Sortir du débat de la dette Covid-19

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Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE).
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE). (Crédits : Reuters)
ANALYSE. Le débat sur l'annulation de la dette publique de la zone euro détenue par la Banque centrale européenne (BCE) est plus politique que technique. Aujourd'hui, le problème est davantage la reprise de la croissance post-Covid. En France, il sera au cœur de la campagne présidentielle de 2022.

Un spectre hante l'Europe, celui du retour à une politique d'austérité avec la sortie de la crise sanitaire. C'est dans ce contexte que s'inscrit le débat sur l'annulation de la dette souveraine Covid-19 détenue par la Banque centrale européenne (BCE).

La crainte, à gauche, est de voir se répéter le scénario de l'après-crise financière de 2008. Au nom du respect du pacte de stabilité européen - même si aujourd'hui se pose la question de ses critères budgétaires dont Bruxelles a annoncé la prolongation de la suspension pour 2022 -, les tenants d'une politique de rigueur budgétaire, Allemagne en tête, avaient conditionné toute aide financière à l'application de réformes structurelles (retraites, marché du travail...) Les pays fortement endettés (Portugal, Irlande, Espagne...) n'avaient pas eu le choix devant l'impossibilité d'emprunter sur les marchés financiers, en raison de taux élevés. Le cas de la Grèce, alors dirigée par une coalition d'extrême gauche, avait été emblématique avec de facto une mise sous tutelle européenne. Cette politique, ont souligné nombre d'économistes, a plombé durablement la croissance grecque, dont le PIB n'est pas revenu encore aujourd'hui à son niveau de 2014.

Lire aussi : Marché obligataire : la BCE est prête à bloquer la montée des taux et cite Daft Punk

"Quoi qu'il en coûte"

Le poids de la dette souveraine apparaît comme un frein au développement économique, et, en toute logique, l'alléger favoriserait la croissance. Comme le ratio dette/PIB a explosé en France de 100% en 2019 à plus de 120% en 2020 (de 84% à 101% pour la zone euro), en raison des mesures prises (chômage partiel, fonds de solidarité, exonérations de cotisations sociales) par les États pour soutenir la structure économique des pays "quoi qu'il en coûte", selon le mot d'Emmanuel Macron, la question se pose.

D'où cette proposition récurrente d'annulation de la dette Covid-19 avancée depuis des mois, dans le sillage du débat académique sur la monnaie qui a débuté depuis plusieurs années outre-Atlantique autour de la Théorie moderne de la monnaie (1). Sur le papier, le raisonnement se tient. Comme 25 % de cette dette publique sont inscrits dans les comptes de la Banque centrale européenne (BCE), institution qui appartient aux Etats-membres, nous nous devons à nous-mêmes cet argent.

Effets collatéraux

En réalité, l'opération est plus complexe, et surtout ne prend pas en compte certains effets collatéraux. C'est ce qu'a expliqué dans une note, publiée début décembre, la chef économiste de la Direction générale du Trésor, Agnès Bénassy-Quéré, qui juge une telle opération "ni légale, ni utile, ni souhaitable".

Au-delà de l'aspect légal que Christine Lagarde, présidente de la BCE, a invoqué pour juger l'opération "inenvisageable", au regard des traités européens, certains économistes y voient avant tout un "faux débat".

En effet, la dette n'est pas à brève échéance le problème à résoudre pour les États. Depuis la politique monétaire accommodante (taux bas et rachats d'actifs) mise en place par Mario Draghi, alors président de la BCE, pour défendre l'euro, les États n'ont aucun problème à se refinancer sur les marchés financiers, même si le risque d'une hausse des prix n'est plus à négliger. La BCE a d'ailleurs récemment assuré qu'elle continuerait à appliquer son programme de rachats d'actifs jusqu'en mars 2022 pour réduire le coût de financement des Etats et des entreprises.

C'est le point faible de certaines initiatives. Dans l'appel lancé dans le journal Le Monde, par un collectif de 150 économistes, les signataires préconisent - en échange de l'effacement de 2.500 milliards d'euros de la dette Covid européenne - un plan d'investissement européen "dans la reconstruction écologique et sociale". C'est ce que préconise également Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France Insoumise et candidat à l'élection présidentielle de 2022, dans nos colonnes, qui pointe "la chute de l'investissement public qui n'a même pas retrouvé son niveau de 2008 !"

Etat de la gouvernance européenne

Or, rien ne dit que mécaniquement le lien soit probant, en l'absence du détail des mesures. L'appel évoque "un contrat (passé) entre les États européens et la BCE. Cette dernière s'engage à effacer les dettes publiques qu'elle détient (ou à les transformer en dettes perpétuelles sans intérêt), tandis que les États s'engagent à investir..." Même en faisant preuve de volontarisme et en considérant que chacun des Etats membres passe son accord avec la BCE, il conviendra au minimum de s'entendre sur un cadre commun via une négociation soumise à un sommet européen. Or, en l'état de la gouvernance  européenne, la probabilité d'obtenir un accord des Etats-membres pour déterminer un cadre commun d'investissement apparaît faible.

