et qui est devenu un symbole du pays à l'étranger.

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Commentaires
a écrit le 22/11/2015 à 13:04 :
C'est un chant de résistance à l'oppression et à l'invasion barbare. Des paroles très actuelles quand le pays est en danger et agressé. Ne le comprenons-nous pas ?
a écrit le 21/11/2015 à 20:25 :
Si on se met à la place des victimes des derniers attentats qui ont vue le sang d'innocent couler sur eux, à flot, cet hymme national doit être difficile à chanter.il n'inspire pas à la paix, mais au massacre.la question n'est plus de massacrer pour la bonne cause, mais comment éviter les massacres. On le sait, on a les noms, ils représentent un groupe de quelques centaines de personnes dans le monde entier, mais aucune volonté politique ne se lève contre eux.
a écrit le 21/11/2015 à 17:31 :
pour moi il y a de grands malentendus sur notre hymne national. Que ce soit un chant guerrier certes, mais on ne chante et ne connait qu'un seul couplet déjà. Ensuite pour ce couplet, c'est souvent le "sang impur" qui est totalement incompris et jamais expliqué. Ce n'est absolument pas raciste, mais clivant et pour cause. Les enfants de la patrie c'est le citoyen lambda, le tiers état de l'époque, c'est à dire le sang impur, nous en somme. On appelle le peuple à faire si il le faut le sacrifice ultime contre ses soit disant sang pur que sont les nobles et autres rois qui nous attaquaient de toutes parts. Ce sacrifice a effectivement abreuvé nos sillons et la France républicaine est encore là. C'est absolument magnifique et toujours aussi poignant.
a écrit le 21/11/2015 à 14:46 :
Le plus étonnant, c'est quand même que le PS n'ait pas décrété la Marseillaise en arabe au nom de la parité :-)
a écrit le 21/11/2015 à 14:38 :
Giscard , n' est pas très lucide vu les circonstances de l' époque, nous avions le monde contre nous...(Angleterre,Autriche,Allemagne et Russie) Maintenant comparé à la douceur
des diamants de Bokassa le verbe peut paraitre viril . La reprise en coeur par les Anglais, à l' instar de certains Français qui regardent le bout de leur pieds donne à réfléchir sur le degré d' intégration.....
a écrit le 21/11/2015 à 13:45 :
Cette chanson républicaine rappelle les pires heures criminelles de notre histoire. Cette époque que je nomme les 200 dramatiques durant laquelle la France est passée de nation forte à république faiblarde et honteuse. L'économie du pays est devenue celle d'un pays sous-développé. Pourtant on a nommé cela "le progrès" ou les "lumières"! C'est ce déclin qui se poursuit d'une autre manière puisque le pouvoir du pays passe à celui des entreprises. Alors doit-on considérer la chanson comme un hymne "national" quand elle accompagne cette déchéance précisément de la nation ? Doit-on la respecter pour ceux qui sont morts pour cette république de la France alors qu'il ne s'agit que d'une posture politique que l'on n'est pas obligé de partager ? Ou bien d'une unité que malgré tout elle conforte en attendant peut-être mieux ? La question est vaste et il faut bien le dire les réponses multiples. Il me semble que le point qui peut faire accord est le fait de ne peut-être pas la chanter, rester muet, mais aussi de ne pas la siffler. En effet dans le combat politique il convient de persuader par des arguments économiques avant tout, si on ne le fait pas une majorité différente prend place qu'il faut alors savoir respecter pour les solutions qu'elle apporte, que l'on n'a pas su proposer. Voilà en tous cas, à ce propos, un journaliste qui a trouvé un emploi plus intéressant et plus valorisant pour lui que ses oeuvres précédentes.
Réponse de le 21/11/2015 à 17:21 :
votre culture historique est nullissime. La France royale était financièrement exsangue au moins depuis le règne de Louis XIV, le regne de Louis XV voit notre territoire se réduire etc.... La France rayonnait culturellement, economiquement, scientifiquement à la fin du XIX et début XX. Nous avons inventé le mot entrepreneur c'est dire. La France on l'aime ou on la quitte, salut
a écrit le 21/11/2015 à 12:55 :
La Marseillaise n'est pas vraiment en adéquation avec la mentalité actuelle qui est plutôt proche de la couardise que de la baston de 1789, 1830, 1848 et 1870, époque où les citoyens en avaient.
a écrit le 21/11/2015 à 10:05 :
Suggestion non révolutionnaire, non martiale et non raciste ? Au pire, on pourra toujours se rabattre sur la chanson des bisounours, ou à la queue leuleu ! Ah, cet incorrigible Français qui veut tout intellectualiser pour tenter de comprendre l'incompréhensible.
a écrit le 21/11/2015 à 9:33 :
Je croyais que la musique était de Pleyel, lui même s'étant inspiré de Mozart. En fait c'est de la grande musique autrichienne !
a écrit le 21/11/2015 à 8:35 :
Ca change , maintenant au veut se battre avec des fleur et des bougies. C est bien dommage les terroriste doivent rigoler
Réponse de le 21/11/2015 à 12:58 :
Tout à fait, et en plus nos gouvernants rêvent d'une population désarmée, c'est certain que les autres doivent bien rigoler.
a écrit le 21/11/2015 à 3:06 :
Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie
Combats avec tes défenseurs!
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire!
a écrit le 20/11/2015 à 21:25 :
Les premières notes de la Rhénane/Marseillaise sont celles du 25° concerto pour
piano de Mozart (1786). A la bataille de Wattignies (1794), 10000 hommes ont
chargé à la baïonette en chantant la Marseillaise. Sous Napoleon I°, on chantait
surtout : "Veillons au salut de l'Empire". La statue de Rouget de l'Isle est dans sa
ville natale de Lons-le-Saulnier ( et sa tombe aux Invalides ).
a écrit le 20/11/2015 à 21:22 :
Je dirai même que les paroles sont d'une actualité étonnamment bien réelle hélas ! :
"... contre nous, de la tyrannie l'étendard sanglant est levé..."
"... qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes..."

Comme quoi, il ne faut pas toucher à ce symbole de notre pays !
a écrit le 20/11/2015 à 19:24 :
Des paroles trop martiales, voire "racistes" ? Ce reproche recurrent ignore leur caractère historique : en les chantant on fait la part des choses ... et on rend hommage à l'Histoire.

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