L’agriculture, victime et cause du réchauffement climatique

 |   |  931  mots
(Crédits : Reuters)
La question de l’adaptation du secteur agricole, notamment africain, sera au centre de la COP22, en particulier par le biais de l’initiative marocaine Adaptation agriculture Afrique (AAA). Mais le secteur est également appelé à s’interroger sur son poids dans les émissions de gaz à effet de serre.

Défiée par la croissance démographique, tiraillée entre les modèles de l'agrochimie et de l'agroécologie, l'agriculture du xxie siècle se trouve confrontée à une difficulté de plus : l'impact du changement climatique, qui modifie de manière parfois imprévisible le régime des précipitations, accroît le risque de phénomènes extrêmes et favorise la prolifération d'espèces invasives. Si la menace plane partout, certaines régions sont particulièrement vulnérables : c'est le cas de l'Afrique où, comme l'observait le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) dans son rapport 2013-2014, « presque partout [...], l'exploitation agricole est entièrement tributaire de la qualité de la saison des pluies ». Or, d'une part, l'agriculture est essentielle pour l'Afrique : contribuant, selon le Giec, au produit intérieur brut (PIB) des pays au sud du Sahara à hauteur de 20 à 30 % et représentant 55 % de la valeur totale des exportations du continent, elle constitue la principale ressource économique de nombreux pays africains. Le Nigeria lui-même, qui avait abandonné cette activité, alors florissante, après la découverte d'immenses réserves pétrolières au large du golfe de Guinée à la fin des années 1950, y revient aujourd'hui pour faire face à la chute des prix de l'or noir et sortir de la récession. D'autre part, l'Afrique est aussi importante pour l'agriculture, et donc pour la sécurité alimentaire mondiale, puisqu'elle abrite 60 % des terres arables non cultivées de la planète.

Des projets concrets déjà négociés

La question de l'adaptation au changement climatique du secteur agricole, notamment africain, prend ainsi l'allure d'un enjeu géopolitique. Le Maroc - par ailleurs l'un des principaux producteurs d'engrais agricole au monde - la veut résolument au centre de la COP22 de Marrakech. Il est ainsi à l'origine de l'initiative pour l'Adaptation de l'agriculture africaine aux changements climatiques (AAA), visant à remettre ces trois « parents pauvres » des négociations internationales au centre du prochain agenda. Le « triple A » a notamment abouti à l'adoption, le 30 novem- bre à Marrakech, d'une déclaration signée par 27 pays africains s'engageant à soutenir les projets concrets et innovants décrits dans le Livre blanc rédigé par le comité scientifique de la coalition. Ils touchent à la gestion des sols, la maîtrise de l'eau agricole, la gestion des risques climatiques et le renforcement des capacités de financement. La prédominance de petits agriculteurs et le caractère peu structuré du secteur rendent en effet nécessaire, dans les pays en développement plus qu'ailleurs, une approche fondée sur l'échange de bonnes pratiques. Une campagne de sensibilisation de la société civile, #weAAAre, a été lancée à cette occasion.Mais si l'agriculture est l'une des grandes victimes du réchauffement, elle en est aussi l'un des principaux acteurs. Selon le Giec, elle est à l'origine de 24 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). En France, sa contribution aux émissions, de 21 % à l'échelle nationale, peut même atteindre 50 % dans les territoires ruraux. Les GES imputables à l'agriculture diffèrent par ailleurs de ceux d'autres secteurs : elle émet plus de protoxyde d'azote (N2O, produit par les engrais) et de méthane (CH4, émis par les déjections animales et la fermentation entérique des bovins) que de dioxyde de carbone (CO2, lié à l'utilisation d'énergie directe sur les exploitations agricoles). D'origine biologique, ces gaz sont plus compliqués à mesurer et à contrôler que ceux de l'industrie. Le rôle joué par l'agriculture en matière d'émissions est d'autant plus déterminant que 80 % du dioxyde de carbone terrestre sont stockés dans les sols. Une mauvaise gestion peut donc avoir un effet dramatique sur le réchauffement, alors que des sols préservés constituent des puits de carbone inestimables.

Des remèdes immédiatement administrables

L'agriculture peut alors aussi contribuer significativement à la réduction des émissions de GES. Dans une étude de 2013, l'Inra a identifié une dizaine d'actions réalisables immédiatement qui, sans remettre en cause fondamentalement le système de production ni réduire la production de plus de 10 %, seraient susceptibles d'engendrer en France une baisse d'un tiers des émissions de GES. Ces mesures impliquent notamment moins de fertilisants, des pratiques aptes à favoriser le stockage de carbone dans les sols et la biomasse (voir encadré), une modification de l'alimentation animale ainsi que la production d'énergie sur l'exploitation (méthanisation) et des économies d'énergie fossile. En revanche, au-delà de ce seuil et de ces pratiques, seul l'engagement des consommateurs en faveur de produits à faible empreinte carbone permettra à l'agriculture de ne plus être la victime d'elle-même.

_____

>> Protéger les sols pour stocker davantage de carbone

A l'occasion de la COP22, le gouvernement français porte une initiative visant à protéger et restaurer les sols agricoles, fédérant États, collectivités territoriales, entreprises, organisations professionnelles, ONG et établissements de recherche volontaires. Dénommée « 4 pour 1 000 », elle se fonde sur un calcul : puisque les sols du monde entier contiennent, sous forme de matières organiques, 1 500 milliards de tonnes de carbone, une augmentation annuelle de 0,4 % de la quantité de carbone stockée permettrait de compenser les 4,3 milliards de tonnes de dioxyde de carbone rejetées chaque année, et de stopper la hausse de la concentration de CO2 dans l'atmosphère. Complémentaire des efforts de réduction des émissions, l'initiative vise à favoriser le couvert végétal des sols sous toutes les formes (non-labour, cultures intermédiaires, prairies, haies, agroforesterie, etc.), en soutenant des actions concrètes sur le terrain qui bénéficient aux agriculteurs et éleveurs.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/11/2016 à 12:16 :
Tiens, revoici la Françafrique qui donne des leçons aux "pauvres Africains" : que feraient-ils sans nous? Enfin aux Francophones, les Anglophones sont déjà passés devant.
L'agriculture moderne (OGM, engrais et pesticides) gagnera, car elle est nécessaire. Le XIX ème est passé, voici le XXIème
Tout le monde ne fait pas son marché à Boboland.
a écrit le 09/11/2016 à 8:47 :
C'est une bonne initiative mais cela reste théorique puisque en pratique les multinationales accaparent les terres d'Afrique et ce n'est pas pour lutter contre le réchauffement climatique bien au contraire.

"Ethiopie, accaparement des terres" https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/terres-ethiopie

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :