ENTRETIEN. Les services de l’État et les principaux acteurs de la distribution de la Martinique se sont mis d’accord lundi sur une version étendue du « bouclier qualité-prix », destiné à lutter contre la vie chère. Une mesure jugée inefficace par Christophe Girardier, président du cabinet Bolonyocte Consulting. Il explique pourquoi à La Tribune.
(Petit) vent de changement dans les rayons des supermarchés de Martinique. Le bouclier qualité-prix (BQP), qui bloque le prix en magasin d'une centaine de produits dits de consommation courante, est depuis ce mardi étendu. Les services de l'État et les principaux acteurs de la distribution ont annoncé la veille s'être mis d'accord à ce sujet. « C'est l'aboutissement de trois mois de négociations », a salué le préfet de la Martinique, Étienne Desplanques, à l'issue de la signature de ce dispositif, renégocié chaque année depuis sa création en 2012 (lire encadré ci-dessous).
Concrètement, dans la nouvelle version 2025 du BQP, 180 produits ont désormais leur prix plafonné, contre 134 dans la précédente. Des produits alimentaires « très consommés », dixit les services de l'État, ont été ajoutés à la liste - filets de poulets surgelés, darnes de thon, légumes surgelés, entre autres - et celle des produits d'hygiène a aussi été étoffée - avec de la crème hydratante, de la mousse à raser, des protections hygiéniques, ou encore des protections pour adultes. Deux nouvelles catégories de produits y ont en outre fait leur apparition : les fournitures scolaires, forte de 14 articles et le bricolage (36 produits).
Une bonne nouvelle en trompe-l'œil, a réagi auprès de La Tribune Christophe Girardier, à la tête du cabinet Bolonyocte Consulting et auteur de plusieurs rapports sur l'économie ultramarine.
La Tribune - Pourquoi cet élargissement des produits inclus dans le bouclier qualité-prix (BQP) de la Martinique est-il insuffisant selon vous ?
Christophe Girardier - Ça fait presque trois ans maintenant que j'explique que, si le BQP n'est pas une mauvaise idée en soi, il est totalement inefficace. D'abord, car ce dispositif est trop limité en termes de familles de produits couvertes. Dans un hypermarché, vous avez entre 40 000 et 70 000 produits et là, on parle d'une centaine dont les prix sont bloqués.
Le problème réside aussi dans le fonctionnement du BQP. Le dispositif fixe une liste de produits [lait écrémé UHT format 1 litre, farine de blé format 1 kilo, yaourts aromatisés vendus par 4 ou 8...] mais ce sont les distributeurs qui choisissent les références et les marques, sans aucune contrainte. Ils n'ont donc aucune raison d'inclure dans le dispositif les produits qu'ils vendent le plus, qui sont ceux que les consommateurs préfèrent. Si bien que, en général, les produits du BQP ne sont pas ceux que les clients consomment le plus, ce qui ne leur apporte rien.
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Pour que le dispositif soit efficace, il faudrait le faire correspondre aux habitudes et aux choix de consommation des Ultramarins et y intégrer des mesures de contrainte aux distributeurs.
Renforcer le BQP figure justement parmi les mesures du projet de loi contre la vie chère, présenté cet été par le ministre démissionnaire des Outre-mer, Manuel Valls - son examen était initialement prévu au Sénat les 29 et 30 septembre, avant que le gouvernement de François Bayrou ne tombe. L'ensemble des mesures prévues dans ce texte va-t-il assez loin ?
Il y a un décalage criant entre les ambitions affichées par le ministre démissionnaire et la réalité de ce projet de loi. Je ne vois, dans ce texte, aucune mesure qui pourrait faire levier pour lutter contre les causes de la vie chère, comme le prétendait Manuel Valls. Il y a même des mesures qui consistent à faire appliquer du texte qui existait déjà comme, par exemple, l'autorisation pour les OPMR [Observatoires des prix, des marges et des revenus dans les Outre-mer, dont la principale mission est d'étudier le coût de la vie et le pouvoir d'achat des habitants] de saisine des services de l'État ou de l'autorité de la concurrence.
Ni ce projet de loi, ni l'accord d'octobre 2024 [le « protocole d'objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère », signé entre l'État, les distributeurs et différents acteurs du monde économique, dans un contexte de mobilisation sociale, destiné à agir sur le pouvoir d'achat, la transparence, la concurrence et la transformation économique des territoires ultramarins], n'auront la moindre efficacité pour agir contre la vie chère en Outre-mer.
Depuis trois ans, je dis qu'il faut s'attaquer aux vraies causes de la vie chère. L'accord d'octobre 2024 s'appuie sur le fait qu'elle est due aux frais d'approche [les surcoûts liés à l'éloignement, comme les frais de transport, sachant que la majeure partie des produits distribués à la Martinique et dans les Outre-mer sont importés] et l'octroi de mer [taxe perçue sur les marchandises et biens importés de la métropole à des collectivités d'Outre-mer]. C'est une réelle erreur d'analyse.
S'attaquer aux causes de la vie chère, c'est s'attaquer à la concentration des marchés en Outre-mer. Aujourd'hui, quelques groupes ont des positions dominantes dans le domaine de la distribution. Et, en plus d'être dominants dans ce secteur, ils le sont aussi dans d'autres. À cela s'ajoute le modèle économique de la distribution, avec une pratique excessive des marges arrière [rémunération ou remise différée versée par un fournisseur à son distributeur]. Tout cela fait que ces acteurs dominants seraient les mieux à même de baisser leurs prix, mais ils n'ont aucun intérêt à le faire.
La vie chère, source de tension récurrente Outre-mer
Le dispositif de bouclier qualité-prix a été mis en place en Martinique et, plus globalement, dans les collectivités d'Outre-mer, à la suite de la loi du 20 novembre 2012 relative à la régulation économique en Outre-mer. Objectif : « Améliorer le fonctionnement de la concurrence afin de lutter contre la vie chère », peut-on lire sur le site du gouvernement.
Cette loi résulte notamment du climat social tendu quatre ans plus tôt dans les Antilles. Entre octobre 2008 et mars 2009, une grande grève générale contre la vie chère avait paralysé pendant une dizaine de jours la Guyane, puis la Martinique et la Guadeloupe durant respectivement 38 et 44 jours, comme l'a rappelé l'année dernière le média La 1re.
Quinze ans plus tard, à l'automne 2024, la Martinique a de nouveau été secouée par un mouvement de protestation, toujours contre la vie chère - les produits alimentaires s'y affichent 40 % plus chers que dans l'Hexagone, selon l'Insee. La mobilisation sociale a même dégénéré en violences urbaines, ce qui a conduit l'État et les acteurs économiques, dont les distributeurs, à se mettre autour de la table des négociations et à signer un accord destiné à faire baisser les prix de l'alimentaire de façon durable. Malgré la signature de ce protocole, les prix ont enregistré en juillet une progression de 0,8 % sur un an en Martinique, d'après l'Insee.