Thomas B. Reverdy, Mercè Rodoreda, Emmanuel Carrère... Nos critiques littéraires de la semaine
Alexis Brocas, Olivier Mony et Juliette Einhorn.

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
LTD/DR
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Depuis qu'Homère a entrepris de ressusciter Achille et consorts, la littérature a partie liée à la nécromancie. Elle rappelle aussi à tous les Orphée de ce monde qu'ils auront beau arpenter les Enfers, ils ne ramèneront jamais leur Eurydice à la maison ! Ils continuent pourtant d'y descendre, non plus dans l'espoir de ressusciter l'être aimé, mais parce que le geste même permet de le retrouver, dans la fugacité d'une main tendue vers le néant ou dans le foudroiement d'un souvenir inattendu.
Ainsi Thomas B. Reverdy qui, dans ce très beau texte, nous parle de sa mère sans recourir à la religion ou aux médiums, et sans rêver d'éternité par les mots : il préfère s'appuyer sur les humbles pouvoirs de la mémoire et des lieux. Et sur la littérature, qui lui donne des directions et dont une lecture critique lui permet d'extraire des vérités personnelles.
Et sur un dispositif, puisque nous habitons une postmodernité où tout est répétition, commentaire, performance. Les éditions Flammarion en ont fait le principe d'une collection « Retour chez soi », dont le nom et les titres tiennent lieu de ligne éditoriale : ce 6 avenue George V succède au 11 quai Branly de Mazarine Pingeot.
Tout cela pourrait déboucher sur une installation glacée - et c'est le contraire qui se produit. Car la mère de Reverdy était danseuse et son fils a gardé un souvenir ému de ses moments passés dans le studio où elle s'exerçait. À quelques jours de ses 50 ans - l'âge auquel elle est morte -, il revient pour une nuit dans ce lieu parqueté.
Sans trop en attendre : « On voudrait des épiphanies. Qu'un biscuit trempé dans du pisse-mémé tiède réveille en soi des galeries entières de personnages bien campés et de souvenirs vécus dans leurs moindres détails. Mais c'est un mensonge complaisant. On voudrait des histoires, des dialogues [...], Proust et Flaubert réunis, et on trouve des clous, de vieilles lattes de parquet blanchies, un piano d'études et des fauteuils solitaires. On voudrait des espaces infinis et on ne trouve qu'un silence effrayant. Et des miroirs. »
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Tout de même, il s'agit de redonner corps au souvenir, au sens propre, et Reverdy met grand soin à décrire les gestes de sa mère danseuse. Le monde englouti du passé maternel surgit : ce premier fiancé qu'il fallut dix ans pour oublier ; Solange, la prof de danse et son pianiste, « maestro » alcoolique qui ne vivait peut-être que par ce surnom ; puis les soirées mère-fils au théâtre, à l'opéra, au ballet, et la figure connexe du comédien Laurent Terzieff, rencontré en plein deuil, et qui sut montrer une humanité à la hauteur de son génie...
Bien sûr, Reverdy en tire des réflexions sur l'existence, contredit rageusement Nietzsche après Proust (« Deviens ce que tu es, c'est n'importe quoi ») ou s'émeut des vies qui s'affadissent, quand « tenir bon la barre a fini par tenir lieu de cap ». « On peut le faire danser [...] mais on n'en fera pas un danseur », avait dit de lui la Solange précitée.
Il y a pourtant une qualité dansante dans ce texte, qui tient à la pureté de l'écriture, à sa façon de voler de thème en thème, et à la situation instable de l'auteur, happé par une idylle naissante et songeant à tout plaquer. Cette danse n'est pas macabre, même si les fantômes sont conviés, même si la pauvre magie des lieux finit par se dissiper. C'est plutôt une danse de vie, et l'amour lui tient lieu de musique.

