Crise de l'énergie : le deal entre la France et l’Allemagne pour passer l’hiver

Alors que l’Hexagone risque de manquer cruellement d’électricité cet hiver, et son voisin allemand de gaz, les deux puissances économiques comptent l’une sur l’autre pour les prémunir chacune d’une pénurie énergétique dont les conséquences seraient dramatiques. Paradoxalement, les déboires actuels du nucléaire français pourraient même offrir un sursis à l’atome outre-Rhin.
(Crédits : Reuters/ Pawel Kopczynski)

Face à la crise du gaz et de l'électricité, le gouvernement souffle le chaud et le froid. Tandis qu'Emmanuel Macron a alerté il y a quelques jours sur la « fin de l'abondance » et convoqué un Conseil de défense exceptionnel sur l'énergie ce vendredi, l'exécutif s'est montré plutôt rassurant à l'issue de la fameuse réunion, qui se déroulait à huis clos. « Nous avons activé tous les leviers à notre main pour préparer l'hiver », a ainsi affirmé la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, à des journalistes.

Le mot d'ordre, lui, n'a pas changé : économiser l'énergie, et « faire jouer la solidarité européenne » afin d'éviter le pire, a-t-elle précisé. Autrement dit, alors que la France risque de manquer cruellement d'électricité cet hiver et l'Allemagne de gaz, un échange de bons procédés entre les deux pays devrait prémunir les deux puissances économiques d'un scénario noir, ponctué de pénuries et autres rationnements.

« La solidarité européenne permet d'assurer la sécurité d'approvisionnement en France et en Europe [...] Nous travaillons avec l'Allemagne pour renforcer les échanges de gaz et d'électricité », a poursuivi Agnès Pannier-Runacher vendredi.

« La vulnérabilité française, c'est l'électricité, nous avons besoin d'en importer. La vulnérabilité de l'Allemagne, c'est d'importer du gaz et nous leur livrerons du gaz », avait déjà clarifié la ministre fin juillet sur LCI.

Lire aussi : Europe : pourquoi découpler les prix du gaz et de l'électricité ne sera pas si simple

Manque de production électrique en France

De fait, l'Hexagone fonce tout droit vers un déficit de production électrique cet hiver, et devra donc largement faire appel à Berlin pour éviter les coupures. La situation est telle que le pays, habituellement exportateur net d'électricité pendant l'été, en importe aujourd'hui massivement depuis l'Allemagne ou l'Espagne.

Et pour cause, ces dernières années, la France a fermé nombre de ses capacités, de la centrale nucléaire de Fessenheim aux centrales à charbon polluantes...sans pour autant les remplacer par des moyens de production équivalents, entre retards sur le chantier de l'EPR de Flamanville et atermoiements sur l'installation d'éoliennes et de panneaux solaires. Surtout, le pays fait actuellement face, au pire moment possible, à une disponibilité historiquement basse de son parc nucléaire, liée entre autres à un défaut de corrosion aux causes et à l'évolution encore inconnues.

« Aujourd'hui 32 réacteurs sont à l'arrêt », dont certains pour cette raison, a rappelé la ministre de la Transition énergétique. « Mais EDF est engagé à les redémarrer pour cet hiver, et nous le suivons au plus près, avec des points hebdomadaires », a-t-elle embrayé.

En février, EDF avait en effet présenté un programme de contrôles afin de vérifier le nombre de réacteurs concernés par l'anomalie. Il n'empêche que l'opérateur historique a fait savoir le 25 août que plusieurs de ces installations seront remises en service plus tard que prévu, ce qui entraînera un plus grand déficit d'approvisionnement en électricité pour octobre, novembre et décembre.

« Nous avons perdu toutes nos marges pour répondre à la demande d'électricité », a ainsi alerté vendredi dans Les Echos le président du réseau de transport d'électricité (RTE), Xavier Piechaczyk.

Lire aussiCorrosion : EDF prolonge l'arrêt de cinq réacteurs nucléaires en pleine crise de l'énergie

Les déboires du nucléaire français pourraient offrir un sursis à l'atome outre-Rhin

De son côté, l'Allemagne ne devrait pas, a priori, manquer à ce point d'électrons cet hiver. Pour conserver un minimum de marges, le pays a en effet décidé de garder en activité pas moins de 14 gigawatts (GW) de centrales à charbon qui devaient fermer cette année. Paradoxalement, les déboires actuels du nucléaire français pourraient même pousser Berlin à prolonger la durée de vie de ses propres centrales atomiques, afin de produire suffisamment de courant pour aider l'Hexagone. Selon les résultats préliminaires d'un test de résistance du réseau électrique publié jeudi, le pays devrait ainsi prolonger la durée de vie de deux de ses trois réacteurs nucléaires restants au-delà de la fin de l'année.

