L'Allemagne ne parvient pas à construire une stratégie d'investissement public

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L'Allemagne doit investir davantage. Mais comment ?
L'Allemagne doit investir davantage. Mais comment ? (Crédits : © Michaela Rehle / Reuters)
La commission présidée par l'économiste Marcel Fratzscher tire la sonnette d'alarme sur l'état de l'investissement et le problème des excédents. Mais trouver une stratégie consensuelle semble impossible.

L'Allemagne a besoin d'une politique active d'investissement. Le diagnostic est connu et il donne lieu de plus en plus à une lente, mais certaine, prise de conscience outre-Rhin. Voici dix jours, le quotidien des affaires Handelsblatt relevait l'absence d'investissement capable d'attirer l'épargne des Allemands. Le 8 octobre, le très merkélien hebdomadaire Der Spiegel titrait « La Ruine Allemagne » (« Ruine Deutschland ») pour dénoncer le manque d'investissement dans les infrastructures de la République fédérale. Il est vrai que, partout en Allemagne, on se plaint de l'état des autoroutes, des routes secondaires et des ponts, mais aussi des écoles ou de l'absence persistante de crèches.

Signe sans doute d'une évolution des esprits qui avait débuté timidement en janvier 2015, lorsque le vice-chancelier et ministre de l'Economie Sigmar Gabriel avait créé une commission présidée par le président de l'Institut berlinois DIW, Marcel Fratzscher pour dresser un bilan de la situation et faire des propositions. Les premières versions de ce rapport ont filtré dans la presse allemande, mais les divisions internes à la commission Fratzscher ont également éclaté au grand jour.

Le besoin d'investissement

Que dit le rapport ? Si l'on en croit la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 18 octobre, Marcel Fratzscher s'inquiète clairement de la situation, tant au niveau de l'investissement public que privé. Il prévoit une décrue du taux d'investissement à 9 % en 2020 contre 10,1 % cette année et souligne que le stock des investissements privés vient seulement, huit ans plus tard, dépasser le niveau du début de la crise. « Au niveau international, l'investissement public et privé reste de façon persistante à un niveau faible en Allemagne », juge le projet de rapport lu par la FAZ. Le rapport pointe du doigt l'immense excédent courant de l'Allemagne qui est le signe d'un sous-investissement et d'un mauvais emploi de l'épargne. Selon le texte, le pays doit se donner comme priorité la réduction de cet excédent, conformément, du reste, à ses engagements européens. De janvier à août 2016, l'excédent courant allemand cumulé était de 175,4 milliards d'euros, soit approximativement 8,8 % du PIB. La Commission estime qu'il y a « déséquilibre macroéconomique » au-delà de 6 % du PIB.

Les propositions

La commission propose de prendre des mesures décisives avec la mise au point d'un « agenda d'investissement » pour le renforcement des infrastructures. Cet agenda devra systématiquement établir des priorités d'investissements.  Ces priorités devront ensuite être mises en œuvre dans un « plan d'investissement à long terme ». Pour faciliter cette réalisation, le rapport propose une meilleure coordination des acteurs et une simplification de la prise de décision par une centralisation des décisions. Comme l'avait souligné l'article du Spiegel, l'absence d'investissement public s'explique non seulement en Allemagne par l'absence de fonds disponibles, mais aussi par la difficulté et la complexité de la prise de décision dans une République fédérale où chaque niveau de décision est fort jaloux de ses compétences et dispose de sa propre administration.

Remettre en cause la règle d'or

Mais la proposition la plus forte du rapport est sans doute la mise en place d'une « règle d'or budgétaire inversée ». On se souvient qu'en 2009, la CDU et la CSU avaient conditionné leur accord à un plan de relance de 85 milliards d'euros à un « frein à l'endettement » constitutionnel qui obligeait l'Etat fédéral à limiter son déficit structurel à 0,35 % du PIB à partir de 2016 et les Länder à l'équilibre budgétaire à partir de 2020. Cette règle a même été dépassée dans les faits puisque le ministre fédéral des Finances, Wolfgang Schäuble est désormais engagé au maintien de l'équilibre budgétaire de l'Etat fédéral, refusant d'utiliser la mince marge de manœuvre que lui accorde la Loi fondamentale.

