Guerre en Ukraine : la France va ajouter des dizaines d'oligarques russes à la liste noire de l'UE

Les sanctions contre la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine continuent de pleuvoir et notamment à l'encontre des milliardaires russes. Ce lundi matin, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire annonce que des dizaines de noms de proches de Poutine vont rejoindre la liste noire de l'Union Européenne. Reste à savoir si ces restrictions pourront réellement affaiblir Moscou.
Pour traquer les oligarques russes proches du pouvoir, la France a adopté la semaine dernière des méthodes spécifiques. Bercy et les services affiliés au commerce extérieur vont constituer « une task force». « Nous visons Vladimir Poutine, nous visons les oligarques » a indiqué Bruno Le Maire dans un discours au ton martial.
Pour traquer les oligarques russes proches du pouvoir, la France a adopté la semaine dernière des méthodes spécifiques. Bercy et les services affiliés au commerce extérieur vont constituer « une task force». « Nous visons Vladimir Poutine, nous visons les oligarques » a indiqué Bruno Le Maire dans un discours au ton martial. (Crédits : Reuters)

Ce lundi matin, les présidents français et américain Emmanuel Macron et Joe Biden ont échangé au téléphone pour évoquer la suite des sanctions contre la Russie en représailles à l'invasion s Ukraine. Quelques jours après le sommet de Versailles réunissant les États membres de l'Union européenne, les deux dirigeants "se sont accordés pour renforcer les sanctions déjà prises à l'égard de la Russie, apporter leur soutien à l'Ukraine et prendre de concert toutes les initiatives utiles à l'arrêt des combats", a dit l'Élysée.

Alors que les Occidentaux multiplient les sanctions économiques contre Moscou, la présidence française a également annoncé de nouvelles mesures contre les riches dignitaires du régime russe. La France va soumettre à l'Union européenne "plusieurs dizaines" de noms supplémentaires de proches de Vladimir Poutine à ajouter à la liste des personnes sanctionnées en réaction à l'invasion de l'Ukraine, a indiqué lundi le ministre de l'Économie Bruno Le Maire.

"Nous portons des coups à l'économie russe"

"Nous allons transmettre plusieurs dizaines de noms de personnalités russes à la Commission européenne pour qu'elles soient placées sous sanctions", a affirmé le ministre sur LCI, avant une série de réunions des ministres de l'Économie de l'UE et de la zone euro. "Ces personnes ou leurs proches ont été identifiées par les services de renseignement financier français comme ayant des biens en France", a-t-il ajouté. "Nous portons des coups à l'économie russe", des coups "robustes", a estimé Bruno Le Maire, ajoutant que "toutes les options sont sur la table" pour renforcer les sanctions déjà prises.

L'Union européenne sanctionne déjà plusieurs centaines de personnalités et entités russes et biélorusses proches du régime de Moscou depuis le déclenchement de l'invasion de l'Ukraine, et applique des sanctions économiques et financières qui ont provoqué un effondrement du rouble.

Le 9 mars dernier, le Parlement européen a approuvé un rapport qui vise à arrêter la délivrance de passeports à des citoyens étrangers en échange d'investissements dans certains pays de l'Union européenne. Une procédure réclamée depuis 2014, qui s'est accélérée suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. La fin de ce passe-droit vise de facto les oligarques russes qui pourraient, grâce à ces passeports, échapper aux sanctions infligées à leur pays.

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Ces mesures ont déjà un impact concret en France. Le groupe Eurochem, détenu par le milliardaire russe Andrey Melnichenko, avait déposé une offre de rachat ferme pour la division engrais du chimiste autrichien Borealis, qui détient notamment trois usines françaises. Celui-ci vient de rompre les négociations après que la sixième fortune de Russie a été placé sur la liste noire de l'Union européenne.

Difficile traque par les services de Bercy

Pour traquer les oligarques russes proches du pouvoir, la France a adopté la semaine dernière des méthodes spécifiques. Bercy et les services affiliés au commerce extérieur vont constituer « une task force». « Nous visons Vladimir Poutine, nous visons les oligarques » a indiqué Bruno Le Maire dans un discours au ton martial.

Et la mise en application de ces nouvelles directives n'auront pas tardé. Dans un communiqué de presse, la douane française avait annoncé jeudi 3 mars avoir "procédé à la saisie du yacht Amore Vero à La Ciotat dans le cadre de la mise en œuvre des sanctions de l'Union européenne à l'encontre de la Russie".

Mais derrière cette communication de crise, les difficultés pourraient rapidement se multiplier pour Bercy. En effet, de l'aveu même du ministre en charge du commerce extérieur, Franck Riester, l'administration ne bénéficie pas forcément de tous les instruments pour mettre en œuvre ces mesures de gel des avoirs et de saisie des biens. « On doit bâtir les outils juridiques qui permettent de saisir ces biens dans les jours à venir. Il y a tout un dispositif juridique à bâtir ou à compléter qui doit permettre la mise en œuvre la plus complète des sanctions décidées », avait expliqué le 2 mars le ministre à la suite d'une réunion non inscrite à l'agenda avec une soixante d'entreprises et de filières exposées aux sanctions occidentales mardi matin.

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Au total, des centaines de personnalités et d'oligarques russes ont été sanctionnés à ce jour, dont Vladimir Poutine et des membres de son cercle proche. De nombreux hommes d'affaires sont visés, dont Igor Setchine, le patron du groupe pétrolier Rosneft, ou les 386 députés ayant soutenu l'invasion. Roman Abramovitch, propriétaire du club de football de Chelsea, est visé par le Canada et le Royaume-Uni, avec gel d'avoirs, interdiction de voyager et de transactions avec des particuliers et entreprises britanniques.

