Week-end hors du temps à Mers-les-Bains, joyau méconnu de la Somme
Philippe d’Indevillers

Les villas colorées ont été construites dès l’arrivée du chemin de fer en 1873.
LTD/J.-F. TRIPELON-JARRY/ONLYFRANCE
Philippe d’Indevillers

Les villas colorées ont été construites dès l’arrivée du chemin de fer en 1873.
LTD/J.-F. TRIPELON-JARRY/ONLYFRANCE
Pas guindée pour deux sous ! Précieux témoignage de l'architecture balnéaire de la Belle Époque, Mers-les-Bains (dont le nom serait une contraction de Mercure et de Mars, prononcez « mersse ») a gardé son authenticité et sa fraîcheur. « Nous avons démocratisé notre patrimoine. Mers n'est pas élitiste » : d'une formule, le maire, Michel Delépine, résume bien la singularité d'une ville qui a terminé deuxième en 2024 au concours du village préféré des Français organisé par France 3 et remporté cette année-là par Collioure (Pyrénées-Orientales).
La station la plus méridionale de la Somme (sa voisine Le Tréport est située en Seine-Maritime) n'affiche pas le côté affecté ni m'as-tu-vu de certaines de ses rivales. « Ici, c'est moins snob qu'à Deauville ! » s'exclame Florence, dentiste à Paris, en week-end prolongé à Mers avec son mari.
De fait, il suffit de prendre un café au bar-tabac-PMU-marchand de journaux de L'Esplanade pour se rendre compte de la simplicité qui règne sur le front de mer. À la baraque à frites, la petite portion de pommes de terre est vendue 4 euros. Piétonne en juillet-août, l'esplanade du Général-Leclerc offre des bancs publics en béton courbé recouvert de lames de bois et quelques terrasses de bistrot. Les familles y trouvent aussi un bac à sable et un manège dont la sono diffuse les tubes de Radio Nostalgie.
Moins connue que sa voisine plus populaire Le Tréport avec qui elle partage la gare, Mers-les-Bains a beau n'être qu'à deux heures et demie de train de Paris, elle ne subit pas la frénésie estivale des stations balnéaires à la mode. Même en plein été, les vacanciers déambulent sur le front de mer sans se bousculer. À l'instar de Sixtine, arrivée de Marseille avec son mari Maximilien et leurs trois enfants, âgés de moins de 6 ans, qui confie : « La promenade sur l'esplanade avec d'un côté ces maisons du XIXe siècle dont on admire les façades et de l'autre la mer qui apparaît bleue près du rivage et vert céladon plus au loin, a beaucoup de charme. C'est un vrai spectacle ! » Même s'il hésite à se baigner en raison des embruns, Maximilien, 35 ans, l'assure : « On est venus chercher la fraîcheur. Ici, les bains de mer sont vivifiants. »
Assise en contrebas sur la plage devant sa cabine en bois baptisée « Bol d'R » dont elle loue l'emplacement depuis quarante ans à la mairie (380 euros la saison de mai à octobre), Patricia ne partage pas l'avis des Marseillais : « Mes trois petites-filles se sont baignées ce matin. L'eau est chaude ! » Réajustant ses lunettes de soleil noires, cette Picarde qui ne fait pas ses 75 ans dans sa robe à fleurs poursuit : « On est bien à Mers. Avec mon mari et ma belle-sœur Guilaine, on vient à la plage tous les jours. Un petit vin blanc en apéritif avant de pique-niquer et on passe l'après-midi comme ça. »
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Mais Mers-les-Bains, c'est surtout un décor de théâtre posé face à la mer ! Au pied d'une majestueuse falaise de craie une avenue de 800 mètres de long, bordée de villas colorées de la fin du XIXe-début du XXe siècle alignées comme à la parade face à une grande plage de galets. Art nouveau, flamand, néogothique, néo-Renaissance, Art déco (comme l'hôtel Astoria, dont l'intérieur a été transformé en appartements, au 10, rue Sadi-Carnot)...
Le style de ces maisons étroites, généralement à trois étages, qui ont poussé comme des champignons dès l'arrivée du chemin de fer en 1873, est des plus éclectiques. Mais la profusion des bow-windows et des balcons, la richesse des façades ornées de cabochons, frises, guirlandes aux motifs fleuris... en céramique créent une unité architecturale remarquable.
Sans oublier le cartouche où est inscrit le nom de la demeure. Miramar, Picardie, Les Fleurs, España, Fantaisie, La Sirène, Gay Logiz, Cyrano, Bouton d'or, Clair de lune, La Fée des mers... À elle seule, la dénomination annonce le programme ! Certaines sont jumelles, comme la Villa française et la Villa parisienne (avenue du Général-Foch, respectivement à l'angle de la rue Boucher-de-Perthes et de la rue Faidherbe), que l'on doit à Édouard Niermans, architecte du Moulin-Rouge à Paris et de l'hôtel Negresco à Nice, qui a aussi signé les hôtels particuliers jumeaux Helena et Jan (10-12, rue Boucher-de-Perthes) auxquels il a donné les prénoms de ses enfants.
Joyau de la Côte d'Albâtre, ce patrimoine exceptionnel de 400 villas qui animent le front de mer (l'esplanade du Général-Leclerc) et les rues perpendiculaires a bien failli disparaître au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « Il s'en est fallu de peu que tout soit rasé, comme cela s'est produit chez nos voisins du Tréport », rappelle le maire, Michel Delépine. Occupées par les Allemands qui avaient percé les murs pour les relier entre elles, démonté boiseries et planchers et transformé les fenêtres en meurtrières, les maisons, ouvertes à tous les vents, étaient quasiment en ruine en 1945.
Sauvées par la mobilisation de quelques propriétaires, les villas ont aujourd'hui retrouvé leur lustre d'antan. Et sont protégées depuis qu'en 1986 le ministère de la Culture a classé le quartier balnéaire en secteur sauvegardé, devenu site patrimonial remarquable. Au numéro 62 de l'esplanade, la Villa Rip, la seule à avoir conservé intact son aménagement intérieur (elle était, dit-on, habitée par un officier allemand sous l'Occupation), est aussi la seule inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques.
Naguère propriété des grandes familles du Nord, nombre de villas ont été vendues dans les années 1970-1980 par appartements, aujourd'hui mis en location sur Airbnb. Si le nombre d'habitants à l'année (2 800) triple à la belle saison, c'est que les touristes, parisiens, lillois, amiénois, nancéiens mais aussi allemands, belges ou néerlandais, apprécient le style de vie propre à ces maisons du XIXe siècle dont les portes-fenêtres s'ouvrent sur la mer.
Sans doute goûtent-ils aussi le charme suranné d'une commune qui veille à restaurer ses vestiges jusqu'aux plus inattendus. Ainsi du « chalet de nécessité » (autrement dit les toilettes publiques) place du marché, orné depuis 2018 d'une fresque en grès émaillé représentant une sirène, réalisée par la céramiste Louise Bulcourt-Felix. Dans le plus pur style Art nouveau.
Carnet d'adresses

