OPINION. « Tant qu’il y aura des architectes des bâtiments de France… », par Philippe Prost, Grand Prix national de l’architecture 2022
Par Philippe Prost

Philippe Prost, Grand Prix national de l’architecture 2022.
LTD/ Gilles le Mao
Par Philippe Prost

Philippe Prost, Grand Prix national de l’architecture 2022.
LTD/ Gilles le Mao
Les missions de l'ABF, au croisement de l'architecture et du patrimoine, sont particulièrement complexes. Il s'occupe à la fois du patrimoine et de l'architecture contemporaine, de la conservation et de la création, en un mot de l'évolution des bâtiments, des villes et des villages, des territoires comme des paysages.
Il veille également à la préservation des formes les plus anciennes de l'architecture comme aux plus récentes, tantôt monuments historiques (MH), tantôt labellisées « architecture contemporaine remarquable » (ACR), sans jamais oublier que l'architecture est l'expression d'une culture, autrement dit d'une identité locale, qu'il est important de préserver et de transmettre dans notre époque marquée aujourd'hui par la globalisation à laquelle l'architecture n'échappe pas.
Ma première rencontre avec l'un d'entre eux remonte à plus de trente ans, à l'occasion de mon premier projet, à Belle-Ile-en-Mer. Le patron des ABF dans le département du Morbihan accompagnait alors dans leurs réflexions les propriétaires de l'impressionnante citadelle dominant le port de Palais. L'enjeu était colossal. Il ne s'agissait de rien de moins que de restaurer complètement ce monument d'architecture militaire pour l'ouvrir et l'aménager, afin d'y recevoir publics et événements tout au long de l'année.
Devant une telle ambition, et l'importance des moyens engagés, l'ABF avait entrepris de conseiller ces propriétaires et de les guider dans leurs réflexions, travail patient de facilitateur qu'il poursuivit quand je fus engagé en m'aidant auprès des instances patrimoniales.
Aujourd'hui les unités départementales de l'architecture et du patrimoine, les « Bâtiments de France », font partie d'un écosystème au sein de la Direction régionale des Affaires Culturelles (DRAC) avec le conservateur régional des monuments historiques, l'architecte en chef des monuments historiques, les décisions les plus délicates étant prises de manière collégiale dans le cadre du Contrôle Scientifique et Techniques (CST). Si l'on parle parfois de leurs refus sur des demandes d'autorisation, c'est toujours en oubliant que plus de 90% de celles-ci sont accordées.
Le secret de la réussite réside dans le dialogue engagé avec l'ABF et ses équipes dès le début du projet et tout au long de son développement.
Tantôt critiqués pour être des défenseurs du patrimoine aux vues trop étriquées, tantôt pour être des adeptes du laissez-faire vis-à-vis des interventions contemporaines : cette apparente contradiction témoigne bien de la difficulté de leur rôle qui consiste à trouver un point d'équilibre entre conservation et évolution, entre préservation et transformation.
Trop souvent encore, on présente les ABF comme hostiles à toute forme de création contemporaine, et pourtant, 60 % des projets ayant reçu l'Equerre d'argent — prix décerné chaque année par le groupe Le Moniteur à un bâtiment contemporain réalisé en France — se trouvent dans un périmètre sous contrôle des ABF.
J'eus la démonstration de cette ouverture d'esprit à l'occasion du projet pour le mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette : l'ABF du Pas-de-Calais valida sans hésiter l'anneau de la mémoire que j'avais dessiné pour commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale et célébrer la paix. À l'opposé, la protection et la mise en valeur des centres anciens relève également des compétences des ABF.
Dans bien des cas, ils ont ainsi évité la destruction pure et simple d'îlots voire de quartiers entiers de villes et de villages. À l'approche patrimoniale propre aux Secteurs Sauvegardés créés par André Malraux en 1962 pour préserver de la politique de la table rase les centres anciens alors menacés, ont succédé en 2016 les Sites Patrimoniaux Remarquables en intégrant les problématiques environnementales actuelles : dès lors la ville demeure protégée dans ses dimensions patrimoniales.
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Si hier encore patrimoine rimait avec vieilles pierres, aujourd'hui patrimonial rime avec environnemental. Quoi de plus durable en effet, qu'un bâtiment de deux cents ans d'âge, résultant d'un choix de matériaux adaptés, d'un soin attentif porté à sa construction comme à son entretien, ayant démontré sa capacité à évoluer en fonction des usages et des techniques.
Rien ne saurait plus justifier la démolition systématique, comme on l'a connue au cours du XXe siècle, sous l'influence conjuguée du modernisme et d'une foi aveugle dans le progrès. Les ABF œuvrent à en finir avec cette logique de la table rase, préférant toujours la conservation et l'adaptation à la démolition-reconstruction.
Si s'opposer à la pose incongrue d'un panneau photovoltaïque défigurant un édifice en plein cœur d'une ville relève de la mission de l'ABF, cela ne suffit pas pour autant à en faire des acteurs sourds à la résolution des questions environnementales. Bien au contraire, les ABF travaillent quotidiennement à accompagner la transition énergétique en favorisant le recours à des matériaux naturels, à des filières locales, à des savoir-faire vertueux pour réhabiliter comme pour construire.
Sans doute parce qu'incombe aux ABF la défense de l'intérêt général en matière de patrimoine et de l'intérêt public en matière d'architecture, tel que défini dans le cadre de la loi de 1977. Si certains leur reprochent des délais d'instruction trop longs, leur nombre est notoirement insuffisant, alors que le nombre des édifices, des sites et des espaces protégés continue de croître dans des proportions considérables depuis les années 1990. Et pour autant, qui d'autre peut se targuer de prendre comme eux une vingtaine de décisions par jour.
Il faut enfin rappeler que si la France est aujourd'hui la première destination touristique mondiale, c'est surtout pour son patrimoine. Preuve que les ABF ont accompli leurs missions avec efficacité en œuvrant, depuis près de 80 ans, à la transmission éclairée du patrimoine architectural, urbain et paysager français.
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