"Les maires ont la responsabilité d'assurer l'autonomie alimentaire des villes"

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Le développement de nouvelles techniques de régénération végétale permet désormais d'augmenter significativement la productivité de l'agriculture urbaine, et donc de mener des expériences de production intéressantes sur de petites surfaces, soulignent Sabine Becker et François Rouillay.
"Le développement de nouvelles techniques de régénération végétale permet désormais d'augmenter significativement la productivité de l'agriculture urbaine, et donc de mener des expériences de production intéressantes sur de petites surfaces", soulignent Sabine Becker et François Rouillay. (Crédits : Reuters)
De plus en plus étalées, les villes dépendent désormais de la chaîne alimentaire mondialisée, et de ses nombreux aléas, pour se nourrir. Mais elles peuvent retrouver leur autosuffisance, prônent l’urbaniste Sabine Becker et le chercheur François Rouillay dans un livre publié le 11 février intitulé « En route pour l’autonomie alimentaire ». Ils expliquent à "La Tribune" le sens et les implications d’un tel projet.

LA TRIBUNE - La notion d'autonomie alimentaire, à laquelle vous consacrez votre livre, est de plus en plus souvent évoquée dans le débat public autour de l'alimentation. Qu'est-ce qu'elle désigne?

SABINE BECKER et FRANÇOIS ROUILLAY - Liée à la nécessité d'une alimentation respectueuse du vivant, l'autonomie alimentaire renvoie à la perspective d'une "terre d'avenir" sur le territoire: c'est-à-dire d'une terre vivante en capacité de nourrir et maintenir en bonne santé ses enfants. Trois idées sont donc imbriquées dans cette notion: le respect du sol et de la biodiversité, le maintien de la santé, et une alimentation nécessairement locale.

Elle vise à restaurer le lien entre producteurs et mangeurs, qui aujourd'hui est coupé à deux endroits. Les producteurs sont en effet exposés à une concurrence mondialisée. Leurs produits voyagent des centaines, voire des milliers, de kilomètres avant d'atteindre les mangeurs, et sont parfois massivement gaspillés. Les producteurs ne voient donc plus la nourriture au travers du territoire et de leurs habitants, mais des comptes d'exploitation et des marchés. Les consommateurs pour leur part regardent la nourriture par le biais de la publicité, du temps pressé, de leur four à micro-ondes... Ils ne prennent plus le temps de travailler des produits bruts et de rencontrer les producteurs. Ils cherchent une facilité nutritive accentuée par les colorants, les exhausteurs de goût. Il faut donc un changement de regard pour induire un changement de comportement.

Quelle est justement l'utilité politique - en entendant le mot "politique" au sens large - de cette notion d'autonomie alimentaire?

Elle peut notamment permettre de transformer positivement les politiques d'aménagement du territoire. Pendant les 50 dernières années, l'étalement urbain a eu lieu au mépris du respect des zones de production de nourriture autour des villes. Les villes, qui auparavant étaient autosuffisantes, dépendent désormais de la chaîne alimentaire mondialisée pour se nourrir. Elles ne disposent plus que de trois jours de stock d'aliments en moyenne. Mais les risques de rupture de cette chaîne mondialisée sont divers: incendies, inondations, conflits sociaux, maladies... On peut donc affirmer que les villes sont aujourd'hui en situation d'insécurité alimentaire.

Les maires des communes ont ainsi la responsabilité politique de prendre des mesures pour assurer la sécurité alimentaire de leurs villes, pour en garantir la résilience en cas de rupture de la chaîne alimentaire, en créant, à côté des zones d'activité économique ou commerciale, des zones d'activité nourricière. Ils n'ont d'ailleurs besoin d'aucune autorisation pour faire cela. Ils peuvent acquérir des terres, comme l'a fait à Val-de-Reuil la Communauté d'agglomération Seine-Eure, afin de développer une agriculture biologique sur 110 hectares situés sur le périmètre de protection de captage de sa ressource en eau. La collectivité a même transformé un ancien bâtiment industriel, de 10.000 mètres carrés, en "pôle alimentaire", où les producteurs commercialisent leurs produits, les conditionnent, partagent des outils agricoles, organisent des cours de cuisine... En un an, cela a permis de recréer les 59 emplois détruits à cause de la fermeture de l'ancienne usine.

Tout repose donc sur les épaules des maires?

S'alimenter est l'affaire de tous. La partie se joue donc à quatre: l'apprentissage et l'organisation des 21 actions que nous suggérons dans notre livre réunissent élus locaux, monde économique, paysans et habitants. L'association Réseau Cocagne a par exemple créé 102 fermes biologiques d'insertion et 6 structures agroalimentaires autour de la France. Elles emploient plus de 5.600 personnes et génèrent 16,3 millions d'euros de chiffre d'affaires annuels par la seule vente de légumes. A Amiens et Bayonne, les habitants retournent le gazon des HLM pour y construire des potagers.

La transition alimentaire implique d'ailleurs la transition agricole. Et dans cette transition les paysans, qui aujourd'hui vivent une crise terrible, doivent être accompagnés. Les structures de maraîchage du futur seront participatives et écologiques. C'est déjà le cas au Québec, ou des communautés de communes achètent des terres et y emploient des formateurs qui apprennent aux enfants, aux personnes en insertion, aux citoyens, à cultiver, conserver et cuisiner les produits.

Mais l'agriculture urbaine peut-elle vraiment nourrir les villes dans un monde de plus en plus urbanisé et où la population ne cesse de croître?

Afin d'assurer l'autonomie alimentaire des villes il faut inclure le territoire autour, celui compris dans un rayon permettant de les approvisionner en une heure. Et déjà aujourd'hui, 75% de la production agricole mondiale vient de petites exploitations.

