Agriculture: la crise conforte le modèle, plus résilient, des circuits courts

"La multicanalité est fondamentale pour la résilience des fermes", souligne le président de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab), Guillaume Riou.
DR

"La multicanalité est fondamentale pour la résilience des fermes", souligne le président de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab), Guillaume Riou.
DR
Méfiance vis-à-vis des conditions d'hygiène des grandes surfaces, crainte d'une pénurie alimentaire, envie d'être solidaires vis-à-vis des producteurs Français, retour à "l'essentiel"... Les raisons de l'engouement pour les "circuits courts" que l'on remarque depuis le début du confinement n'ont pas encore été analysées. Mais le constat est là: tout au long des deux dernières semaines, les agriculteurs qui vendent directement leurs produits aux consommateurs ont été de plus en plus sollicités.
Les "drives fermiers", où l'on retire des paniers préalablement commandés sur internet, et qui permettent ainsi de réduire au maximum les contacts avec les vendeurs et d'autres clients, ont notamment le vent en poupe.
Les plateformes en ligne qui répertorient ces drives et facilitent leurs contacts avec les consommateurs confirment cette hausse d'activité. "Chez nos producteurs, les commandes ont été multipliées par quatre", affirme Sébastien Zulke, cofondateur de Cagette.net. "Certains se demandent comment faire pour y répondre". "D'une dizaine par jour avant la crise, les achats quotidiens sont passés à une centaine", constate également Pablo Fernandez, cofondateur de Kuupanda.
Les livraisons à domicile de produits venant directement de la ferme saturent aussi. Chez Cultures Locales, startup qui livre à Paris des produits cultivés dans un rayon de 120 km autour de la capitale, le panier moyen a crû de 44%, et les créneaux de livraison, bien que doublés, sont complets une semaine à l'avance, affirme le fondateur Thierry Clastres. L'entreprise, créée en décembre, a réalisé en trois mois le volume d'activité qu'elle avait prévu en deux ans. Kelbongoo, qui livre depuis 2013 à Paris des produits de Picardie, a connu une multiplication par cinq du trafic sur son site internet, ainsi qu'une hausse de plus de 30% du nombre de commandes.
Les ventes sur Amazon de paniers de légumes Prince de Bretagne, lancées par la coopérative Sica Saint-Pol de Léon en septembre, décollent aussi.
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

Nombre de producteurs confrontés à la fermeture d'autres débouchés (restauration hors domicile et collective, marchés) expérimentent alors aussi ces canaux, en lançant des drives et en s'inscrivant sur les plateformes.
Cagette.net, qui depuis son lancement en 2015 a convaincu 2.750 producteurs dont 450 payants, a enregistré depuis samedi dernier 320 nouveaux inscrits dans toute la France, grâce à une offre d'une période d'essai gratuite avec accès simplifié, visant à "dépanner" les agriculteurs en difficulté. Kuupanda, qui pendant la crise fait cadeau de 100% des commissions -normalement de 11%- aux producteurs, a séduit 60 nouveaux adhérents: le même nombre que pendant les six mois précédents. Et "ça monte tous les jours", se réjouit Pablo Fernandez. Même le marché de Rungis tente d'ailleurs de créer un contact plus direct entre ses producteurs franciliens et les consommateurs parisiens, via l'ouverture du site éphémère "Rungis livré chez vous", ouvert aux particuliers de Paris et de la petite couronne.
Dans cette nouvelle adaptation entre demande et offre, les agriculteurs qui pratiquaient déjà des formes de circuits courts, comme la vente à la ferme ou sur les marchés, se trouvent néanmoins avantagés. "La vente directe est un métier très professionnalisé et réglementé", observe Jean-Marie Lenfant, évoquant entre autres la nécessité d'assurances spécifiques, d'équipements tels que des caisses enregistreuses... Si les Chambres d'agriculture peuvent accompagner les agriculteurs, cela demande un peu de temps.
Sans compter que certains regroupements de consommateurs et producteurs, fondés sur des engagements de long terme, ne peuvent intégrer de nouveaux membres du jour au lendemain. C'est le cas des Amap, pionnières depuis 2000 des circuits courts. Seules les producteurs qui en faisaient déjà partie ont ainsi pu bénéficier d'adaptations des contrats à la hausse de la demande.
De même pour les plateformes, dont les membres ont pu absorber les pertes sur d'autres marchés:
Lui-même agriculteur céréalier-meunier, il se réjouit que la demande en circuits courts de ses farines compense en partie les pertes sur les marchés de la restauration collective et hors-domicile. "La multicanalité est fondamentale pour la résilience des fermes", convient le président de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab). Un modèle particulièrement pratiqué par les exploitations bio, souligne-t-il:
Cet atout en engendre en outre souvent d'autres:
Beaucoup estiment donc que le succès des circuits courts en période de crise aura des effets de long terme. "Le mouvement croît déjà depuis dix ans", note Eliane Anglaret, présidente de l'association Nature et Progrès, qui rappelle que les Amap sont passées de zéro à 2000 en moins de 20 ans.
Du côté des producteurs aussi, l'envie d'être plus autonomes face aux coopératives, de déterminer ses propres prix, de diversifier les sources de revenus, se fait de plus en plus sentir, note Jean-Marie Lenfant, qui constate depuis un an un nouvel afflux de jeunes agriculteurs au réseau Bienvenue à la ferme. Et si la gestion des commandes, préalable aux drives fermiers et aux livraisons, demande du temps, les outils facilitant la tâche des producteurs qui veulent se lancer sont de plus en plus nombreux. Tant Cagette.net que Kuupanda visent justement à simplifier la centralisation des données et les échanges avec les consommateurs, via des logiciels dédiés voire des formations.
Selon Pablo Fernandez, c'est justement cette autonomie qui assurera le développement des circuits courts:
Les prix des légumes Prince de Bretagne vendus sur Amazon ont d'ailleurs déjà baissé grâce à l'augmentation des volumes, qui a permis d'optimiser la logistique, affirme Marc Keranguéven.
Certes, la fin des circuits longs n'aura pas lieu demain. "En Bretagne, nous avons trop de producteurs pour alimenter seulement le marché local", note le président de Sica Saint-Pol de Léon, pour qui d'ailleurs la vente de fruits et légumes sur Amazon est anecdotique, et dont 40% de la production est exportée. "Un système de filières longues va continuer", admet Guillaume Riou.
À lire également