« Ce serait un signe important de solidarité européenne. Nous devons regarder au-delà de l'Allemagne et faire preuve de considération pour nos partenaires », a ainsi affirmé Christian Dürr, chef du groupe parlementaire du FDP.

Mais cet échange d'énergie ne se ferait pas à sens unique : outre-Rhin, c'est plutôt le gaz qui inquiète fortement les pouvoirs publics et les industriels, puisque Berlin ne peut plus compter sur sa principale source d'approvisionnement en cet hydrocarbure, la Russie (55% des importations allemandes de gaz avant la guerre). Certes, ses réserves de gaz pour cet hiver se remplissent « plus vite que prévu », a fait savoir il y a peu le gouvernement, avec un taux de remplissage actuel de 84%. Mais même si ces stocks souterrains atteignaient un niveau de 100%, le pays ne pourrait tenir que deux mois et demi, selon des estimations récentes.

Ainsi, dans un geste hautement symbolique, la France s'est engagée cet été à livrer jusqu'à 5% de son gaz pour sauver l'Allemagne en hiver - une grande première. De fait, le gouvernement d'Elisabeth Borne se veut rassurant sur l'approvisionnement en gaz : « Les terminaux méthaniers [qui permettent de regazéifier le GNL, ndlr] tournent à plein régime et les stocks sont quasiment remplis [presque 92%, ndlr] », s'est félicité vendredi Agnès Pannier-Runacher.

Lire aussi : La France se prépare à livrer du gaz à l'Allemagne..., une grande première!

Possibilités d'échanges limitées

Reste que les possibilités d'échange entre les deux pays ne seront pas illimitées : concrètement, il faudrait que les Allemands acceptent du gaz odorisé sur leur réseau, ce qui n'est pas permis par leurs règles internes. A terme, pour permettre l'interconnexion, il faudrait installer une station de désodorisation, ce qui pourrait prendre au moins 18 mois, selon une source ministérielle.

Et les livraisons d'électricité risquent, elles aussi, d'être restreintes par des freins techniques, notamment lors des moments critiques de pointe de demande.

« Il faut s'attendre à des goulots d'étranglement liés aux capacités d'interconnexion des réseaux, aujourd'hui limitées à 13 GW environ. C'est pour cela qu'en période de tension, il y a toujours des congestions aux frontières. Cela explique aussi que le prix de gros ne soit pas le même partout », expliquait il y a quelques semaines à La Tribune Jacques Percebois, économiste et directeur du Centre de Recherche en Economie et Droit de l'Energie (CREDEN).

Surtout, la situation tendue dans les deux pays, si elle appelle pour l'heure à la coopération, pourrait aussi, à l'inverse, accroître les tensions. Fin août, le parti d'opposition allemand Die Linke (La Gauche) avait ainsi demandé la suspension des exportations allemandes d'électricité vers les autres pays de l'Union européenne, en premier lieu la France. « Il est difficile d'expliquer aux citoyens pourquoi la nécessité d'économiser et la flambée des prix devraient s'appliquer dans ce pays alors que l'électricité est exportée en grande quantité en même temps ! », avait alors défendu Dietmar Bartsch, co-président du groupe parlementaire Die Linke au Bundestag. En ces temps troubles, la solidarité européenne promet d'être mise à rude épreuve.

Lire aussiGazoduc entre l'Espagne et l'Allemagne : pourquoi la France traîne des pieds

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Commentaires 19
à écrit le 07/09/2022 à 9:12
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Pour sortir du discours français "anti EDF", ne peut-on affirmer que le " grand carénage" est une priorité qui sera financée par l'Etat que cela plaise ou non à la Commission Européenne, qu'il visera à faire fonctionner tous les réacteurs nucléaires ...