Cette division s'est d'ailleurs manifestée lors des négociations sur le plan de relance européen dont l'enjeu est plus modeste avec 750 milliards d'euros. L'accord n'a été obtenu qu'à l'arraché après d'âpres négociations entre pays membres. Et à ce jour, il est encore loin d'être opérationnel, certains parlements ne l'ayant toujours pas  ratifié.

Il contient pourtant des avancées notables, par exemple la mutualisation partielle de dettes, impensable avant la crise sanitaire. Par ailleurs, sur les 750 milliards d'euros d'aides, 300 milliards d'euros le seront sous forme de subvention. Et 37% du montant visent des objectifs environnementaux, dont la neutralité carbone à horizon 2050 en Europe.

Plan de relance en France

Quant à la France, le gouvernement a adopté un plan de relance de 100 milliards d'euros, qu'il juge "suffisant" pour favoriser la reprise économique, élément déterminant pour Emmanuel Macron s'il veut décrocher un deuxième mandat. Toutefois, il y a débat au sein de l'exécutif puisque le haut commissaire à la relance François Bayrou dans une note a proposé "un plan de reconquête" de l'ordre de "450 à 600 milliards d'euros sur trois ou quatre années".

L'intense période électorale qui s'ouvre, avec la tenue d'élections régionales en 2021 et, surtout, de la présidentielle en 2022 est pour la gauche propice à lancer ce débat sur la dette.

La crise sanitaire, comme toute crise, a montré en effet en grandeur réelle les secteurs qui exigent de financer sinon des réformes, au moins des améliorations substantielles : santé, éducation nationale, politique d'apprentissage, enseignement supérieur et recherche, notamment l'université, parent pauvre de notre système de formation.

Une réforme du fonctionnement de l'Etat est aussi à l'ordre du jour au regard des errements constatés en matière de responsabilité. Les exécutifs régionaux ayant joué un rôle essentiel dans la gestion de la crise, une décentralisation des décisions aux échelons locaux s'impose.

Chantiers concrets

L'accélération des transitions énergétique et numérique est vitale pour peser dans la concurrence économique mondiale ainsi qu'un cadre simplifié pour développer un tissu de PME sur le sol national permettant de mieux consolider les chaînes de valeur.

Ces chantiers concrets sont des facteurs de croissance pour assurer l'avenir des générations futures.

Or, du côté du gouvernement, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a été clair. Il faudra rembourser la dette Covid-19 - voire même énoncer une règle pour stabiliser la dette publique -, et relancer les réformes mises à l'arrêt, notamment en matière de retraites, de protection sociale et de marché du travail, pour renouer avec une croissance, qui avec 5% en 2021 selon la Banque de France, sera loin de retrouver son niveau d'avant la pandémie. Sans surprise, la politique socio-économique du gouvernement  ressemble à celle d'avant crise !

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(1) Signalons la parution en français le 10 mars du livre de l'économiste Stéphanie Kelton "Le mythe du déficit" dont le sous-titre est explicite "La Théorie moderne de la monnaie et la naissance de l'économie du peuple" (éd. Les Liens qui libèrent, 368 pages, 23,50 euros).

Lire aussi : Dette: Le Maire favorable à une règle pour stabiliser la dépense publique

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Commentaires
a écrit le 04/03/2021 à 11:51 :
Je suis retraité. Les caisses de retraites n'ont reçues aucune aide de Bruno Le Maire. Celui-ci veut que l'on rembourse la dette. Récemment, sur une chaine T.V un directeur d'un très grand Hôtel de Luxe parisien se préparait à rouvrir son établissement. Ce monsieur s'exprimait très bien. Sauf, qu'il a oublié de dire combien il a reçu d'aide de Mr Bruno Le Maire. Est maintenant, se serait aux retraités de rembourser également!!!!!!!!!!
Pourquoi, n'a t'on pas demandé à de tels établissement, la valeur de leur établissement et du patrimoine détenu.
Réponse de le 05/03/2021 à 13:28 :
Parce que vous ne financerez pas la campagne présidentielle de Macron contrairement a cette grande entreprise... En 2022 votez mieux qu'en 2017 en rendant les élections totalement imprévisibles ! Le vote blanc n'étant as reconnu autant voter au hasard, seul moyen de leur faire vraiment peur.
a écrit le 04/03/2021 à 10:30 :
Récupérez cette monnaie ex-nihilo qui a permis de fluidifié les échanges dès que le besoin ne se fera plus sentir sachant que la Banque centrale n'a pas a faire "acte de commerce" et demander des intérêts! Une certaine inflation permettra de faire sortir l'argent des paradis fiscaux!
a écrit le 04/03/2021 à 8:41 :
C'est pour dire comme cette gauche est faible et minable, incapable de s'attaquer à la dette illégitime s'il en est que les états doivent à des privés. La gauche n'est là que pour sauver les fesses au dernier moment de ceux qui détruisent le monde en ronflant ou le parti politique tel qu'il soit est une impasse en ce qui concerne la gestion saine d'un peuple tel qu'il soit.

