La durabilité, enjeu incontournable de l'agro-alimentaire de demain

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En Afrique de l'Ouest, 70% de la population cherche encore tous les jours son repas quotidien, rappelle Marie Diongoye Konaté, Pdg de PKL, startup spécialisée dans la production d'aliments fortifiés contre la malnutrition.
En Afrique de l'Ouest, "70% de la population cherche encore tous les jours son repas quotidien", rappelle Marie Diongoye Konaté, Pdg de PKL, startup spécialisée dans la production d'aliments fortifiés contre la malnutrition. (Crédits : Reuters)
Incorporer des pratiques durables dans l'industrie alimentaire et l'agriculture mondiale semble désormais inévitable pour nourrir une population croissante sans détruire la planète, constate le secteur à l'ouverture du Salon international de l'alimentation. Mais, à court terme, sécurités alimentaire et sanitaire intéressent davantage.

La croissance démographique ne se fera pas sans plus de nourriture. Mais la planète, déjà surexploitée et affaiblie par le changement climatique, ne saura supporter l'augmentation de la production nécessaire pour relever le défi, si l'on perpétue les schémas actuels. Tel est le paradoxe auquel est confronté aujourd'hui le monde de l'agroalimentaire, qui du 16 au 20 octobre se réunit au Parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis) pour le Salon international de l'alimentation (Sial). La recherche de modèles plus durables, à travers des produits comme des processus innovants, devient alors un enjeu de survie, ainsi qu'en témoigne le sujet choisi pour la soirée d'ouverture du "plus grand supermarché du monde", consacrée à cette question : "Alimentation durable et innovation: comment relever ce défi du 21e siècle?". Dans un rapport présenté lundi 17 octobre à Rome, l'organisation de l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) le souligne aussi: pour nourrir la planète, "une transformation profonde des systèmes alimentaires et agricoles partout dans le monde" s'impose.

Un retour sur investissement multiplié par sept

"Incorporer des pratiques durables dans l'industrie alimentaire et l'agriculture mondiale" pourrait d'ailleurs même être une manne, souligne une étude récente publiée par la Business and Sustainable Development Commission (BSDC), think tank soutenu -entre autres- par la Bill & Melinda Gates Foundation et la United Nations Foundation. Selon la BSDC, "un investissement annuel de 320 milliards de dollars (291 milliards d'euros, Ndlr) dans les pratiques commerciales durables alignées avec les objectifs de développement durable (ODD, définis en septembre 2015, Ndlr) multiplierait par sept le retour sur investissement en 2030", lorsque la planète comptera 1 milliard de personnes de plus. L'étude précise la valeur ajoutée qui pourrait être apportée par chacun des 14 ODD en jeu. Ainsi,"la réduction des déchets dans le système alimentaire pourrait engendrer 405 milliards de dollars par an, alors que la restauration des terres dégradées pourrait en apporter jusqu'à 85 milliards", souligne la BSDC.

"Plus de deux tiers de cette valeur seraient générés dans les pays en développement, grâce à leur grande part de terres arables, à la forte croissance future de la consommation et à de large gains d'efficacité potentiels", ajoute l'étude. Et les effets bénéfiques de cette approche se feraient sentir tout au long de la chaîne d'approvisionnement, souligne le Pdg de l'entreprise britannico-néerlandaise Unilever, s'exprimant dans le cadre de cette recherche: aider les petits agriculteurs à améliorer leurs pratiques permettrait par exemple à ces derniers d'améliorer leurs rendements, en sécurisant donc fournisseurs et industriels. Sans compter l'intérêt croissant des consommateurs pour ces pratiques: les ventes d'aliments biologiques progressent de manière ininterrompue en France depuis 1999.

Les levées de fonds se multiplient

Nombre d'entreprises tentent alors de saisir l'opportunité. Agriculture urbaine, algues, micro-algues ou autres végétaux pour remplacer les protéines, circuits courts de distribution, solutions contre le gâchis font ainsi partie des terrains explorés par les poussin de la FoodTech. En France, ces derniers multiplient d'ailleurs les levées de fonds: Prêt à pousser, qui propose des solutions simples pour cultiver champignons et aromates chez soi, vient de boucler son premier tour de table en levant 1,7 million d'euros. Comerso, spécialisé dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, avait pour sa part levé 2,2 millions d'euros en février. Conjuguant la valorisation du savoir-faire français avec les politiques socialistes de soutien à la transition énergétique et à l'économie sociale et solidaire, nombre de ces startups ont d'ailleurs été intégrées dans les incubateurs lancés récemment par le gouvernement (le réseau consacré aux Green Tech) ou la mairie de Paris (Smart Food Paris, la Maison des Canaux).

Alors que l'agriculture mise pour sa part sur les techniques de précision, boostées par le digital, permettant de réduire les intrants, les grands groupes de l'agro-alimentaire se mêlent aussi au mouvement. A l'instar de Danone qui, après être entré en négociations exclusives avec Michel et Augustin pour s'offrir 40% du capital de la PME française, a annoncé vouloir racheter pour 12,5 milliards de dollars - soit 11,27 milliards d'euros - la société américaine The WhiteWave Foods,  spécialiste de produits laitiers bio et d'origine végétale.