Mais le développement de nouvelles techniques de régénération végétale permet désormais d'augmenter significativement la productivité de l'agriculture urbaine, et donc de mener des expériences de production intéressantes sur de petites surfaces, de mettre à profit les interstices cultivables. Des chercheurs à Rennes ont ainsi constaté que l'agriculture urbaine peut apporter beaucoup à l'autonomie alimentaire des villes, en permettant de réduire le périmètre d'approvisionnement. Sans compter ses autres atouts: l'éducation, la réduction des pollutions, la régénération des sols.

Cette autonomie alimentaire peut-elle coexister avec une économie mondialisée?

Oui, mais elle représente un monde séparé, fondé non plus sur la compétition, les marchés, les valeurs monétaires, mais sur le partage, la coopération, la proximité, le respect du vivant. Il s'agit tout d'abord de débrancher de la prise de la mondialisation, en se nourrissant sobrement. Ensuite, l'apprentissage de l'autonomie et de la coopération peut inspirer la mise en place d'autres biens, services, voire de systèmes monétaires locaux. Le partage créé l'abondance. Alors, les vents des marchés et de la finance peuvent passer au-dessus de ce monde sans impact.

À la veille des municipales, trouvez-vous que les Français sont demandeurs d'une telle transition?

Cela fait des années que nous suivons ces thématiques Et depuis quelques mois, nous avons constaté un véritable bond dans l'intérêt qu'elles suscitent. Deux thèmes reviennent en force dans quasiment tous les débats locaux en vue des municipales: l'environnement et l'alimentation.

Ces mêmes Français vous semblent-ils prêts à faire les sacrifices impliqués par l'autonomie alimentaire?

Toute transition conduit nécessairement à faire des choix. Retrouver le lien avec le sol et l'assiette demande de travailler davantage au profit du vivre ensemble que de la productivité. Et au départ, il y a certes un acte de courage, inhérent à la prise de conscience individuelle et collective de la nécessité d'un changement de cap. Mais les « sacrifices » demandés par le parcours de l'autonomie alimentaire ne sont pas si importants: on peut bien se passer de café ou de bananes... Il nous rend d'ailleurs en retour d'autres formes de confort, en dessinant des territoires où les gens ont envie de s'installer car la qualité de vie y est meilleure.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

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Commentaires
a écrit le 21/02/2020 à 17:45 :
Il nous semblait que c'était la vocation des marchés (au sens premier comme au sens figuré dans la novlangue libérale) de mettre en contact les producteurs et les consommateurs ?
Serait-ce qu'il serait devenu inopérant, voire nocif? Que la main invisible du marché serait devenue totalement immorale, baladeuse ?

Imagine t'on les maires devenir directeurs de Kolkhoze pour assurer la sécurité alimentaire face aux aléa des marchés mondialisés.

Pauvres maires, ils n'ont même plus les moyens de faire le minimum, et on leur demande en plus d'organiser un Rungis dans chaque commune.
a écrit le 21/02/2020 à 17:18 :
le seul atout électoral serait d aider ! voir de mettre un local pour le circuit cour .. le plus pour les petites exploitations au détriment biensur des grandes surfaces et des lobbys de la FNSEA
a écrit le 21/02/2020 à 17:18 :
le seul atout électoral serait d aider ! voir de mettre un local pour le circuit cour .. le plus pour les petites exploitations au détriment biensur des grandes surfaces et des lobbys de la FNSEA
a écrit le 21/02/2020 à 15:33 :
je les vois comme de faux spécialistes . Pourquoi ne parlent ils pas de la BETISE de nos gouvernants qui subventionnent le petrole vert alors qu'il faudrait garder la terre pour nourrir le peuple ,,,,,,?????? Visitez une usine de méthanol vous y verrez plein de bons légumes que les normes européennes empêchent d(utiliser
a écrit le 21/02/2020 à 13:06 :
Bel article, merci.

Débrancher les besoins fondamentaux des systèmes mondialisés est en effet un besoin impérieux. Pour les laisser péricliter en préservant l'essentiel pour les peuples.

Inspirant
a écrit le 21/02/2020 à 12:49 :
mal Paris et diverses grandes villes qui sont à l'étroit, où les espaces verts manquent, assurer leur autonomie alimentaire. Et les campagnes deviendront des déserts ? Certains rêvent
a écrit le 21/02/2020 à 11:52 :
Cela reste un peu hypocrite puisque nos politiciens nationaux s'ils n'étaient pas aussi compromis avec les pollueurs et la finance européenne aussi devraient imposer une autonomie alimentaire saine puisque dépositaire de la santé des citoyens.

Or le cancer est passé première cause de mortalité avec des politiciens faibles, incultes et corrompus à notre tête, c'est aux maire, à savoir le tout venant, de faire tout ce qu'il y aurait à faire afin de pallier la cupidité de quelques uns.

Ils peuvent vous répondre légitimement que vous êtes bien gentils mais que déplacer des montagnes est à la portée d'une multinationale mais pas à celle d'un artisan.
a écrit le 21/02/2020 à 11:23 :
Si le projet semble très intéressant, il oublie les producteurs du tiers-monde, qui dépendent de leurs exportations. Tous ces pays tiers n'ont pas la possibilité de produire le nécessaire à leur survie à cause du manque d'eau et pauvreté des sols.
a écrit le 21/02/2020 à 10:45 :
D’autant que les précipitations sont hors normes ... autant en profiter... tirer un avantage du réchauffement climatique, certains sont devenus milliardaires grâce à ce filon.
Exploiter la faiblesse... de la nature...
a écrit le 21/02/2020 à 10:36 :
le jour ou il y a rupture sur les chips alors que vous aviez prevu un apero, coller un proces au maire, c'est lui qui est coupable et doit expier ses peches

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