Installé sur les galets de fin mars à début novembre, le restaurant de la plage de Mers, ouvert sept jours sur sept, offre une vue imprenable sur la mer. Fraîches et savoureuses, les moules marinières de bouchot du Crotoy y sont servies dans des marmites généreuses avec une belle portion de frites (16,90 euros). Mieux vaut réserver car cette brasserie populaire, gérée par Christelle Gobert, est très prisée, surtout les jours de beau temps.
📍Esplanade du Général-Leclerc.
Cette paillote améliorée montée sur la plage jusqu'à fin octobre, est le spot idéal pour admirer le coucher du soleil à l'horizon, en sirotant un spritz (11 euros) ou un verre de rosé (5,50 euros). Petite restauration en option : 6 huîtres de Normandie (13,50 euros), soupe de poissons (11,50 euros)...
📍Esplanade du Général-Leclerc. Fermé le mardi.
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Emplacement top pour cet hôtel situé face à la mer, aux prix très raisonnables (à partir de 70 euros la chambre). « Tombé amoureux de Mers-les-Bains », Jonathan Caron a vendu en mars 2023 son restaurant L'Innocence (une étoile) à Paris (9e) pour racheter l'hôtel Bellevue quelque peu défraîchi qu'il a entièrement remis au goût du jour. Rebaptisé L'Itinérance, l'établissement propose un restaurant gastronomique où officie le chef Manogeran Shasitharan, d'origine malaisienne. « La carte est une invitation au voyage entre baie de Somme et Malaisie », résume Jonathan Caron.
ℹ️ Menu en six services à 59 euros (sauf le week-end). Fermé lundi-mardi.
📍24, esplanade du Général-Leclerc. 02 35 86 12 89.

Très vivant et très fourni (primeurs, vêtements...) il se tient chaque lundi et jeudi matin place du Marché.
Philippe d’Indevillers