Les sanctions européennes incluent l'interdiction de se rendre dans les pays de l'Union, ainsi que le gel de leurs avoirs qui y sont présents, à l'image du yacht de M. Setchine en France. Une proche du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov pourrait voir son luxueux appartement londonien prochainement saisi. Washington a décidé d'aller plus loin, en créant une cellule d'enquêteurs chargés d'engager des poursuites contre les "oligarques russes corrompus". Les Etats-Unis ont ainsi publié ce weekend une liste par le département du Trésor, qui vise notamment le milliardaire Viktor Vekselberg, les membres du conseil d'administration de la banque VTB VTBR.MM, douze élus de la Douma, la chambre basse du Parlement, et des membres de la famille du porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov.

Des mesures efficaces ?

Les oligarques russes constituent une élite commerciale ultra-riche, détentrice d'un pouvoir politique disproportionné. Mais certains oligarques s'expriment déjà contre cette invasion. Citons le président d'Alfa Group, Mikhail Fridman, et le magnat des métaux, Oleg Deripaska, qui ont tous deux été sanctionnés par l'Occident. Lukoil a également appelé à la fin de la guerre. Bien que cette entreprise ne soit pas actuellement soumise à des sanctions directes, les négociants en pétrole évitent déjà ses produits par anticipation.

Les sanctions occidentales contre les oligarques russes peuvent-elles affaiblir le pouvoir de Poutine, comme envisagé ? Pas si sûr, estime le chercheur à l'université de Caroline du Sud, Stanislav Markus. Pour lui, il y a deux limites déterminantes à leur capacité d'influence sur Poutine.

D'une part, les oligarques ne coopèrent pas entre eux et agissent en ordre dispersé. Au sein du « capitalisme piranha » qui prévaut en Russie, ces milliardaires se trouvent en rivalité pour obtenir les largesses du gouvernement. Dans cette optique, c'est leur survie individuelle face au Kremlin qui a toujours été le moteur de leur action. Or il s'agirait aujourd'hui de défendre leurs intérêts communs - la levée des sanctions. Le Kremlin a de son côté promis un soutien de l'État aux entreprises sanctionnées, notamment dans le secteur bancaire.

Plus important encore, c'est le pouvoir des armes, et non celui de l'argent, qui domine au Kremlin aujourd'hui. Tant que Poutine gardera le contrôle sur les siloviki - les officiers de l'armée et des services de renseignement, actuels et anciens, proches de Poutine - les autres oligarques resteront, à mon avis, les otages de son régime.

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Par ailleurs, le G7 et l'UE ont aussi annoncé vendredi leur intention d'interdire l'exportation des produits de luxe européens vers la Russie, ou encore d'exclure de Moscou du régime normal de réciprocité régissant le commerce mondial, ouvrant la voie à l'imposition de droits de douane punitifs. Le but est de retirer la "clause de la nation la plus favorisée" dont bénéficie la Russie pour ses échanges commerciaux ainsi que de nouvelles mesures d'embargo sur un vaste éventail de produits importés ou exportés par Moscou. Ces mesures punitives représentent le quatrième ensemble de sanctions imposées par les Occidentaux à la Russie depuis le déclenchement par Vladimir Poutine d'une vaste offensive militaire contre l'Ukraine le 24 février.

La suppression de la clause de la nation la plus favorisée permettra aux Américains ou aux Européens d'interdire ou d'imposer des droits de douane punitifs sur les produits de la Russie, qui retrouvera un statut commercial équivalent à celui de l'Iran ou de la Corée du Nord.

Un risque de défaut de paiement de la Russie ?

Pour rappel, parmi les mesures économiques phares décidées par les Occidentaux, il faut noter la restriction de l'accès de la banque centrale russe à ses propres actifs. Ils sont de l'ordre de 650 milliards de dollars, dont plus de la moitié libellés en dollars, en euros et en livre sterling. Cette force de frappe financière a permis à la banque centrale de soutenir jusqu'ici le rouble, ce qu'elle ne peut plus faire. De nombreuses banques et entreprises russes ont également été exclues du système international de paiement bancaire Swift. Il faut également noter que de nombreuses entreprises françaises et internationales ont quitté le pays.

Face à ces mesures, le gouvernement russe a estimé lundi que les sanctions visant Moscou visaient à provoquer un défaut de paiement artificiel de la Russie. "Les déclarations selon lesquelles la Russie ne peut remplir ses obligations concernant sa dette publique ne correspondent pas à la réalité", a dit le ministère dans un communiqué, relevant que "le gel des comptes en devises de la Banque de Russie et du gouvernement peut être vu comme le désir de pays étrangers de provoquer un défaut artificiel".

Courant mars et avril, la Russie doit faire face à plusieurs échéances de paiement de dettes en devises étrangères, hors ses réserves ont été gelées dans le cadre des sanctions occidentales, ce qui la met au défi d'honorer ses obligations.

Alors que le rouble est en chute libre, plusieurs entreprises russes de premier plan font face à de grandes difficultés.L'agence de notation Fitch a abaissé samedi la note octroyée à la dette de 28 groupes russes d'exploitation de ressources naturelles et estime qu'un "défaut de paiement de quelque sorte semble probable".

Fitch a dégradé la note du géant du gaz Gazprom, de la pétrolière Lukoil, des minières Rusal, Polyus, Evraz et de 23 autres sociétés liées aux ressources naturelles de B à "CC principalement", ce qui signifie qu'il est "probable" que ces entreprises n'honorent pas leurs engagements financiers. Les notes de Gazprom et Lukoil avaient aussi été dégradées cette semaine par Moody's, une autre agence de notation, à un niveau indiquant un très haut risque de non remboursement.

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(avec agences AFP et Reuters)