Pour la commission Fratzscher, cette « règle d'or » nuit à l'investissement public. Elle doit donc être complétée par une autre règle, qui obligerait l'Etat fédéral et les Länder à investir en cas de besoin, notamment dans l'éducation. Cette « protection de l'investissement » devrait s'accompagner d'un travail de planification et d'évaluation à tous les niveaux, notamment communaux.

Ces propositions semblent raisonnables. Elles ont également leur intérêt au niveau européen. L'immense excédent allemand et le refus d'investissement public outre-Rhin rend en effet la convergence au sein de la zone euro particulièrement difficile, car les excédents des uns sont les déficits des autres. Réduire un déficit dans une union monétaire lorsque la principale économie de cette union protège ses excédents ne peut donc passer que par des méthodes douloureuses qui affaiblissent l'ensemble. La proposition de la commission Fratzscher pourrait donc être, si elle est retenue, une contribution précieuse à la réforme de la zone euro, particulièrement si elle induit une prise de conscience sur les effets négatifs potentiels de la « copie européenne » de la règle d'or, le pacte budgétaire ou TSCG.

Accords impossibles

On n'en est encore loin, cependant. Selon un article paru ce jeudi 20 octobre dans Die Welt, la commission est déchirée par des querelles internes autour de ce rapport. Marcel Fratzscher souhaitait créer une « large entente » autour de ses propositions. Entente possible a priori, dans la mesure où le patronat déplore désormais la dégradation des infrastructures et où cette idée d'un plan d'investissement est défendue depuis longtemps par les syndicats. Mais cette alliance ne s'est pas réalisée.

Les syndicats rejettent en effet l'idée de partenariats privés-publics défendus dans le rapport. Ces partenariats posent en effet des problèmes de rémunérations du secteur privé dans un pays où les autoroutes sont gratuites. Néanmoins, ces PPP permettraient de diriger l'épargne allemande vers le besoin d'investissement.

Du côté du patronat, et notamment de la Chambre de commerce et d'industrie (DIHK), on ne veut pas entendre parler de remise en cause de la « règle d'or », ni d'un plan d'investissement centralisé, ni de la critique de l'excédent courant. Ceci prélude vraisemblablement ou d'un échec de la commission, ou de la réduction du rapport à un texte sans saveur et sans propositions réelles. Les critiques du patronat concernent en effet le « cœur » du dispositif mis en place par Marcel Fratzscher. Dès lors, la traduction politique des travaux de cette commission s'annonce nulle, particulièrement en période électorale.

Ecueil politique

Ces écueils en disent long sur l'incapacité de l'Allemagne à prendre ce problème au sérieux. La position patronale, qui est aussi celle du Spiegel, consiste à croire que l'investissement n'est bloqué que par des obstacles administratifs. C'est aussi la position défendue récemment par Angela Merkel qui, devant les industriels, a évoqué un souci de « goulots d'étranglement » des projets. En réalité, l'Allemagne et l'Europe ne règleront le problème que si elles sortent de cette logique de la « magie des réformes ». Le comportement budgétaire et les règles imposées sont des freins certains à l'investissement. Le patronat allemand, comme la CDU, sont donc pris dans un piège : ils doivent abandonner leurs structures de pensée ordolibérales qui vénèrent les règles et les excédents. Or, ils ne le peuvent d'autant moins que, politiquement, la CDU et la CSU sont désormais concurrencées dangereusement par deux partis qui défendent une vision « pures » de l'économie sociale de marché : la FDP libérale et l'AfD eurosceptique et xénophobe. L'Europe attendra donc.

