Les "Bidenomics", un remède bon pour la croissance économique ?

SPÉCIAL ÉLECTIONS AMERICAINES. Hausse des impôts pour les riches et les entreprises, augmentation des dépenses pour un meilleur accès à l'éducation et au logement, défense de l'assurance maladie, lutte contre le changement climatique et pression commerciale sur la Chine mieux dosée : le programme démocrate n'a rien de radical, mais il contient assez de mesures pour inciter certains économistes - dont ceux de Goldman Sachs - à estimer qu'il devrait doper la croissance et les créations d'emplois.

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(Crédits : LEAH MILLIS)

Jamais, à l'occasion d'une présidentielle américaine, la personnalité des candidats n'aura autant pris le pas sur leur programme. Au point que les Républicains ont même décidé, fait inédit, de ne pas présenter de « plateforme », comme c'est la coutume, à l'occasion de leur convention, cet été. Ils se sont contentés de réitérer leur soutien « enthousiaste » pour leur candidat, Donald Trump... Les Démocrates, eux, ont publié un programme de 50 pages, consacré en grande partie à la lutte contre la pandémie de coronavirus et à l'économie, deux sujets clés pour l'électorat. Selon le sondage du Pew Research Center d'août dernier, 79% des inscrits interrogés citent en effet le programme économique du candidat comme premier critère de sélection.

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Faire payer les hauts revenus

Plus modéré que celui de ses concurrents aux primaires du parti, le programme de Joe Biden, lancé sous le slogan Build Back Better - le même, d'ailleurs, qu'utilise Boris Johnson, le premier ministre britannique, vise à « reconstruire l'économie en mieux ». Il privilégie, au point de vue fiscal, une hausse des impôts sur les sociétés (jusqu'à 28%, alors que les Républicains les ont baissé en 2017 à 21%), de même qu'une augmentation du taux d'imposition sur les profits réalisés à l'étranger et des sanctions contre les paradis fiscaux. « Les temps où Amazon ne payait pas d'impôt fédéral est terminé », a ainsi assuré Joe Biden au cours de sa campagne. Les impôts sur le revenu des plus fortunés devraient eux-aussi augmenter, tandis que le montant des déductions possibles sera plafonné. Pour ceux qui gagnent plus de 518.400 dollars par an, soit environ 437.000 euros (et plus de 622.000 dollars pour les couples), le taux d'imposition passera de 37% à 39,6%. Par ailleurs, les impôts sur les gains en capital passeront de 23,8% à 39,6% pour ceux dont les revenus s'élèvent à plus d'un million de dollars.

1.700 milliards de dollars pour la croissance verte

Autre pièce maîtresse du programme démocrate, la création d'emplois. En mars et avril, plus de 22 millions de postes ont été détruits en raison de la pandémie. A la fin août, seuls 62% avaient été recréés. Pour promouvoir la production nationale, Biden propose un « Made in America », assorti d'un programme fédéral de 700 milliards de dollars en matière d'approvisionnement de produits et de services, de financement de la R&D et de construction d'infrastructures (énergie verte, santé publique, télécoms...) sur quatre ans. De quoi effectivement créer des emplois, notamment dans l'industrie manufacturière et le green, d'autant que ce programme serait accompagné d'un fonds climat, regroupant diverses initiatives (de la voiture électrique à l'énergie solaire et éolienne) et qui s'élèverait au total à quelque 1.700 milliards de dollars à déployer sur 10 ans, en vue de favoriser aussi bien l'adoption des véhicules électriques, la R&D pour accroître les performances des batteries et la capture du carbone que la modernisation du réseau électrique... Le tout dans un objectif ultime : atteindre la neutralité carbone en 2050.
Toujours côté emploi, les démocrates veulent aussi relever le niveau du salaire minimum fédéral, qui stagne à 7,25 dollars de l'heure depuis juillet 2009, et le porter à 15 dollars - même si de nombreux Etats, et même des villes, ont adopté un salaire minimum supérieur. Enfin, Joe Biden veut renforcer le pouvoir des syndicats dans les négociations collectives, en particulier pour les fonctionnaires.

Les marchés jouent "la vague bleue"

Autant d'éléments qui incitent les économistes de Moody's Analytics à estimer que le programme démocrate devrait conduire à la création de 18,6 millions d'emplois sur l'ensemble du prochain mandat, soit 7 millions de plus que l'agenda, pour le moins flou, de Trump. Surtout si les démocrates conquièrent non seulement la Maison Blanche mais maintiennent leur majorité à la Chambre des représentants et raflent la mise au Sénat. Dans ce cas, Mark Zandi et Bernard Yaros, les deux économistes de Moody's Analytics, concluent qu'après avoir plongé de 4,9% en 2020, le PIB croîtra à 4,2% en 2021 et à 7,7% en 2022 (contre une croissance attendue de 2,9% en 2021 et de 3,8% en 2022 si les républicains l'emportent à la Maison Blanche et au Congrès).

