Guillaume Durand sur son cancer : « Ça suffit, le silence ! »
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel

Guillaume Durand publie son livre « Bande à part » aux éditions Plon.
LTD/Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel

Guillaume Durand publie son livre « Bande à part » aux éditions Plon.
LTD/Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche
Ses parents ont choisi le prénom Guillaume en hommage à Apollinaire. Ce n'est pas sous le pont Mirabeau qu'il a grandi mais dans le quartier de Rimbaud et de Mallarmé, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Plus précisément, rue Mazarine où la galerie de Lucien et Nicole Durand fut pendant un demi-siècle le repaire de l'avant-garde artistique.
Gamin, il observait son père et Aragon parler chiffon, exclusivement de cravates ; sa mère pester contre Simone de Beauvoir qui trimbalait avec elle des liasses de billets pour les déposer à la banque. Sa carrière professionnelle, tout le monde la connaît. D'abord prof d'histoire puis journaliste télé et radio, Guillaume Durand a vécu mille et une vies. L'actuelle a pris un autre tournant le 25 juin 2021, après onze heures d'opération de la mâchoire à la suite d'un cancer agressif. Ainsi est-il, Guillaume, un combattant des années Durand
Comment vous sentez-vous ?
Je vais bien. J'ai toujours eu, peut-être à cause du sport, un côté Fight Club. Il est hors de question de se laisser enterrer par quelque chose que l'on peut combattre, de ne pas traverser le mur que l'on a devant soi. Au lieu de tomber dans la danse macabre, j'ai plutôt mis à distance le cadavre exquis que j'aurais pu être. J'ai eu aussi beaucoup de chance d'avoir été autant soutenu. Quand j'allais en radiothérapie pour entrer dans cette espèce de four à pain effrayant, je lisais les petits mots que ma fille m'envoyait. Mais c'est quand même très dur quand la vie vous envoie comme signe qu'elle va peut-être vous effacer plus vite que les autres. Ce n'est pas un sport de désinvolte !
Témoigner de votre combat vous aide psychologiquement ?
Aujourd'hui, je me sens totalement libre de parler. Pendant un temps, je craignais que ce soit perçu comme une forme d'exhibitionnisme. Et finalement, ça suffit, le silence ! C'est pour ça que je me suis engagé avec Rouge-Gorge, une campagne de sensibilisation pour les cancers ORL qui a eu lieu début avril.
On vous qualifie souvent de dandy désabusé, de désinvolte... Qu'en pensez-vous ?
Quand on fait un métier où la concurrence règne, ce portrait n'est pas toujours flatteur. Je ne me suis jamais intéressé à ce que l'on disait ou pensait de moi. Je n'ai pas voulu passer mon temps à m'expliquer, à donner des interviews. Michel Drucker, qui a fait cette carrière magnifique et longue, prenait un temps fou à rencontrer les gens de la presse pour gérer une image que, moi, je n'ai jamais gérée. Vous savez, j'ai eu tous les emmerdements possibles. Tentative de meurtre quand j'étais jeune, problème d'arythmie, cancer... J'ai un rapport à la vie qui est de toujours se battre et où l'on n'a pas le temps de s'expliquer.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Une tentative d'assassinat ?
J'avais 10 ans. Alors que je me promenais à Belle-Île pour aller à la plage, un type est apparu avec un énorme couteau pour me tuer, comme dans Psychose. J'ai couru jusqu'à la ferme où était mon père, l'homme m'a suivi et s'en est pris à lui, déchirant ses jambes à coups de couteau avant de s'effondrer sous l'emprise de l'alcool. Ce genre de scènes construit un peu une psychologie avec bizarrement une gaieté apparente, de la prétendue « désinvolture » qui est en fait la réponse à cette affaire-là.
Vous avez toujours parlé de vos parents avec beaucoup de tendresse...
Je suis un amoureux inconditionnel de mes parents, qui étaient deux intellectuels loufoques qui se sont intéressés à l'art contemporain dans l'après-guerre et qui étaient une sorte de mélange entre Beckett et Arletty. J'ai franchement bien ri et bien vécu avec eux. Spontanément tous les matins, je compose le numéro de téléphone de ma mère jusqu'au moment où je m'aperçois qu'elle n'est plus avec moi.
Quand est-elle partie ?
Il y a trois ou quatre ans. Je n'arrive même pas à situer la date parce que j'ai l'impression qu'elle est toujours là. Jusqu'à ses 96 ans, ma mère n'a cessé de m'engueuler, pour tout et n'importe quoi. La seule personne qui était exempte de tout reproche, c'était ma femme, Diane, qu'elle surnommait Jeanne d'Arc. Tout le reste de la famille est passé au tamis de sa drôlerie et de son sens critique terrible. Si je n'allais pas la voir tous les jours, elle gueulait. Elle était un pôle de distraction incroyable. Elle était aussi ma meilleure amie.