Les souris votent pour les chats.
Réponse de le 05/03/2021 à 13:30 :
De quel gauche parlez vous, elle existe pas dans la 5ème république et n'a jamais existé, comment une personne qui gagne plus de 10 000€/mois tout frais payé et sans aucune dépense peut se prétendre de gauche?
a écrit le 03/03/2021 à 20:02 :
L’évolution de l’UE dépendra de l’évolution de la digitalisation : ce n’est pas gagné car comme d’habitude les transitions se sont fait qu’avec les politiques et les financiers en mettant sur la touche les populations donc la dette du covid demander le - aux autorités du bitcoin, pas aux populations de payer ce Tchernobyl Chinois.
a écrit le 03/03/2021 à 19:19 :
Micron n'est pas né dans les années quarante, mais Brizitte si.
a écrit le 03/03/2021 à 19:01 :
Nous ne sommes pas dans les mêmes conditions qu'en 2008.
l'Allemagne a perdu son meilleur allié au sein de l'ex-UE-28 : le Royaume-Uni.
En pré-crise, 2007, l'Allemagne était à près de 4% de croissance alors que la France n'atteignait pas 2,5%.
Depuis, hormis 2 années, 2010 et 2011, l'Allemagne ne brille plus, et depuis 2012 la France a vu sa croissance remonter jusqu'à se coller à celle de l'Allemagne.
En pré-COVID, la balance commerciale de l'Allemagne diminuait fortement, ce qui lui coutait de nombreux points de croissance, la Chine n'étant plus aussi bonne cliente.
Et les délocalisations, BMW, Daimler, etc. rapportaient bien moins que prévu.
Et le gros marché de l'ami dictateur Erdogan, sauvé maintes fois par l'Allemagne, ne va pas très fort.
Raison certainement pour laquelle le Picsou Allemagne a accepté une relance européenne dans des conditions auxquelles il s'opposait en 2008-09.
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Avec moins d'exportations et moins de recettes sur IDE en Chine et proximités, l'Allemagne est bien obligée de relancer le marché de l'UE, ainsi que son marché intérieur par appels d'offres réglos ouverts à d'autres poids lourds de l'UE.
Il ne serait pas impossible que la France, l'Espagne et même l'Italie, sortent de cette crise avec une croissance supérieure à l'Allemagne, et ceci au minimum durant plusieurs années.....
Pour l'Italie, ça va beaucoup dépendre de la gouvernance qui vient d'évoluer (Draghi).
Mais, il est fort possible que les modernisations soient une fois de plus repoussées, alors l'Italie restera l'enclume financière de l'UE.
Mais dès lors que le COVID freinera encore l'économie (EU et Monde), les pronostics sont compliqués, les entités internationales l'attestent en corrigeant fortement leurs prévisions, chaque trimestre.
Réponse de le 03/03/2021 à 21:11 :
" la France a vu sa croissance remonter jusqu'à se coller à celle de l'Allemagne." Vous avez bu ...? La France qui nous sort avec une belle régularité -85 milliards de déf rincée par elle quand l' Allemagne score à plus 180 ? Ils lui faudra combien de siècles pour rejoindre l' Allemagne ...?
Réponse de le 04/03/2021 à 11:41 :
@Berlingeaux
Les dettes et déficits impactent la croissance, mais celle-ci peut néanmoins progresser avec ces deux variables dans le rouge, les Etats-Unis, la France et le Japon, entre autres, l'ont démontré.
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L'Allemagne était en récession fin 2018.
Et elle avait annoncé + 0,6% pour 2019 alors même que la France affichait +1,3%, soit deux fois plus pour l'année.
Rien n'est jamais acquis, ni définitif !
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Ne pas oublier que la France a durement été touchée durant ces dernières années par les attentats, les actions des gilets jaunes, black bloc et autres casseurs, et par des grèves répétées (Air France, SNCF, ports, etc.), ce qui a fortement impacté son économie, notamment les TPE, ME qui dépendent que de l'économie nationale, voir d'un réseau d'échanges de proximité, des petits commerces qui ont souvent du fermer le rideau, voir définitivement leur boutique.
Globalement, les GE très internationalisées encaissent mieux.
Le premier secteur impacté étant le tourisme, qui pèse lourd dans notre PIB, et dans les services et transports, mais aussi pour le moral des français.
a écrit le 03/03/2021 à 16:28 :
L'Europe ne peut pas être dirigée convenablement par des gens nés dans les années quarante. Ces gens se croient encore au 20eme siècle, la preuve, ils parlent de croissance.

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