Pour la première fois traduit en français, Le Jardin sur la mer a été publié en 1967. La grande écrivaine, alors en exil à Genève (ses idées républicaines lui ont fait fuir la guerre civile espagnole et le franquisme avec son compagnon, l'homme de lettres Joan Prat), délaisse ici ses personnages de femmes modestes à la recherche de leur identité pour décrire, à travers l'œil tendre de son narrateur, la vacuité désespérée de riches Barcelonais en villégiature qui passent d'une tocade à l'autre : le « patin sur mer », la peinture, le bain de soleil, leurs jeux avec une guenon dont les travers, miroir grossissant des leurs, sont acceptés parce qu'elle les distrait d'eux-mêmes.
Le temps de six étés, dont chacun est un peu plus ensablé que le précédent, ils viendront répandre leur oisiveté dans leur villa surmontée d'un belvédère qui donne sur la mer. Empreints d'une théâtralité joueuse, d'une mélancolie excentrique, ils s'ébrouent telles des ombres. Quelle énigme relie Francesc, le propriétaire des lieux, à Rosamaria, qu'il vient d'épouser ?
Les lieux, ici, ont plus d'épaisseur que les êtres et les avalent. Le jardin du vieux narrateur est un espace intermédiaire où chacun part à la rencontre des autres sans jamais les croiser. Les fleurs sont un interlocuteur privilégié, un intercesseur - des confidentes. Les magnolias, lys du Pérou, pensées de Hollande, œillets d'Inde ou pittosporums ont tout appris au jardinier qui veille sur eux : entre graines et bulbes, il égrène des giroflées, éden plus précieux que tout ce que l'argent de ses maîtres leur permettra jamais de se procurer.
Il ne fait partie, au fond, ni des maîtres ni des domestiques, et tous - les propriétaires, leurs amis, la cuisinière et les femmes de chambre, le voisin - viennent le consulter, comme s'il était fort du calice sans mots des fleurs et des arbres.
Les mots désignent une réalité un peu différente de ce que leur sens courant appelle (les capucines voyageuses ont-elles des clochettes bleues ou jaunes ?). Parce qu'ils ont perdu la mémoire ou leur amour, les êtres font de la parole un usage étrange, minimal, détourné, à l'instar de la désertion qui a tordu leur esprit. Mercè Rodoreda décrit un monde en déshérence dont les fondations s'effondrent.
On apprendra finalement que Rosamaria n'appartenait pas au départ à ce monde d'apparences. Par crainte de devoir coudre toute sa vie, elle a épousé Francesc alors qu'elle en aimait un autre. Elle a donc épousé une vie d'emprunt pour sortir de sa condition, mais elle la hante tel un fantôme, tricotant présence et absence. À l'aune de ce roman luminescent et obscur, qui conte des éclosions à l'agonie.

Pour Emmanuel Carrère, souvent tout vient de sa Russie originaire, d'Un roman russe à Limonov. Là encore au fond, dans cet Uchronie initialement paru en 1986 (c'était son troisième livre) sous le titre Le Détroit de Behring. Carrère en eut l'idée lorsqu'il apprit qu'en 1953 les abonnés de la Grande Encyclopédie soviétique reçurent, à la suite de la disgrâce de Beria, une circulaire leur enjoignant de découper la notice qui lui était consacrée et de la remplacer par une autre consacrée audit détroit de Béring...
Ce tour de passe-passe glaçant apparaît alors à l'auteur comme constitutif non seulement d'une relecture totalitaire de l'Histoire, mais aussi de la puissance d'une certaine forme d'uchronie sur notre imaginaire... L'uchronie, donc. Selon le Larousse, la « reconstruction fictive de l'histoire, relatant les faits tels qu'ils auraient pu se produire ». Il y a quarante ans, lorsque Emmanuel Carrère s'y intéressa au point de lui consacrer un essai, le champ d'investigation critique était encore quasiment vierge.
Depuis, Stephen King (22/11/63), Robert Harris (Fatherland) et Philip Roth (Le Complot contre l'Amérique), pour les plus significatifs, ont contribué à donner à ce type de récit où la fiction bat la campagne toutes ses lettres de noblesse. Surtout, ce qu'il y a de plus troublant à relire aujourd'hui le livre de Carrère, c'est de constater à quel point il « percute » notre époque dans ses plus inqualifiables travers, complotisme, mise en doute systémique du réel, fake news et paranoïa généralisée.
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Le détournement du sens de l'Histoire, de sa duplicité, aurait pu n'être qu'une plaisante proposition littéraire, comme il fut pratiqué par Borges ou Caillois, cités dans le livre ; il est devenu le bréviaire indispensable de nos « modernes » savants fous. Le jeu presque enfantin, du « et si ? » (et si le nez de Cléopâtre avait été plus court, si Napoléon avait vaincu à Waterloo et les forces de l'Axe face aux Alliés ?, parmi tant d'autres vertigineuses questions) est devenu un jeu de massacre. Emmanuel Carrère, qui comme tout grand écrivain est un voyant, l'avait deviné.
Alexis Brocas, Olivier Mony et Juliette Einhorn.