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Commentaires
a écrit le 20/10/2016 à 20:31 :
Meme les Allemands ont des problèmes car trop de bureaucratie et trop de fonctionnaires, mais pas autant que nous. Burokratie, tax tax .. ja ja. Fonktionnaire, impots, tax tax.
a écrit le 20/10/2016 à 17:26 :
Si on parle stratégie d’investissement, s’agit-il de dépenser plus pour plus d’inflation si on considère que l’inflation est source de croissance avec le maximum de masse monétaire ou si on entend on fait des fusées et pourtant y a des pauvres, fait-on des veaux et des ânes ? Si on publie une inflation faible, ne fait-on pas une Europe réformable pour une croissance forte, avons-nous un chef de service médical à réformer du service ? Ne devrait-on dire : vive la déflation ! A-t-on un Etat qualifié de gros ?
http://www.lesechos.fr/monde/europe/0211402879585-zone-euro-linflation-toujours-faible-ne-fera-pas-bouger-la-bce-2035672.php
a écrit le 20/10/2016 à 17:13 :
Dans l'article il y a quelques choses qui n'est pas clair pour moi, vous écrivez que les patrons se plaignent de l état des infrastructures et qu'après ils ne veulent pas dépenser...je veux bien qu il y ait des difficultés administratives mais à un moment donné faut payer quand même et donc lâcher les budgets...?
Je ne suis pas un détracteur de l 'Allemagne mais je crois qu ils font une grosse erreur avec cette politique dogmatique. 1/ ça pourrit leur image en UE et rend la situation impossible pour certains pays 2/ ça pousse leur épargnants à placer à taux très faible et aux banque de prendre des risques pour trouver du rendement. 3/Ils ont aujourd hui les moyens qu'en sera t il dans 10 ou 15 ans? Pourtant ils semblent avoir des besoins quasi de base, comme vous le dites, ils n'ont que très peu de garde d'enfant en bas âge, des infrastructures vieillissantes, un budget militaire faible et des besoins nouveaux, comme le raccordement des éoliennes du Nord aux régions du Sud. Tout ça ne me semble pas des dépenses somptuaires et conforme avec un état d'esprit rigoureux. En tout cas ça fait pleurer le petit Francilien que je suis, en voyant comment on misère pour mettre nos transports publics à niveau...Une idée! on leur facilite le dossier administratif hihihi
a écrit le 20/10/2016 à 15:48 :
les allemands ont bcp augmente la fiscalite pour boucher les trous
il est urgent de la rebaisser ( sauf si on veut un extremiste rigolard avec petite moustache au prochain coup, ce qui n'est pas tres liberal, mais est un choix comme un autre finalement vu que c'est le choix des pas liberaux )
concernant les investissements ils sont tres svt fait au niveau des regions
a écrit le 20/10/2016 à 15:31 :
Pourquoi renoncer à une position qui renforce chaque jour votre domination, au détriment des autres ? Comme toutes les puissances, l'Allemagne n'est pas angélique, et l'UE est clairement une imposture car, comme partout ailleurs, c'est la loi du plus fort ...
Réponse de le 20/10/2016 à 17:23 :
D'abord l UE ne nous oblige pas à mener des politiques improductives depuis 30 ans, on est assez grand pour faire ça tout seul. Ensuite sans l UE, l Allemagne n'aurait même pas à s'interroger sur le niveau de ses excédents et elle se débrouillerait avec son Mark très fort comme elle le faisait avant l Euro. Ils ont des savoir faire et des marques uniques qui ils savent vendre, à nous de faire pareil. Enfin,c'est le pays le plus peuplé et la plus grande économie de la zone, c'est un peu normal qu ils soit les plus forts, n'en déplaise à notre narcissisme franchouillard, on n'est plus à l'époque de Louis XIV. faisons ce qu il faut chez nous on sera plus à l'aise pour regarder dans les yeux notre grand voisin.
Réponse de le 21/10/2016 à 14:59 :
Bravo à l'internaute qui a répondu à JPL6! On peut toujours, si on le souhaite, critiquer l'Allemagne sur sa politique économique (aucun pays n' est exempt de défauts). de certains de ses voisins. Cet aveuglement est encore moins compréhensible lorsqu'il vient de citoyens d'un pays qui -jusqu'ici- se refuse à toute réforme d'ampleur. Croire que la France irait mieux si l'Allemagne allait moins bien en dit long sur le chemin restant à parcourir chez de nombreux concitoyens dans la compréhension de l'économie et la prise de conscience de notre responsabilité...
a écrit le 20/10/2016 à 14:39 :
le taux d'investissement public allemand est de 2,2% en Germanie contre 3,5% en France (Eurostat). ils ont du mal avec l'aéroport de Berlin ou Stuttgart 21 parce-qu'ils ne sont pas habitués à l'investissement (et du fait de manque de ressource humaine) ?
La Défense, c'est 1,2% contre 2,1% en France (SIPRI).
les entreprises aussi ont un taux d'investissement inférieur depuis un moment (Eurostat).
article Bloomberg du 10 août : les entreprises allemandes investissent moins parce-qu'elles ont de forts engagements en matière de retraites.
a écrit le 20/10/2016 à 14:05 :
Hé oui nos vieux dirigeants conservateurs européens vont systématiquement vers la facilité du moment plutôt que vers leurs remises en question. Ben quoi c'est vrai ils sont supers riches et influents et ont plein de pouvoir pourquoi ils se remettraient en question !?