Au-delà des investissements en vue de créer des emplois, « l'abandon des guerres commerciales et le retour d'une politique d'immigration plus accommodante contribueraient également à la croissance », ajoutent-ils. Un optimisme partagé par les économistes de Goldman Sachs, très largement suivis à Wall Street. Une vague bleue, autrement dit, démocrate, « augmenterait fortement la perspective d'un nouveau stimulus budgétaire après la prise de fonction de Joe Biden, le 20 janvier », ont-il écrit dans une note récente. Les négociations sur un nouveau package, après le passage de plusieurs enveloppes au Congrès (pour un montant total de quelque 3000 milliards de dollars), ont d'abord été, début octobre, reportées à l'après-scrutin - via un tweet de Trump ! - puis relancées quelques jours plus tard par le même président... En outre, « les dépenses de long terme, sur les infrastructures, le climat, la santé et l'éducation, contrebalancées par la ponction fiscale sur les entreprises et les ménages aisés et une détente commerciale, devraient doper la croissance américaine », ajoutent les économistes de Goldman Sachs.

D'ailleurs, nombre d'observateurs estiment que les positions démocrates sur le front du commerce international, par opposition au bras de fer engagé par l'actuel président, pourraient redonner de l'oxygène aux entreprises et dynamiser leurs résultats et leur cours de Bourse. Toutefois, si, dans ce dernier domaine, Biden est un modéré par rapport à Trump, son plan Building Back Better n'en stipule pas moins que « l'objectif de toute décision sur le commerce doit être de servir la classe moyenne américaine, créer des emplois, augmenter les salaires et renforcer les territoires ». Et s'il a critiqué la politique commerciale de Trump, ne serait-ce que parce qu'elle était trop « erratique », il semble vouloir poursuivre la pression sur la Chine - ce qui signifie d'ailleurs que les droits de douanes supplémentaires appliqués aux produits chinois par l'administration Trump pourraient ne pas rapidement tomber - mais s'y attaquer de manière plus concertée.

De même, de façon générale, Biden devrait s'attacher à redorer le blason des Etats-Unis auprès de leurs partenaires commerciaux et notamment les Européens. De quoi éliminer les barrières tarifaires imposées depuis 2018 par l'administration Trump sur l'acier et l'aluminium ? C'est en tout cas ce qu'espère l'Union européenne...
Reste que les propositions économiques démocrates risquent d'être limitées, et leur impact dilué, si les Républicains conservent leur majorité au Sénat.

Santé : de l'Obamacare au "Bidencare"

Tout comme le reste du programme démocrate, d'ailleurs. Ainsi, sur la santé, alors que les Républicains n'ont eu de cesse de détricoter l'Obamacare - à cet égard, la Cour suprême doit examiner, le 10 novembre, un cas porté par l'administration Trump et plusieurs procureurs généraux issus d'Etats républicains, qui pourrait faire tomber la loi - Biden, ancien vice-président, veut évidemment protéger l'héritage de l'administration Obama. En ce qui concerne l'assurance maladie, il propose que la couverture fédérale, qui n'est pour l'instant accessible qu'à certains (comme ceux de plus de 65 ans), soit disponible, de manière optionnelle, à tous - alors que Bernie Sanders et Elizabeth Warren, ses concurrents pour l'investiture du parti démocrate, voulaient une couverture au niveau de l'Etat pour tous. Biden veut également abaisser le montant de la couverture santé pour qu'elle ne représente en dépenses que 8,5% du revenu des bénéficiaires (contre 9,86% aujourd'hui), et abroger la loi interdisant au système de couverture des plus âgés (Medicare) de négocier les prix des médicaments avec les grands laboratoires. Enfin, il veut en finir avec les factures surprises que reçoivent certains patients, pour des montants astronomiques, parce qu'ils se sont vus dispensés sans le savoir des soins de la part d'établissements ou de praticiens non conventionnés.

En plus de ces mesures sur la santé, le candidat Biden veut également agir sur l'éducation et offrir aux 45 millions d'étudiants qui ont contracté des dettes pour payer leurs études (et dont le montant total s'élève à 1600 milliards de dollars cette année), de diviser par deux les remboursements, qui équivalent pour l'instant à environ 10% de leurs revenus, et même annuler le reste de leur dette s'ils ont payé régulièrement pendant 20 ans. En outre, pour favoriser l'accès à l'université, le démocrate veut étendre le système de bourses (Pell grants) et offrir la gratuité des études supérieures dans les établissements publics aux étudiants dont les familles ont des revenus inférieurs à 125.000 dollars par an. Par ailleurs, en ce qui concerne le logement, le programme démocrate vise un investissement de 640 milliards de dollars sur 10 ans pour rendre le logement plus accessible, notamment aux minorités. Enfin, sur l'immigration, le candidat Biden propose, comme il l'a réitéré lors du deuxième débat avec Trump, le 22 octobre, de saisir le Congrès pour l'adoption d'un texte visant à légaliser les quelque 11 millions de sans-papiers et ce, dans les 100 jours suivant son arrivée dans le Bureau ovale.

Rejoindre les Accords de Paris

Mais la première initiative du président Biden, si le candidat démocrate remporte le scrutin du 3 novembre, sera sans doute, selon ce qu'indique son conseiller, Jared Bernstein, d'annuler nombre d'initiatives prises par l'actuel président pour desserrer les contraintes environnementales et de déclarer que les Etats-Unis adhèrent de nouveau aux Accords de Paris, de même qu'il devrait s'attaquer rapidement, pandémie oblige, à la couverture santé, et rejoindre de nouveau l'OMS.

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