Nouveau Canal de Suez : un pari risqué mais vital pour l'Egypte

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La modernisation du canal revêt un fort caractère symbolique pour le pays des pharaons. Le gouvernement veut montrer la puissance retrouvée de l'Egypte à sa population qui a financé le projet en grande partie par son épargne.
La modernisation du canal revêt un fort caractère symbolique pour le pays des pharaons. Le gouvernement veut montrer la puissance retrouvée de l'Egypte à sa population qui a financé le projet en grande partie par son épargne. (Crédits : Reuters)
Le général Al-Sissi compte énormément sur l'agrandissement du Canal de Suez pour redonner au pays sa dimension politique et sa puissance économique. Mais, pour endiguer le déclin de cette liaison stratégique entre l'Europe et l'Asie et augmenter sensiblement les revenus, encore faut-il que la voie maritime rénovée tienne ses promesses en termes d'efficacité technique comme de sécurité.

Cent quarante-six ans après son ouverture, le Canal Suez, principal axe de transit commercial marin entre l'Asie et l'Europe, fait peau neuve. Jeudi 6 août, dans l'après-midi, l'ouverture d'une nouvelle voie doublant, sur 34 kilomètres, le canal long de 193 km, ainsi que l'élargissement et l'approfondissement d'un tronçon sur 37 autres kilomètres ont été inaugurés en grande pompe au port d'Ismaïlia, siège de l'Autorité du canal de Suez (SCA), avec la présence de nombreux dignitaires étrangers, dont le président François Hollande.

Les travaux herculéens, qui ont été réalisés en moins d'un an - c'est dire la prouesse technique -, ont coûté 9 milliards de dollars (7,9 milliards d'euros). Autre fait remarquable, ces travaux ont été financés majoritairement (on parle de 80%) par des participations vendues aux particuliers Égyptiens, même si l'on compte aussi des fonds privés et des investissements de l'Arabie Saoudite.

Doublement espéré des revenus issus des droits de douane

Le message que le président Abdel Fattah al Sissi veut envoyer est fort. Cette construction est le symbole de la "nouvelle Egypte", c'est un message "de la mère du monde au monde", a-t-il insisté. Le gouvernement égyptien espère ainsi que la nouvelle artère fera passer les revenus du canal issu des douanes de 5,3 milliards de dollars (environ 4,7 milliards d'euros) attendus en 2015 à 13,2 milliards de dollars (11,7 milliards d'euros) en 2023.

Et pour ce faire, l'Egypte promet que le Canal de Suez offre tout ce dont rêve le commerce mondial: un temps d'attente pour les bateaux réduit de dix-huit heures à onze heures, une circulation dans les deux sens, la capacité d'accueillir le passage de deux fois plus de navires quotidiennement en 2023 (97 contre 49 aujourd'hui).

Après les troubles, retrouver la voie de la prospérité

Avec l'effondrement du tourisme suite aux troubles qu'a connus le pays ces dernières années, miser sur cette infrastructure, dont les revenus sont vitaux pour l'économie du pays, coule donc de source.

Mais le pays court après une gloire perdue. La voie maritime ne représente plus que 8% du transit mondial car "sa fréquentation chute depuis dix ans. Rien qu'en 2013, le transit de navires a reculé de 16%", explique Jean-François Daguzan, directeur adjoint du think tank Fondation pour la recherche stratégique. Des conséquences de la crise européenne mais également de l'insécurité accrue dans la zone.

La sécurité reste le point noir, sans oublier le coût des assurances

Pour retrouver sa superbe, le Canal de Suez doit donc, entre autres, régler ses problèmes d'insécurité. La zone du Sinaï qu'il traverse est particulièrement tendue. Il s'agit du bastion de Ansar Beït al-Maqdess, un groupe djihadiste allié à l'Etat Islamique (EI).

Idem pour le Yemen, une zone peu sûre en plein chaos politique où s'affrontent l'EI et Al-Qaida. Autre problème récurrent autour de la Corne de l'Afrique: la piraterie.

"Il faudra porter des coups assez dur à celle-ci pour que le trafic reprenne", juge Jean-François Daguzan.

Ainsi, pour les navires qui se risquent à transiter par cette voie, en plus du danger, les désagréments sont d'ordre économique.

"Les opérateurs maritimes se plaignent du coût des assurances par rapport aux risques pris lors passages par le couloir", détaille ainsi Sébastien Abis, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

L'attractivité du Canal va donc particulièrement reposer sur les efforts des militaires à la tête de l'Autorité de la voie commerciale. Pour le chercheur de l'Iris, "le coût de sécurisation risque de peser sur les revenus du Canal".

Des promesses qui seront difficiles à tenir

Et les promesses de performances du Canal ne sont pour le moment... que des promesses.  Sébastien Abis attend notamment de voir "si le doublement du nombre de bateau par jour est vraiment possible et si le temps d'attente, un des principaux arguments de l'Autorité, sera vraiment diminué comme annoncé".

Enfin, selon ce dernier, le développement de zones commerciales industrielles tout le long du bord du canal sera primordial. Il faudra voir si cela peut "s'inscrire dans des résultats sur 5 à 10 ans".

Question: si l'Egypte optimise le fonctionnement de la voie maritime et règle complètement les problèmes de sécurité, pourra-elle multiplier par trois d'ici à 2023 ses revenus issus des droits de douane du canal? Les experts n'avancent pas d'estimation mais en doutent fortement.