à écrit le 04/09/2022 à 14:50
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Le problème c'est que les éoliennes et les panneaux ne produisent pas forcément au moment où l'on a besoin d'électricité.

le 05/09/2022 à 18:26
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On peut fabriquer du carburant et du gaz avec les énergies renouvelables. Vu le prix de l'énergie, cela devient rentable. La Russie a-t-elle investi dans les sociétés européennes de vente d'électricité, et combien cela lui rapporte-t-il ? La Russie v...

à écrit le 03/09/2022 à 16:46
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la rhétorique de com et désinformation quotidienne ! jeu politique. pour faire oublier les affaires. bien que le propre de la puissance est de protéger ! la France sous tension ne contribue elle pas à importer l inflation américaine ,?

à écrit le 03/09/2022 à 16:33
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si nous sommes dans cet etat c'est bien à cause des politique ;si on avait conserve l'indépendance de EDF nous ne serions pas dans ce désastre

à écrit le 03/09/2022 à 15:01
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Réunion confidentielle ? Pantalonnade, la France ne fournira pas de gaz à l'Allemagne, en revanche la France est très intéressé à savoir si l'hiver prochain, l'Allemagne aura toujours suffisamment d'excédent pour continuer à nous approvisionner comme...

le 04/09/2022 à 11:12
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Bien sûr que si. Des armes par exemple. Les trains à hydrogène récemment mis en service sont faits par Alstom. Les allemands savent très bien piller la France, ne vous faites pas de souci pour eux. Airbus en est encore un exemple. Votre idolâtr...

à écrit le 03/09/2022 à 12:15
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Les éoliennes et les panneaux solaires n'auraient de tout façon été d'aucune utilité puisqu'ils sont intermittents.

le 03/09/2022 à 14:37
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Comment peut on être aussi bête que croire que s'il n'y a pas de vent au bout de son nez il n'y en a nulle part ailleurs, et même chose quand un nuage passe au-dessus de leur tête

le 03/09/2022 à 14:51
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Comment peut on être aussi bête que croire que s'il n'y a pas de vent au bout de son nez il n'y en a nulle part ailleurs, et même chose quand un nuage passe au-dessus de leur tête

le 04/09/2022 à 16:23
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"puisqu'ils sont intermittents" ça veut dire qu'entre deux intermittences ils ne produisent rien du tout ? Votre usage de la voiture est intermittent et vous pourrez déclarer qu'une voiture ça n'a aucune utilité ? Regardez plutôt le coût des engins v...

à écrit le 03/09/2022 à 9:37
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Bonjour, N'importe la France tout comme l'Allemagne ons intérêt à s'entendre sur beaucoup de points, énergétique, construction de l'Europe, souveraineté européenne, développement militaire commun,, défense Commune,,, A deux nous sommes plus forts ...

le 03/09/2022 à 15:04
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Malheureusement, nous n'avons rien à proposer à l'Allemagne en échange de l'électricité qu'ils 'ous envoient si ce' 'est de l' argent !

le 03/09/2022 à 15:37
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l'europe est morte soyer lucide l'europe actuel c'est l'egemonie allemande total et partout dicte par les usa qui eux ne souhaite pas l'europe pour conserver leur presence en europe

le 03/09/2022 à 17:28
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Le cheval est-il plus fort avec le cavalier ?

à écrit le 02/09/2022 à 22:46
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Il manque une information clef pour comprendre la situation des deux pays : l'Allemagne a jusqu'à présent toujours disposé d'assez de capacités de production pilotables (gaz, charbon et nucléaire) pour couvrir y compris sa pointe de consommation annu...

le 03/09/2022 à 10:47
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Bien vue! Responsabilité aux hommes politique d y il a 15 ans….edf dépendant du ministère de l économie , des participations de l état …. Merci Sarko et toute sa clique … et d avoir ponctionné les milliards prévus à la maintenance des centrales nuclé...

le 03/09/2022 à 14:49
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Encore un qui pretend savoir les phénomènes météo sans rien savoir d'autre que lui dit son petit doigt..... qui lui même ne lui raconte que ce qu'il a envie d'entendre. Il y a bien plus fiable que ses fantasmes, en l'occurrence les cartes météo Fran...

le 04/09/2022 à 14:37
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@Serge Rochain - Tout commentaire suppose un minimum de capacité de compréhension et de connaissances des lecteurs. En l'occurrence, un anticyclone continental est un phénomène fréquent en Europe. Le dernier date du début de l'année 2021 et a conduit...

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