Le Brésil à la recherche d'un second souffle économique

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Sao Paulo / Copyright Reuters
Sao Paulo / Copyright Reuters (Crédits : REUTERS)
La croissance s'essouffle au Brésil, premier des cinq pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), symbole du décollage des pays émergents. Devenu la sixième économie mondiale, le pays bute sur le manque d'infrastructures et doit engager des réformes structurelles. Pour réussir ce défi, Dilma Rousseff, la présidente, multiplie les plans de soutien à l'industrie et ne recule pas devant les mesures protectionnistes.

La profusion de c?urs roses sur les vitrines et les déclarations d'amour à la radio n'y ont pas suffi : les magasins n'ont pas connu le boom de consommation espéré le jour de la fête des mères, ni celui de la Saint-Valentin, fêté le 12 juin au Brésil. Deux semaines à peine après le début de l'hiver austral, les magasins cassent les prix. Dans la rue Visconde de Piraja, une artère chic du quartier d'Ipanema, les commerçants n'ont qu'un mot à la bouche : liquidação. Les promotions atteignent 70 %, et si les clients sont habitués à payer en plusieurs fois sans intérêt, ils découvrent que certains magasins leur proposent non seulement d'étaler l'achat sur deux ou trois mois, mais aussi sur six, huit, voire dix. « On sent bien que les gens sont prudents, ou qu'ils ont mis toutes leurs économies dans l'achat d'une voiture », confie Juliana, gérante d'un magasin de vêtements.

À peine 2,7 % de croissance en 2011, contre 7,5 % en 2010

Et pour cause : les ventes de véhicules se sont envolées de 22 % en juin, dépassant les 350 000 unités. Un record dans l'histoire de l'industrie automobile, à peine dépassé en mars et en décembre 2010. L'engouement s'explique par la baisse de l'impôt sur les produits industriels (IPI). Mais l'euphorie compense à peine les résultats du secteur : il boucle le semestre avec 1,72 million d'unités vendues, soit 1 % de moins qu'en 2011 à la même époque. Si l'industrie automobile est scrutée de près par le gouvernement et les économistes, c'est qu'elle est emblématique de la situation économique brésilienne. Le secteur a connu une forte croissance ces dernières années, essentiellement pour alimenter un marché intérieur - 3,63 millions d'unités en 2011 ! - dopé par une meilleure distribution des revenus, héritage des années Lula, mais aussi pour répondre aux exportations, 20 % de la production. Les salariés du secteur ont obtenu de fortes hausses de salaire, acheté une maison et inscrit leurs enfants à l'université. Ils sont représentatifs de cette « nouvelle classe moyenne » qui a propulsé le Brésil au rang de sixième économie mondiale l'année dernière.
Quand l'industrie a commencé à donner des signes de fléchissement, en septembre dernier, c'est aussi l'automobile qui a bénéficié des premiers coups de pouce du gouvernement. Un sentiment d'urgence s'est emparé de Brasilia : 2011 a affiché une croissance décevante, à peine 2,7 %, contre 7,5 % en 2010, et la Banque centrale ne table plus que sur 2,5 % cette année. Pour enrayer le ralentissement, conséquence de la crise européenne, le gouvernement a sorti la grosse artillerie. Au-delà des baisses d'impôts et de charges pour l'industrie, il a aussi actionné le levier monétaire. Traditionnellement très prudente, la Banque centrale a changé son fusil d'épaule en août, en entamant une baisse du taux de base, passé de 12,5 à 8,5 %. Objectif : doper la consommation et l'investissement, et, au passage, réduire le service de la dette, ce qui libère des marges de man?uvre financière pour le gouvernement. Autre impact : rendre moins attractif l'achat d'obligations d'État par des acteurs internes - qui pourraient opter pour l'investissement productif - et surtout par des spéculateurs étrangers, dont les liquidités déversées sur le Brésil ont provoqué, ces dernières années, une dangereuse survalorisation du real, la devise brésilienne. Un « tsunami monétaire », selon Dilma Rousseff.
L'inquiétude a aujourd'hui un nom : désindustrialisation. Le secteur secondaire, qui représentait 50 % des exportations en 2007, ne pèse plus que 40 % aujourd'hui. La hausse du real a plombé les ventes à l'étranger, alors que les importations explosaient. Le protectionnisme est d'ailleurs un des autres instruments sollicités par le gouvernement. En septembre 2011, il a annoncé la hausse de 30 points de l'imposition sur les véhicules dont la production n'est pas à 65 % effectuée sur le territoire national ou dans le Mercosur - la zone économique du cône sud-américain -, et ce jusqu'à la fin de 2012. Il s'engage aussi à acheter une partie des équipements publics sur le marché local. Parallèlement, le Brésil est le pays le plus actif du monde en terme de plaintes devant l'OMC (80 ces deux dernières années), pour protester contre des mesures anti-dumping, en provenance d'Asie notamment.