L’Allemagne se sert de l'europe pour entretenir sa croissance économique il est quand même particulièrement regrettable que ses dirigeants n'en profitent pas pour équilibrer leur politique d'investissement.

Mais le mal de l'Allemagne c'est le mal de l'Europe que chaque pays utilise pour sa politique intérieure sans être capable de prendre du recul et d’acquérir une vision à long terme afin que tout le monde profite en même temps de l'europe.

La devise de l'europe c'est chacun pour soi et dieu pour tous, vieux continent qui n'a pas évolué, du moins ses décideurs politiques et économiques depuis le début de sa monarchie et des religions.

Vite qu'elle explose.
a écrit le 20/10/2016 à 13:52 :
Je ne comprends pas du tout de tels propos: manque d´ investissements, en particulier dans les infrastructures routières.
J habite dans le Sud Ouest de l Allemagne et l´un des fléaux ce sont les chantiers sur les autoroutes. On peut faire n´importe trajet de A a B, et on passe d un chantier à l autre . Et c´est de pire en pire.
Je vois surgir partout des nouveaux lotissements à bâtir. Partout dans les coeurs des villages des maisons de même pas 40 – 50 ans sont abattues pour en reconstruire des plus grandes, des plus belles.
Dans les zones d´activité je vois partout les PME agrandissant leurs sites.
Je ne peux pas m´imaginer encore plus d investissements qu´actuellement !!!

Ce qui est vrai par contre :
- la complexité administrative pour pouvoir créer de nouvelles infratructures routières ou ferroviaires.
- La disporportion entre la fortune des allemands (5,4 billions € en argent liquide, papiers, fonds etc. sans compter l immobilier) et la totalité des investissements, qu ils soient privés ou publics.
Réponse de le 20/10/2016 à 16:06 :
Moi aussi je voyage dans le sud de l'Allemagne, mais aussi dans d'autres rgions, croyez-moi l'état de nombreuses routes, des canaux et de certaines lignes du chemin sont vraiement à revoir (voir la rampe emprunté par l'ICE sur la ligne Paris Munich, on y roule à 60 kmh....)
Concernant les lotissements et l'immobilier les prix de ce dernier flambent depuis que les banques ne servent plus d'intérêts soit au jour le jour, soit sur une durée limitée dans le temps. Ce type d'investissement était le sport national des épargnants il y a encore quelques temps, il était sans risque. Le "remède" dans l'esprit de certains étant l'immobilier, rentabilité entre 3,5% et 4% + valorisation du capital. Mais ATTENTION, la population vieillit trés vite, les salaires des jeunes (il y en a peu) qui remplacent les gens partant en retraite ne sont lus aussi généreux il y a une bulle et pour les retraités une bombe à retardement. La structure administrative de l'Allemagne avec ses "Länder" est tout autre et cette structure explique aussi la lenteur des décisions laquelle sert les intérêts de quelques uns qui ne souhaitent pas tuer la poule aux oeufs d'or. Ce sera long pour voir des changements.
a écrit le 20/10/2016 à 13:51 :
" le pays doit... conformément,... à ses engagements européens"
Il y a engagement et engagement ...

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