En quoi vos parents étaient-ils loufoques ?
Par exemple, mon père a racheté un cimetière désaffecté à côté de sa maison de campagne. Je le revois faire griller des côtes de bœuf sur deux tombes recyclées en barbecue. Ils étaient complètement anticonformistes et l'argent ne les intéressait pas. De toute façon, ils n'en avaient pas beaucoup. C'est un des paradoxes du monde d'aujourd'hui. Pour beaucoup de gens, art égale fric. Mais pour leur génération, ça n'avait strictement aucun rapport.
Pourquoi êtes-vous parti vivre à 12 ans dans une chambre de bonne avec vos frères et votre cousin ?
Essentiellement par manque de place. Nous étions trois garçons et on commençait à vivre les uns sur les autres. Nos parents nous ont exfiltrés dans la chambre de bonne du dessus, ce qui, au départ, était un peu une souffrance - à 12 ans, on a encore envie d'être avec papa et maman - puis s'est révélé finalement une libération phénoménale. Notre chambre était devenue un fumoir de pétards avec pour bande-son Led Zeppelin à fond la caisse. Je reconnais que cette vie n'a pas été toujours facile, parce qu'on se retrouvait tout seuls, sans soutien. Ma mère culpabilisait du fait que mon père avait un rapport tellement désinvolte à notre éducation.
Comme beaucoup de gens de votre génération, vous étiez un ado submergé par la vague rock anglaise. Comment expliquez-vous cette fascination pour Bowie et Mick Jagger ?
Je pense que les interrogations de Modiano, à l'époque, sur le comportement des parents pendant l'Occupation ont un énorme impact sur ma génération. L'attitude morale d'une grande partie des artistes français pendant la guerre n'a pas été glorieuse. C'est absurde de penser qu'Aya Nakamura n'aurait pas le droit d'interpréter Piaf, comme si Piaf était une référence morale. Il ne faut pas oublier qu'elle était de l'autre côté et passait ses soirées dans un bordel où venait toute la bande de la rue Lauriston. Alors les Anglais sont devenus attirants, parce que ce sont eux qui nous avaient sauvés et puis aussi parce qu'ils étaient bourrés de talent !
Peu de temps avant sa mort, vous aviez commencé à écrire un livre à quatre mains avec Françoise Sagan.
Son fiscaliste m'avait proposé d'écrire avec elle parce qu'elle était complètement fauchée. À tel point qu'elle n'avait même plus d'argent pour payer ses clopes. Je la retrouvais tous les jours chez elle, avenue Foch. J'essayais de la motiver pour qu'elle me raconte quelques souvenirs mais, tout en se servant du whisky, elle me disait : « Guillaume, si on appelait Édouard Baer ? » Un jour, j'ai sonné et elle n'a plus jamais ouvert la porte.
Vous étiez proches ?
Nous n'étions pas intimes mais elle m'a quand même guéri d'un chagrin d'amour. Me voyant tellement malheureux, elle m'a convoqué un jour dans un resto et m'a fait un cours sur comment accepter de se faire larguer. « Il faut arrêter de téléphoner à cette fille ! » Et ça a fonctionné !
C'est comment, le dimanche de Guillaume Durand ?
Jusqu'à il y a cinq ans, c'était le sport, tennis, course à pied... Je m'y remets progressivement. Ensuite, sieste et bouquin. Je passe énormément de temps à lire. Je suis un lecteur de nuit.
À lire également
Il partage avec sa fille un amour pour Billie Eilish. « Tous les soirs, on l'écoute dans sa chambre en jouant au foot. Et parfois même à table. » Il attend avec impatience de visiter l'exposition David Hockney à la Fondation Vuitton. Coté gastronomie, il adore déguster un couscous au restaurant À Mi-Chemin*, à Paris, et au Sin**, à la Cité de l'océan de Biarritz. « C'est un resto tenu par l'une de mes anciennes élèves ! »
* Le Sin, 1, avenue de la Plage (Biarritz).
* À Mi-Chemin, 31, rue Boulard (Paris 14e).
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel
Ces macronistes bientôt arrimés à Pécresse
« Un patron de département ou de région est dépressif à son arrivée au Sénat » : l’avertissement de Philippe Tabarot à Renaud Muselier
« C’est très abordable et facile d’y jouer » : le pickleball, ce nouveau sport à la mode qui talonne le tennis aux États-Unis
OPINION. « Violences après la victoire du PSG : mais qu’est-ce qu’on attend pour éteindre le feu ? », par Eduardo Rihan Cypel, ancien député PS de Seine-et-Marne