Cerrone : « J’ai fait danser la tour Eiffel »
Propos recueillis par Éric Mandel

Cerrone, compositeur, revient sur les événements marquants de sa carrière, de sa première batterie à l'IA.
LTD/CORENTIN FOHLEN/Divergence
Propos recueillis par Éric Mandel

Cerrone, compositeur, revient sur les événements marquants de sa carrière, de sa première batterie à l'IA.
LTD/CORENTIN FOHLEN/Divergence
Il a écoulé 30 millions d'albums dans le monde, récolté son lot de Billboard Awards, composé des classiques qui enflamment toujours les dancefloors et les cérémonies officielles (Supernature aux JO). Le parrain de la disco européenne (avec Giorgio Moroder et les Bee Gees) pourrait se la couler douce dans sa villa de Ramatuelle.
« La retraite ? Le mot me terrifie, assure avec son débit de mitraillette Marc Cerrone, teint hâlé et lunettes noires, dans les bureaux parisiens de Malligator Productions, son label fondé en 1975, quand personne ne misait un kopeck sur sa musique. J'ai toujours l'impression d'être un gosse qui dévale l'escalier pour découvrir ses cadeaux un soir de Noël. » Loin de temporiser, le compositeur de Supernature multiplie les projets.
En 2020, il publiait DNA, un album d'électro minimaliste. Il revisite aujourd'hui ses titres disco accompagné par le Scoring Orchestra dans Disco Symphony, qui sortira le 21 février. Le soir même, Cerrone donnera un concert à la Philharmonie de Paris avec une formation classique et son groupe - dont fait partie le guitariste Raoul Chichin, fils de Catherine Ringer et de Fred Chichin. Objectif : transformer le temple de la musique classique en « discothèque géante ». Rencontre.
J'avais 12 ans. J'étais un gamin de Vitry assez turbulent après le divorce de mes parents et mes deux années en pension chez les bonnes sœurs. Ma mère m'a alors fait cette promesse : « Si tu ne te fais pas virer de l'école cette année, je t'offre une batterie. » À l'époque, elle avait remarqué un étrange tic : je passais mon temps à taper sur tout avec n'importe quoi.
J'avais déjà le rythme dans le sang. Cette promesse m'a canalisé en me donnant un objectif. Je pense que sinon j'aurais vraiment pu filer un mauvais coton. Je ne suis pas devenu premier de la classe, loin de là, mais j'étais très discipliné, mes profs n'en revenaient pas. Je me souviens parfaitement du jour où ma mère m'a emmené dans le magasin Paul Beuscher, boulevard Beaumarchais. J'ai tout de suite flashé sur cette batterie vert pomme, recouverte de paillettes scintillantes. Je l'ai su immédiatement : cet instrument allait devenir mon meilleur ami, et c'est toujours le cas aujourd'hui.
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En 1975, j'ai abandonné la musique après l'aventure Kongas, mon premier groupe afro-rock. Trop de tournées, trop de tout, j'allais être père... Je me suis reconverti en ouvrant un magasin de disques, Import Disc, qui a très vite marché au point de devenir une chaîne avec cinq enseignes, 80 employés.
Mais j'étais foncièrement musicos et j'avais senti les prémices du disco avec des groupes comme KC and the Sunshine Band. Je me suis dit : « Je vais produire en indépendant un morceau de seize minutes trente, ce sera mon dernier, et basta. » Je file à Londres pour enregistrer Love In C Minor aux Studios Trident, à Soho. Un endroit un peu pourri mais avec un son de fou.
David Bowie, Lou Reed, les Rolling Stones... Les plus grands sont passés par le Trident, même les Beatles. Il deviendra mon studio fétiche, là où je vais enregistrer mes cinq premiers albums avec des pointures, notamment Jimmy Page venu jouer sur Rocket in the Pocket en 1978. Le studio, c'est ma passion.
Mon souvenir le plus émotionnel reste ces moments passés avec Michael Jackson. Je l'avais rencontré en 1978, quand il était encore avec les Jackson 5. À l'époque, il m'avait même vendu sa Rolls noire. Quelques années plus tard, il me rappelle pour produire l'album de sa sœur La Toya. Je me suis retrouvé à travailler dans son propre studio, à Nerverland. Il m'a même fait écouter des extraits de son album Bad.
Participer à l'ouverture des JO reste une grande fierté. Je connais trop bien l'expression « nul n'est prophète en son pays ». En toute franchise, la France, où le disco a longtemps été perçu comme une mode, n'est pas le pays qui m'a le mieux servi en matière de reconnaissance. On m'a longtemps couronné un peu vaguement « pape de la disco », mais à l'étranger j'étais reconnu pour la singularité de mon son, ma façon de jouer de la batterie.
Je ne me plains pas, j'ai une carrière de ouf, mais faire danser la tour Eiffel avec Supernature devant 2 milliards de téléspectateurs reste une expérience inoubliable. Bon, il pleuvait à torrents, on n'a pas pu jouer le titre en live avec l'orchestre symphonique ; heureusement, nous avions enregistré une version en play-back.