Baisse des productions industrielle et agricole

Sur le front du crédit, la présidente a entrepris une bataille inédite, en affrontant les banques sur la question des spreads, la différence entre le taux du marché interbancaire et le taux offert aux clients, ainsi que sur les tarifs, très élevés. Les établissements publics (Banco do Brasil et Caixa Economica Federal) ont été chargés d'ouvrir la danse en cassant le marché. Ces plans de relance semblent toutefois impuissants. En mai, la production industrielle était inférieure de 4,3 % par rapport à l'année dernière, la neuvième baisse consécutive. Les matières premières agricoles et minières, font aussi pâle mine, déprimées par le ralentissement de l'activité en Chine. Pour couronner le tout, une sécheresse a mis à genoux de nombreuses entreprises du secteur agricole, la production de soja a par exemple chuté de 20 % par rapport à l'année dernière.
Une question taraude le gouvernement : en 2008-2009, le cocktail baisse des taux, réductions des impôts et des charges sur l'industrie était parvenu à sauver le Brésil de la crise, pourquoi n'en est-il pas de même aujourd'hui ? « Parce qu'en 2011, le gouvernement a fait une erreur de jugement en réduisant trop brutalement la croissance », répond João Sicsú, économiste à l'université fédérale de Rio de Janeiro. La préoccupation était légitime : le Brésil est incapable de tenir durablement une croissance de 7,5?%. Le manque de main-d'?uvre qualifiée et la pauvreté des infrastructures provoquent des goulots d'étranglements et, partant, un regain d'inflation et des importations, qui viennent compenser le manque de production locale. Mais Brasilia a eu la main trop lourde, avec une augmentation agressive du taux d'intérêt, 50 milliards d'euros de dépenses de l'État gelés et une réduction du volant de crédits du BNDES, la banque publique d'investissement. « En cassant la croissance, le gouvernement a généré un climat de pessimisme au sein des entreprises, et c'est dans ce contexte que le Brésil a commencé à souffrir des effets de la crise européenne », poursuit João Sicsú. Comme en 2008, le gouvernement compte sur les politiques contracycliques pour relancer l'activité. « Le problème, c'est que ces mesures ne fonctionnent que si l'entrepreneur a confiance en l'avenir, sinon, il n'investit pas », conclut l'économiste. Par ailleurs, le modèle économique des dix dernières années, fondées sur une expansion de la consommation des ménages à crédit est peut-être en train de toucher ses limites : 8 % des personnes endettées ne parviennent plus à rembourser, un record.
Les plans de relance du gouvernement sont-ils efficaces ? Pour la Confédération nationale de l'industrie (CNI), ils limitent la casse, mais ne changent pas la situation globale du secteur. Reconnaissant que le problème de compétitivité va aujourd'hui au-delà de la question du taux de change, la CNI plaide pour des réformes structurelles, avec une réduction des charges fiscales et une forte augmentation des investissements en infrastructure.
Ces dernières restent en effet le talon d'Achille du Brésil. À peine 10 % des routes brésiliennes sont pavées, les 30 000 kilomètres de chemin de fers sont sous-utilisés, les ports sont engorgés, et les aéroports, dépassés. en 2011, pour la première fois, l'investissement total (public et privé) a connu une croissance supérieure à celle de la consommation, et le mouvement devrait se poursuivre cette année. une bonne nouvelle, selon Roberto Messenberg, économiste à l'Institut de recherche économique appliquée (Ipea), qui regrette toutefois la lenteur : « Le taux d'investissement au Brésil est aujourd'hui de 20 %, il faudrait qu'il atteigne 25 % pour permettre une croissance soutenable ».

Les retards pénalisants de l'investissement public

Pour ce faire, il estime que le gouvernement doit faire un geste fort, en augmentant sensiblement l'investissement public. C'était en théorie l'objectif du Programme d'accélération de croissance (PAC), élaboré par Lula et repris en main par Dilma, mais il affronte d'importants retards. Entre janvier et mai 2012, seuls 15 % des 16,5 milliards de dollars alloués au programme cette année avaient été déboursés.
L'origine des atermoiements du gouvernement fédéral n'est pas claire : « Ce sont peut être des problèmes politiques, un excès de centralisation, trop de contrôles, pas assez de personnel... », analyse João Sicsú. Pour lui, il faudrait décentraliser l'investissement, et inciter les États régionaux et les villes à dépenser, quitte à renégocier leurs dettes avec le pouvoir central. C'est en partie le chemin choisi par Dilma Rousseff, qui vient d'annoncer que le BNDES mettait 10 milliards de dollars remboursables sur vingt ans à disposition des États régionaux afin qu'ils investissent dans le secteur des transports.
Reste à savoir si ce dernier plan de relance dessine une reprise en main de la question de la productivité brésilienne, ou s'il est dicté par des considérations électorales, à quelques mois des élections municipales d'octobre. Contrairement à ses collègues européens, Dilma Rousseff est en bonne situation pour mettre en place des réformes. Même si la création d'emplois faiblit, elle reste positive, et le taux de chômage, à 5,8 % est le plus bas de l'histoire. Les marges de man?uvre budgétaires sont réelles, avec une dette représentant à peine 35,7 % du produit intérieur brut. Surtout, la popularité de la présidente est au plus haut : fin juin, 77 % des Brésiliens plébiscitaient son action. Il ne reste plus qu'à attendre la Coupe du monde de football en 2014.

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10 milliards de dollars...
La présidente du Brésil, Dilma Rousseff - dont 77 % des Brésiliens plébiscitent l'action - vient d'annoncer que 10 milliards de dollars, remboursables sur vingt ans seront mis à disposition des états régionaux afin qu'ils investissent dans le secteur des transports.

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