Le Colorado provençal à vélo, sur les traces de l’or rouge du Luberon
REPORTAGE — Des montagnes de western se dressent au milieu des champs de lavande du Luberon. « La Tribune Dimanche » vous emmène à la conquête du massif des Ocres, non à cheval, mais à vélo électrique.
Par Mathilde Giard
Le site naturel de Rustrel, dans le Vaucluse, contient des carrières d'ocre, et donne ainsi au paysage un air de l'ouest américain.
Un Apache surgira-t‑il de derrière ces rochers sculptés par le vent ? Ce décor de Far West évoque les grands espaces de l'Ouest américain, dont ceux du Colorado, « rouge » en espagnol. Cet État a pris le nom du fleuve qui le traverse, ainsi appelé par les premiers explorateurs hispaniques en raison du grès charrié dans ses flots. Là, sur cette photo prise sous le ciel bleu du Luberon, à Rustrel, dans le Vaucluse, la palette s'étoffe de mille nuances de jaune, d'orangé et de brun.
Le parallèle remonte à loin : dès 1930, cette carrière d'ocre à ciel ouvert était rebaptisée Colorado provençal. « Colorado pourrait aussi venir du provençal, "couleur" se disant color », avance Catherine Aragnol, chargée de mission de l'association qui gère le site, en lien avec la mairie et les propriétaires des parcelles.
Durant la crise du Covid, cette image avait fait le bonheur des instagrameurs en mal de voyages lointains. Ils grimpaient sur les dunes et se mettaient en scène au milieu des cheminées de fée, comme s'ils avaient traversé les océans. La fréquentation avait explosé, avec son lot d'embouteillages et de parkings sauvages.
« Grâce à une série de mesures, on ne parle plus de surtourisme mais de forte affluence », se réjouit Catherine Aragnol. Les sentiers ont été balisés pour préserver ce fragile écosystème et, le matin, l'entrée n'est possible que sur réservation sur le site Internet, qui affiche en temps réel le taux d'occupation. Seul le créneau de 13-19 heures, moins couru sous le cagnard de ce début août, reste ouvert à l'improvisation.
Mine de Broux. (Crédits : LTD/AMANDINE NAULIN - OTI PAYS APT LUBERON)
Ce Colorado superstar éclipse les autres sites du massif des Ocres, considéré comme le gisement le plus important au monde, étendu sur 25 kilomètres. Un nouveau circuit vélo permet de relier les autres anciennes carrières du pays d'Apt, sur deux boucles de 15 ou 68 kilomètres. À Gargas, mieux que la clim, le mercure descend à 10 °C dans les galeries des mines de Bruoux. Des traces de pioche y sont encore visibles sur les parois, hautes de 12 mètres.
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Il faut imaginer une ruée vers l'or comme en Californie, autre État de l'Ouest américain, à moindre échelle bien sûr : au début de l'essor de cette industrie, de 1876 à 1930, une cinquantaine d'agriculteurs se mirent à creuser sous leurs terrains, formant un vaste labyrinthe.
À l'approche de Villars, les ocres de la Bruyère se distinguent au loin, un espace naturel sensible. On remet pied à terre à Roussillon, où le sentier des Ocres serpente entre les pins. Dans ce village perché parmi les plus beaux de France, les maisons affichent les dégradés de ce pigment naturel. Comme autrefois dans la capitale, ainsi que le décrit Balzac, pas vraiment fan, dans Le Père Goriot : « La façade, élevée de trois étages et surmontée de mansardes, est bâtie en moellons, et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. »
L'autre teinte dominante, le bleu lavande, vire ces jours-ci au gris, les fleurs prêtes à être récoltées. Les petites routes de campagne sont aussi bordées de vignes, en pleine véraison, cette belle période où le grain de raisin gonfle et passe au rouge, au jaune ou au rosé. Les cyclistes peuvent pédaler jusqu'à Gordes, qui a piqué la vedette au Colorado provençal : ce village a été élu plus beau du monde en 2023 par le magazine Travel + Leisure, après avoir figuré dans la saison 3 d'Emily in Paris. C'est là-haut que ça bouchonne désormais. Les touristes américains y affluent en nombre dont, très certainement, quelques-uns venus du vrai Colorado.
Le secret derrière l'image
Qu’est-ce qui donne cet air de Colorado au massif des Ocres ? (Crédits : LTD/STAN FAUTRE / ONLYFRANCE.FR)
Qu'est-ce qui donne cet air de Colorado au massif des Ocres ? Réponse avec Stéphane Legal, géologue du parc naturel régional du Luberon, Géoparc mondial Unesco pour sa riche diversité géologique : « Il y a cent millions d'années, la mer couvre ce qui deviendra le pays d'Apt. Des couches de sable s'accumulent et prennent une couleur verte en raison de la glauconie, un minéral argileux. Lors de mouvements tectoniques, l'eau se retire. Sous l'action du climat tropical humide, ces grès verts sont altérés et forment progressivement des sables ocreux, composés d'argile - la kaolinite - et des hydroxydes de fer de couleurs jaune, orange et brune. Ces gisements sont composés de 80 % de sable et 20 % d'ocre. En 1785, le Roussillonnais Jean-Étienne Astier eut l'idée de laver le sable pour récupérer puis broyer le pigment. Une industrie se développa : l'ocre était utilisée pour épaissir l'hévéa en colorant le caoutchouc - les pneus de vélo, les ventouses... -, ainsi que pour la peinture ou des produits alimentaires telle la saucisse de Strasbourg. En 1929, 40 .000 tonnes d'ocre furent fabriquées dans le pays d'Apt, le pic de production, avant le déclin provoqué par la crise économique et l'arrivée des pigments de synthèse et des produits dérivés du pétrole. »
Au milieu des oliviers, l'ancien moulin à huile du village a été remis en service par deux passionnés. À la vente : trois types d'huile d'olive (à partir de 14 euros), des huiles essentielles de lavande, du vin...
Très jolie adresse reprise par un enfant du pays passé par la case Copenhague (plat du jour 19,50 euros), terrasse à la joyeuse ambiance. Derrière le zinc, une affiche rappelle que Jean Becker tourna ici L'Été meurtrier, avec Alain Souchon et Isabelle Adjani. Réservation conseillée.
📍Place de la Fontaine, Villars. ☎️ Tél. : 04 90 75 01 77.
Société des Ocres de France
Elle est la dernière des fabriques en exploitation, reprise par la famille Guigou depuis quatre générations. Vente sur place d'enduits au naturel, 68 euros le seau de 8 kilos.
En sortant, vous devez avoir saisi la différence entre un pigment et un colorant ! Cette ancienne usine d'ocre présente les usages, de la préhistoire à nos jours, pour les beaux-arts. Il y avait tant de poussière que les ouvriers n'y voyaient pas à 3 mètres... Visite de 7,50 à 10 euros (15 euros couplée avec les mines de Bruoux).
L'histoire des ocres est bien contée dans cette ancienne usine de fruits confits, l'autre activité économique de la région autrefois avec la faïence. Grande carte sur laquelle on voit tous les pays vers lesquels l'ocre était exportée depuis le port de Marseille jusqu'en Australie, Afrique, Europe du Nord...
📍14, place du Postel, Apt. ☎️ Tél. : 04 90 74 95 30.
Au Pierrot d'Antan
Sympathique terrasse à l'ombre des platanes au centre du village perché, devant laquelle on gare son vélo pour déjeuner. Pain réputé et beau rayon de glaces artisanales pour le dessert. Plat à 19 euros.