Beaucoup d'effets spéciaux ont dû être annulés, mais les jeux de laser sur la tour Eiffel ont parfaitement fonctionné, ce qui donnait une vraie coloration électro à la séquence, dans l'esprit de Supernature. J'ai pu mesurer concrètement l'impact des JO. Je me suis retrouvé numéro deux sur Shazam monde, mes streamings ont explosé, j'ai reçu des propositions de collabs insensées dont je ne peux encore rien dire...
Bien avant la French touch, les rappeurs américains ont été les premiers, dès le début des années 1980, à sampler mes titres. Run DMC, les Beastie Boys, Public Enemy, Eazy-E, Cypress Hill, LL Cool J... Liste non exhaustive. C'est une fierté. Ils ne me piquaient pas des mélodies, mais mon jeu de batterie, des séquences rythmiques... C'était du sampling sauvage, mais j'étais flatté, je ne réclamais même pas mes droits d'auteur.
Un jour, je reçois une lettre de Paul McCartney. Il m'annonce son intention d'utiliser l'instrumental de You Are the One pour l'associer avec sa chanson Goodnight Tonight des Wings. On appelle ça un mash-up. Et la lettre se termine par cette proposition : « Si vous êtes OK, on fait 50-50. » Et là, je dis à mon équipe : « Voilà la bonne formule. » Depuis, on m'appelle « Monsieur 50-50 ». C'est peut-être cher. Certains artistes ont refusé, ont essayé de rejouer mes drums pour ne pas payer de droits, et puis ils sont revenus. J'ai mon propre son, difficile à imiter. Récemment, j'ai encore fait un gros hit avec Jamie XX, qui a samplé A Part of You sur sa chanson Life.
J'en écoute assez peu. Pour moi, le rap français est devenu la nouvelle pop, tellement tout se ressemble un peu - beaucoup, même. Ça me rappelle le début des années 2000 avec l'EDM [electronic dance music], quand on ne savait plus qui faisait quoi. Mais certains artistes sont intéressants. Je pense à Laylow, nous avons même enregistré un titre, Experience, en 2020. J'aime son flow, ses prods, son univers, son écriture, même si je trouve ses textes un peu hardcore. Je le lui ai dit, il m'a répondu qu'il s'en foutait de Cerrone, qu'il n'était pas là pour faire des concessions.
L'ambiance était tendue, et puis je lui ai fait écouter une prod qu'il a adorée. Il m'a dit : « Tu m'as fait voyager, là. » Je lui ai répondu : « Pourquoi tu ne continues pas le voyage ? J'ai une cabine son, un micro... » Il a écrit son texte dans l'après-midi, et le soir le titre était enregistré dans mon studio. En ce moment, je travaille avec Christine and the Queens, des titres devraient sortir en avril. Je ne ressens aucun problème de distance avec la nouvelle génération, mais je les épuise souvent tellement je bosse dur.
Au milieu des années 1980, j'ai vécu un divorce comme on en voit à la télé. J'étais en pleine redescente après la folie des années disco, le succès, la cocaïne qui a fait exploser mon mariage. Je suis un mec très organisé, les pieds au sol, mais là j'étais totalement paumé. Et puis j'ai rencontré le bouddhisme, j'ai appris à minimiser les bonnes nouvelles comme les mauvaises nouvelles, j'ai su prendre de la hauteur.
Ma rencontre avec le dalaï-lama reste un grand souvenir, il avait accepté d'écrire des mantras que j'ai ensuite utilisés dans mon album Human Nature [1994]. Il s'ouvre d'ailleurs avec les voix de nonnes tibétaines emprisonnées dans les geôles chinoises. Un ami avait réussi à leur faire passer un petit Walkman sur lequel elles avaient enregistré les chants pour lesquels elles avaient été embastillées. Dans la foulée, j'ai organisé un concert à Nice devant 250 000 personnes avec la cantatrice espagnole Montserrat Caballé. Le bouddhisme m'a presque sauvé la vie, comme la batterie durant mon adolescence fut un radeau.
Récemment, j'ai été invité au Parlement européen pour m'exprimer sur l'IA. Des règles doivent être fixées, il faut mettre au point des outils pour détecter les morceaux générés par une IA. Personnellement, en tant que musicien, je ne l'utilise pas, mais j'ai réalisé un clip avec une IA générative.
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La hotte de l'inspiration est encore pleine. À ce jour, aucune IA n'est capable d'émotion, donc elle ne remplacera jamais le travail d'un compositeur. L'intelligence artificielle est un outil au service des artistes. Regardez la chanson Now and Then de John Lennon reconstituée l'année dernière avec l'aide d'une IA. Cette dernière n'a rien créé, mais elle a permis à Paul McCartney de donner au morceau une qualité sonore optimale, alors qu'il avait été enregistré sur une simple cassette. Lors de la cérémonie des Grammy Awards, Now and Then a d'ailleurs reçu le trophée de la chanson rock de l'année.
Propos recueillis par Éric Mandel