Lire: Bio: Danone investit dans un marché en plein boom

Des capitaux insuffisants

Mais malgré les espoirs suscités par cette recherche de durabilité, la tendance n'est pour l'instant qu'amorcée. Le capital investi à ce jour "dans 31 grands fonds agricoles se situe à un peu moins de 4 milliards de dollars par an: moins de 1,5 pour cent de l'investissement annuel nécessaire pour saisir ces opportunités de croissance", regrette notamment la BSDC dans son étude. Et les petits exploitants, qui représentent 475 millions de foyers dans les pays en développement, et dont le besoin total de financement s'élève à environ 210 milliards de dollars par an, n'ont encore que trop peu accès aux marchés, au crédit, aux informations pratiques et météorologiques, déplore dans son rapport la FAO.

Les jeunes pousses françaises peinent d'ailleurs elles-mêmes à trouver des capitaux et des capital-risqueurs dans le secteur. Interrogé par l'AFP au Sial, Christophe Breuillet, directeur d'Accelerize, un accélérateur du pôle de compétitivité Vitagora qui cherche à faire parrainer des start-up prometteuses ou des PME confirmées par de gros groupes agroalimentaires, regrette: "En France, beaucoup de très bonnes idées finissent mal, les start-up n'arrivent pas à développer leur chiffre d'affaires faute de capitaux et de ce que les Américains appellent le mindset", un état d'esprit bienveillant envers ces initiatives.

Des intérêts en conflit

D'autant plus que l'objectif d'une production plus durable heurte, à court terme, les pratiques et les intérêts d'une partie de l'industrie agro-alimentaire: secteur qui compte en France plus de 16.000 entreprises -dont 98% de TPE-PME-, employant plus de 440.926 personnes et ayant généré 170 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2015. A propos des alternatives végétales au lait, à la soirée d'ouverture du Sial -organisée au quai d'Orsay pour souligner l'impact positif de l'agroalimentaire dans la balance commerciale française- Jean-Paul Torris, directeur général de Savencia Fromage et Diary, lançait ainsi: "Attention à ne pas créer des carences nutritionnelles". Comme nombre d'autres industriels agro-alimentaires, le fromager -détenteur entre autres des marques Caprice des Dieux et Saint-Moret- préfère en effet confondre durabilité avec sécurités alimentaire et sanitaire, en insistant sur la qualité nutritionnelle de ses produits et sur ses solutions "hygiéniques" d'emballages uniques.

Les raisons d'une telle stratégie de font pas de doute: si les consommateurs se montrent de plus en plus exigeants en matière de respect de l'environnement, leurs premières attentes portent toutefois -après les scandales alimentaires- sur la transparence et la santé, souligne Nicolas Trenteseaux, directeur du Sial. Le succès du quinoa dépend ainsi du fait qu'il est perçu comme une source végétale de protéines permettant d'éviter les risques du soja transgénique. Les ventes globales d'aliments "santé" progresseront d'ailleurs de 5% à 10% par an en moyenne d'ici 2018, d'après les prévisions récentes des experts de Xerfi-Precepta. Et en Afrique de l'Ouest, "70% de la population cherche encore tous les jours son repas quotidien", rappelle Marie Diongoye Konaté, PDG de PKL, startup spécialisée dans la production d'aliments fortifiés contre la malnutrition.

Bientôt une contrainte?

Le basculement dépendra alors peut-être de la vitesse à laquelle s'imposeront les conséquences du changement climatique. Les coûts de l'inaction pourraient en effet rapidement dépasser les investissements nécessaires pour un agro-alimentaire plus durable, souligne la FAO: en Ouganda, dans le secteur agricole, les premiers atteindraient par exemple 22 à 38 milliards de dollars entre 2010 et 2050, contre 644 millions de dollars par an jusqu'à 2025 pour les deuxième, calcule l'organisation internationale. Un écart qui pourrait pousser les gouvernements des pays développés et des grands pays en développement, qui ont versé en 2015 plus de 560 milliards de dollars pour soutenir la production agricole- à épingler les industriels, à conditionner leur soutien à l'adoption de pratiques durables.

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Commentaires
a écrit le 18/10/2016 à 12:59 :
Les fongicides et les pesticides c'est l'avenir pour la survie de l'agriculture , mais je ne sais pas s'y l'on tiendra longtemps à ce rythme .
a écrit le 18/10/2016 à 9:21 :
Si les états arrêtaient de subventionner sous toutes ses formes et elles sont nombreuses, l'agro-industrie ils auraient largement de quoi imposer des modes de cultures naturels arrêtant d'utiliser tout ses produits nocifs qui nous tuent et la planète également à petit feu.

Mais le lobby agro-industriel est encore ultra puissant il possède de nombreux politiciens et est habitué à imposer son point de vue régulièrement dans les décisions politiques ça et là. Tant que nos politiciens fonctionneront à la logique oligarchique le parasite agro-industriel aura de beaux jours devant lui.

Ce qui pourrait accélérer cet abandon de soutien financier des politiciens aux actionnaires agro-industriels serait que les journalistes, comme certains ont déjà commencé à le faire dans le domaine du vin, enquêtent massivement sur ce milieu agro-industriel, non seulement c'est un sujet qui intéresse la plupart des gens mais en plus ils tomberaient régulièrement sur des pratiques particulièrement sales.

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