Concurrence des autres voies maritimes

Les échanges commerciaux mondiaux sont amenés à progresser de 8% par an entre 2017 et 2020, note HSBC. Et il n'est pas sûr que le canal de Suez en profite autant qu'il le souhaite.

D'une part, les estimations du triplement des revenus faites par l'Autorité du Canal reposent sur "d'invraisemblables suppositions optimistes", selon le cabinet international de recherche Capital Economics, cité par le journal suisse Le Temps. Il estime à 9% la croissance mondiale nécessaire pour que l'Egypte atteigne son objectif.

D'autre part, la concurrence des autres voies de transit commercial par les mers risque de peser lourdement.

Il est difficile de mesurer la viabilité économique du projet et des chiffres annoncés par les Autorités égyptiennes car la route du Nord et le passage par la mer de Sibérie vont de plus en plus être empruntés par les intérêts asiatiques et européens, à horizon 2025-2030. La Russie nourrit de grandes ambitions dans ces passages et pourra profiter du dégel des banquises. Cela peut avoir un effet négatif sur le Canal de Suez qui pourrait ne pas capter le surplus du commerce mondial, souligne Sébastien Abis.

Même son de cloche pour Jean-François Daguzan qui considère que "le pari de l'activité mondiale est risqué".

Ce dernier pointe la concurrence du détroit de Magellan (sud du Chili): "Bien qu'il soit plus cher, il assure la sécurité du trafic vers l'Europe et sa fréquentation progresse", assure-t-il.

Enfin, le canal de Panama, qui traverse l'isthme de Panama en Amérique centrale, n'est pas en reste. Représentant 5% du trafic mondial, il prévoit également de s'agrandir officiellement début 2016 pour accueillir un nombre croissant de navires commerciaux.

L'Egypte veut montrer qu'elle s'est relevée

Quoi qu'il en soit, l'aménagement revêt un fort caractère symbolique pour le pays des pharaons. Le gouvernement veut montrer la puissance retrouvée de l'Egypte à sa population qui a financé le projet en grande partie par son épargne et lui promet en retour plus d'un million d'emplois créés en quinze ans.

"Avec ces travaux remarquables réalisés en un temps record, l'Egypte veut dire qu'elle en a fini avec la révolution se remet à faire des grands projets à aller de l'avant.", analyse le chercheur de l'Iris.

Abdel Fattah al Sissi veut également faire forte impression face aux nombreux dignitaires assistant à l'inauguration ce jeudi, dont le Premier ministre russe Dimitri Medvedev, Alexis Tsipras ou encore François Hollande. L'enjeu diplomatique est donc omniprésent.

"L'Egypte envoie un message aux dirigeants des pays: 'Vous ne nous lâchez pas et vos bateaux passeront par-là'", analyse Sébastien Abis.

Et Le Caire veut aller plus loin: le gouvernement a lancé le projet de construction d'une nouvelle métropole pour désengorger la capitale et espère la voir sortir de terre d'ici à cinq ans. D'un projet pharaonique à l'autre, certes, mais cette politique de grands travaux semble d'abord un investissement pour un avenir meilleur et plus stable.

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Commentaires
a écrit le 14/08/2015 à 14:55 :
MAUVAIS CACUL./// 1 ///BAISSE DE LA CROISSANCE MONDIALE./// 2///AUGMENTATION DES TENTIONS DU AUX REVOLTES ET FOU RELIGIEUX ???
a écrit le 07/08/2015 à 4:47 :
+1 Bernadino, en plus, le fait que maintenant il n'y aura plu de circulation à l 'arrêt, ça évite un peu le danger de la région, ça dynamise la zone, franchement, je ne comprend pas pourquoi ils ne l'ont pas fait plus tôt ! Ils ont tout à gagner.
a écrit le 07/08/2015 à 0:23 :
Je souhaite la réussite de ce projet, tant au point de vue du trafic que de la sécurité. Mais un point n'est pas signalé dans l'article, c'est le poids du trafic pétrolier. En effet, celui-ci devrait normalement décliner progressivement dans le temps. A-t-il était pris en compte et le trafic marchandise compensera-t-il cette baisse?
a écrit le 06/08/2015 à 15:46 :
Un projet qui coûte 9 milliards$ et qui rapporte 8 milliards$ par an, c'est du grand n'importe quoi !
Réponse de le 06/08/2015 à 17:08 :
Non, ce n'est pas n'importe quoi. Si on suppose que les gains augmentent de USD 1 Mlds/an de 2016 à 2023 pour passer de USD 5 en 2016 à
13 Mlds/an en 2023, c'est très rentable, même en prenant 12% comme % de discount du cashflow (calculs faits un coin de tableur).
Comme le souligne monsieur Jean-Yves Paillé, le chaos politique actuel et la concurrence induite ne sont pas favorables à la réalisation de ces hypothèses économiques.
Ceci étant écrit, c'est un très très beau projet qui vient d'être réalisé en un temps record.
Cordialement
Réponse de le 06/08/2015 à 17:33 :
Ce qui est prévu c'est un doublement du trafic du canal ça fait 5milliards fois 2 donc 10 milliards/an, puis on tombe à 13 milliards en prenant en compte l'érosion du dollar d'ici la date choisie.

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