Membre du jury du festival de Deauville, Thomas Cailley, le réalisateur du « Règne animal », révèle comment le cinéma américain a forgé son imaginaire, d’Alfred Hitchcock à James Gray en passant par Sidney Lumet.
Sa dernière fois à Deauville, c'était en 2023. Il y présentait Le Règne animal juste avant sa sortie en salles. Thomas Cailley se réjouit d'y revenir ces jours-ci, comme membre du jury, présidé cette année par l'actrice Golshifteh Farahani : « Ce festival propose chaque année un mélange de films très attendus qui, pour certains, font de très beaux parcours. Et d'autres plus confidentiels, plus indépendants ou plus fragiles. Cette diversité me paraît très excitante. »
L'idée d'avoir à juger ses pairs ne le tétanise pas : « Nous ne sommes pas là pour les descendre ou les juger, plutôt les valoriser. J'ai déjà vécu l'expérience d'être juré à -Gérardmer [Festival international du film fantastique] ou Clermont-Ferrand [Festival du court-métrage]. Très positive et riche de rencontres. »
Même s'il prévient être un grand amateur de cinéma asiatique et de Miyazaki, pas de doute, le cinéaste connaît ses classiques américains : « Évidemment, le cinéma indépendant m'a en grande partie formé, mais beaucoup de films de studios restent très importants dans ma cinéphilie. » L'âge d'or hollywoodien (John Ford, Nicholas Ray, Alfred Hitchcock), mais aussi le « nouveau Hollywood » des années 1970 et 1980 : « Assurément déterminant. Voyage au bout de l'enfer, par exemple, et la plupart des films des Michael Cimino pour leur puissance romanesque, qui n'empêche jamais la subversion. Un cinéma à la fois politique et d'action. »
Adolescent, il guettait aussi les sorties des films des frères Coen, desquels il a « adoré Inside Llewyn Davis », de Quentin Tarantino, Paul Thomas Anderson, James Gray avec Little Odessa, The Yards, et « les films de Clint Eastwood », qu'il trouvait « assez parfaits » « Ils sont tellement nombreux, en fait ! »
Si je fais découvrir aujourd'hui Vertigo ou Fenêtre sur cour à mes enfants, je constate que ces films n'ont rien perdu de leur force d'évocation, de leur puissance.
Natif de Clermont-Ferrand, Thomas Cailley est passé par Sciences-Po et une école de commerce nantaise. Avant de se réorienter à la Femis (école de cinéma, option scénario). Cailley explique avoir découvert plus tard d'autres films, « plus anciens mais très importants : ceux de Sidney Lumet et de Hal Ashby ». « Ils ont énormément compté, dit-il, au point que j'ai eu besoin de les revoir plein de fois. »
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Dans ce dédale, il souligne l'importance de Hitchcock, « qui a théorisé la peur, la fascination et le désir à un point assez précis et jamais égalé ». « La persistance de ses œuvres a quelque chose de miraculeux, estime-t‑il. Si je fais découvrir aujourd'hui Vertigo ou Fenêtre sur cour à mes enfants, je constate que ces films n'ont rien perdu de leur force d'évocation, de leur puissance. Hitchcock m'a fait comprendre que les films ne tombaient pas du ciel, qu'ils étaient pensés et écrits dans le but de déclencher des émotions particulières. »
Steven Spielberg, lui, a marqué son enfance avec E.T. « Le film est vraiment mis en scène du point de vue de l'enfance, à hauteur d'enfant, c'est assez merveilleux, dit-il. Par la suite, j'ai vu Duel et Rencontres du troisième type, j'ai adoré. »
De tous ces films, lesquels ont compté pour Cailley alors qu'il préparait les siens ? « Pour Les Combattants, répond-il, on pensait beaucoup à La Balade sauvage, le premier film de Terrence Malick, pour la liberté de conduite du récit, le regard naïf, très premier degré, posé sur ses personnages. On ne les juge pas, on vit l'histoire avec eux. »
Je ne pense pas que les plateformes soient nos pires ennemies à l'ère des réseaux sociaux.
Pour Le Règne animal, il revient à Sidney Lumet et cite À bout de course : « Un mélodrame familial sur fond de thriller où les parents sont en cavale perpétuelle avec leurs enfants. L'histoire d'une séparation et d'une émancipation, une relation père-fils aussi qui a nourri notre réflexion sur Le Règne animal même si, formellement, on a pensé aussi à M. Night Shyamalan, John Carpenter, David Cronenberg... »
Muet sur son prochain projet, il indique seulement ne pas savoir encore s'il le concrétisera en série ou en film : « Tout dépend de la nature de son développement. De manière générale, je préfère le format cinéma, mais je ne pense pas que les plateformes soient nos pires ennemies à l'ère des réseaux sociaux. »
Au cœur de la sélection
Forte de treize œuvres dont neuf sont des premières françaises et cinq sont signées par des femmes, la compétition 2025 du festival de Deauville ne manque ni de sel ni de diversité. Julie Pacino, fille d'un certain Al, présentera son premier film, I Live Here Now, construit autour des angoisses d'une femme enceinte recluse dans un hôtel... Pour le reste, la compétition propose une brochette de promesses qui donnera le pouls d'une Amérique à la fois créative et en prise avec ses démons : le road-trip familial Omaha de Cole Webley ; Lurker d'Alex Russell, où un vendeur infiltre le cercle intime d'un jeune artiste...
Dans After This Death de Lucio Castro, on croise des fans toxiques, et Olmo de Fernando Eimbcke se penche sur un ado de 14 ans censé garder son père grabataire... Rebuilding de Max Walker-Silverman interroge le devenir de l'Ouest américain ravagé par les incendies. Intrigants aussi, The End de Joshua Oppenheimer, qui met en scène une famille confinée dans un bunker après l'apocalypse, et Sovereign de Christian Swegal, où un père et son fils, activistes, affrontent un flic...
Deauville 2025 vivra aussi au rythme de grandes premières hors compétition, celle de Bugonia, le nouveau Yorgos Lanthimos (The Lobster, Pauvres Créatures...) qui arrive de Venise avec une énigmatique Emma Stone tenue à l'œil par des complotistes, ou celles de Vie privée (Rebecca Zlotowski) et de Nouvelle Vague (Richard Linklater), déjà présentés à Cannes mais très bientôt en salles.