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OPINION. « Ne laissons pas le numérique devenir le pré carré des libertariens »

Arno Pons

Publié le 26 mars 2025 à 12:59 - Mis à jour le 27 mars 2025 à 11:28

Arno Pons, délégué général du Digital New Deal.

Arno Pons, délégué général du Digital New Deal.

Arno Pons dr

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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OPINION. Nos démocraties font face à un nouveau péril majeur : l’arrivée au pouvoir depuis le 20 janvier du libertarianisme, tournant historique comme le furent jadis le communisme ou le fascisme, qui fracture nos institutions et rapproche les extrêmes populistes. En politisant le numérique, Musk et ses amis de la Maison Blanche nous obligent à sortir de la naïveté et à défendre la régulation. Par Arno Pons, délégué général du think tank Digital New Deal.

Depuis le 20 janvier et l'arrivée de JD Vance et Elon Musk aux commandes, nous vivons un moment rare dans l'histoire contemporaine : celui où une idéologie marginale, le libertarianisme, accède à l'exercice du pouvoir. Ce basculement rappelle d'autres tournants historiques où une pensée politique radicale a cessé d'être une posture intellectuelle pour devenir une force institutionnelle. C'était il y a un siècle avec le communisme et le fascisme.

Portée par une vision absolutiste de la liberté d'expression, cette idéologie menace de fissurer nos institutions et de précipiter une coagulation dangereuse des extrêmes - de droite comme de gauche - portée par des réseaux de moins en moins sociaux. Il est urgent que nos gouvernements et responsables politiques prennent la pleine mesure de cette menace, qui se déploie sous nos yeux.

Convergence des populismes

Ce phénomène, invisible en surface mais d'une puissance redoutable, pourrait transformer nos sociétés. Les populismes insoumis et les nationalismes radicaux, s'ils s'opposent au grand jour, convergent parfois dans les arcanes numériques, où algorithmes et recommandations ciblées constituent la nouvelle fabrique de l'opinion. Il suffit en effet parfois de quelques clics, de quelques partages, pour que des discours populistes opposés se rencontrent, unis par un même refus du « système ». À l'abri des regards et des statistiques officielles, ces différentes mouvances se rejoignent dans l'espace numérique, prêtes à ressurgir et à bousculer les équilibres.

En réalité, populisme et libertarianisme font bon ménage. Ils portent en eux la même ambition de gommer, voire supprimer, l'État et ses élites. Une économie sans contraintes et une opinion publique sans filtres exercent une séduction commune pour ces deux courants politiques alternatifs qui alimentent le même moteur anti-démocratique.

Que ce soit sur X, TikTok ou Facebook, ces « boîtes noires » orchestrent des rapprochements insoupçonnés, couvant dans l'ombre des mouvements tels que les gilets jaunes ou, pire, prêts à jaillir lors d'échéances électorales. Il suffirait alors qu'un homme ou une femme se lève et parvienne à catalyser cette hybridation sous la bannière libertarienne pour que s'ébranle la République.

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Le « free speech », un piège pour fracturer nos démocraties

C'est une mécanique aussi fascinante que dangereuse : le libertarianisme exalte une parole prétendument « libre » pour mieux fracturer nos démocraties. Il a suffi de quelques jours à Elon Musk pour semer le trouble dans l'Union européenne. Quelques tweets à peine, pour que l'opinion vacille, envoûtée par les promesses d'une culture « free ».

Le « free speech », présenté comme un idéal de liberté, est en réalité un piège, un vecteur qui unit des idéologies inconciliables, manipulé par des acteurs cherchant à déstabiliser nos démocraties, aidés des algorithmes opaques des géants technologiques influençant nos opinions.

Meta l'avait d'ailleurs reconnu dans une note interne en 2016 : « 64 % de toutes les adhésions à des groupes extrémistes proviennent de nos outils de recommandation... nos systèmes aggravent le problème ». Ajoutez-y les ambitions politiques de leurs propriétaires, et vous voyez émerger un risque de manipulation massive, où le libertarianisme devient l'outil d'une ploutocratie technologique. Les déclarations récentes du vice-président américain J.D. Vance, à Munich ou même avant lorsqu'il menaçait de priver l'OTAN de financements si l'Union européenne appliquait sa législation contre X, sont des signaux clairs : nos démocraties sont testées, nos principes remis en question par une politisation croissante du numérique.

Ne pas rester passifs

L'Europe est prise dans un étau géopolitique. D'un côté, les cyberingérences de la Russie (Slovaquie, Roumanie, Moldavie,...) et de l'autre, les pressions désormais ouvertes des États-Unis (Allemagne, Grande-Bretagne,...). Face à cette tenaille, nous ne pouvons pas rester passifs.

Notre think-tank s'adresse ici aux gouvernants, aux partis, aux acteurs de la vie publique : le champ numérique n'est plus simplement un espace d'expression, il est aussi celui où se nouent de nouvelles alliances. Sous le vernis d'une liberté d'expression totale, les libertariens alimentent la confusion, encouragent des rapprochements improbables, notamment entre des libertaires anticapitalistes et des souverainistes identitaires, qui pourraient bientôt bouleverser l'échiquier politique.

Ce phénomène se développe à bas bruit, dans les recoins des réseaux sociaux, dissimulé par des algorithmes qui savent si bien lire dans nos colères et nos frustrations. L'avènement d'une nouvelle ère, celle des IA génératives à agendas politiques, comme Grok, rend l'entreprise plus aisée encore : manipuler, influencer, convaincre, tout cela peut se faire en quelques secondes, sous couvert d'innovation et d'utopie libératrice.

Ne pas avoir peur de réguler

C'est pourquoi nous lançons un appel solennel pour une prise de conscience collective. Avec la politisation du numérique par les libertariens, nous entrons dans une nouvelle ère où les réseaux sociaux deviennent le théâtre d'une convergence idéologique invisible, et potentiellement dévastatrice. Ne tombons pas dans le piège du « free speech » absolutiste, où réguler devient un blasphème.

Le droit protège et élève les individus. L'Europe se distingue par son approche humaniste. De fait, la régulation constitue un rempart essentiel pour protéger ce que nous avons de plus précieux : notre démocratie. La régulation incarne un « soft protectionnisme » nécessaire pour fixer nos propres règles, défendre nos valeurs et préserver nos intérêts. A l'heure où les rapports de force sont impitoyables, nous ne pouvons rester passifs. Comme l'a souligné le Président de la République, il nous faut dans ce monde de carnivores être, à minima, omnivores. Nous ajoutons, des omnivores évoluant en meute pour ne pas être dévorés, et maîtrisant les rares armes dont ils disposent.

En 2007, Emmanuel Macron avait perçu le déclin du clivage droite-gauche. En 2025, nous pourrions assister à l'émergence d'un nouveau paradigme, porté par le libertarianisme. Agissons avec lucidité et courage pour préserver nos démocraties de la manipulation algorithmique et d'une ingérence à grande échelle de ces « ingénieurs du chaos », qu'ils soient étrangers ou domestiques...

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Aucune force démocratique ne peut se satisfaire d'un tel péril. Ne laissons pas le numérique devenir le pré carré des libertariens : assumons notre responsabilité de politiser à notre tour l'espace numérique, à l'aune de nos valeurs Humanistes.

Arno Pons

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