Une exposition retraçant le destin tragique de trois entrepreneurs documente un épisode que l’Allemagne tarde à reconnaître : l’élimination des Juifs de la vie économique dès 1933.
Disparus. Oubliés. Éradiqués. Chefs d'entreprise, entrepreneurs, inventeurs, piliers de la croissance allemande entre 1850 et 1930, ont été gommés du récit national. Parce que nés juifs. À rebours du travail de mémoire mené depuis plusieurs décennies en Allemagne sur les multiples aspects de la Shoah, l'élimination des Juifs de la vie économique par le régime nazi demeure l'un des aspects les plus méconnus de la politique d'extermination orchestrée par le IIIe Reich.
Un silence d'autant plus étrange que le fameux Mittelstand d'outre-Rhin, ensemble d'entreprises industrielles familiales et pilier du pays depuis plus d'un siècle et demi, comprenait un nombre non négligeable de sociétés fondées ou dirigées par des Juifs. À Francfort, Berlin, Hambourg, Düsseldorf ou Hanovre, plusieurs dizaines de milliers d'entre elles ont été annihilées. « Vendues » pour des montants dérisoires à des acheteurs complices du régime, leur identité effacée, leur patrimoine (terrains, bâtiments, entrepôts, actions...), dispersé.
L'« aryanisation » décidée dès l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir, en 1933, soit la captation ou la liquidation de firmes juives par l'État, a frappé plus de 100 000 d'entre elles en sept ans. Pour la moitié, de très petites structures, principalement des commerces. Près de 50 000 étaient cependant des entreprises de taille intermédiaire, fortes de centaines de salariés et réalisant d'importants chiffres d'affaires. Selon l'historien israélien d'origine allemande Avraham Barkai, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet (dont Du boycott à l'annihilation - La lutte économique des Juifs allemands, 1933-1943, Brandeis University Press, publié en 1989, non traduit en français), au printemps 1938, la majorité des entreprises juives avaient été liquidées ou aryanisées.
Les deux tiers dès l'année 1933, en partie sous l'impulsion de Hermann Göring, l'un des hommes forts du Reich. Le 12 novembre 1938, au lendemain de la « nuit de cristal », un décret détaille la régulation de « l'élimination des Juifs de la vie économique de l'Allemagne ». Il sera progressivement appliqué dans toute l'Europe occupée. Selon plusieurs experts et chercheurs universitaires, cette spoliation par le IIIe Reich représenterait plus de 500 milliards d'euros actuels.
Accès aux archives refusé
Pour Richard Markus, arrière-petit-fils d'Abraham Freundlich, un autodidacte devenu l'une des figures majeures du milieu industriel de Düsseldorf au début du XXe siècle, le déclic s'est fait au moment de la mort de son père, Hugh Brian Markus, en 2007. « Il avait laissé une quantité de documents sur cette période que j'ai eu envie d'analyser car le narratif familial sur cette période m'accompagne depuis l'enfance », raconte cet habitant de Berlin passé de l'audit à la banque d'affaires avant de devenir investisseur. Il lui faudra des années de recherches pour prendre la mesure de l'ampleur du phénomène, en se heurtant à une chape de silence persistante.
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Je souhaitais raviver la mémoire de ces entrepreneurs d'exception, pour leur redonner un visage.
Richard Markus
Il se verra opposer des fins de non-recevoir de la part d'institutions respectées comme l'Industrie-Club Düsseldorf (dont son arrière-grand-père avait pourtant été l'un des fondateurs). Ou d'entreprises ayant autrefois absorbé des firmes concurrentes juives et refusant l'accès à leurs propres archives.
« En Allemagne, tout le monde connaît le SMS Group, raconte Richard Markus. Mais quasiment personne ne sait que l'entreprise qui a contribué à son développement, Schloemann, était dirigé par un génie juif de l'ingénierie, Ludwig Loewy, contraint à l'exil au Royaume-Uni, où il a de nouveau connu un succès fulgurant. » Une négation totale : en 2025, son nom ne figure toujours pas sur le site officiel de l'entreprise.
Peu à peu naît chez le financier devenu enquêteur le besoin de dévoiler au plus grand nombre les rouages de cette invisibilisation. Son idée ? Organiser une exposition mettant en lumière le parcours de son ancêtre, mais aussi ceux de deux de ses contemporains, juifs et industriels eux aussi, installés à Düsseldorf. « Je ne souhaitais pas que cette exposition s'inscrive dans un contexte uniquement tragique, ajoute ce père de deux filles, mais qu'elle puisse évoquer, par l'image et les textes, des épopées positives. Et raviver la mémoire de ces entrepreneurs d'exception, pour leur redonner un visage. »
Présentée à Düsseldorf depuis le 1er novembre (et jusqu'en septembre 2025), sous le titre « Innovants, brillants, juifs », cette exposition se concentre sur trois chefs d'entreprise : Abraham Freundlich, Albert Schöndorff et Ludwig Loewy. Sa curatrice, Hildegard Jakobs, a récolté documents et photos auprès de proches survivants pour retracer aussi précisément que possible leur histoire, de leurs débuts à la spoliation, jusqu'à l'exil. Ou la mort en camp de concentration pour Albert Schöndorff, déporté à Auschwitz en 1942. L'arrière-grand-père de Richard Markus, né en 1861, fils de fermier et bricoleur inspiré, a construit ex nihilo un petit empire dans une technologie balbutiante à l'époque : celle du refroidissement.
L' exposition « Innovants, brillants, juifs » retrace le destin tragique de trois entrepreneurs nés juifs. (Crédits : LTD/Exposition « Innovants, brillants, juifs »)
« Il a inventé, entre autres, l'air conditionné avec neuf ans d'avance sur le géant américain Carrier », s'enthousiasme son descendant. Parti d'un petit atelier où il n'emploie qu'une seule personne, l'inventeur construit une PME qui compte 300 salariés en 1913, vingt-cinq ans après son lancement. Parmi ses trouvailles et une multitude de brevets déposés, des conteneurs spéciaux pour conserver les blocs de glace, les premiers réfrigérateurs et congélateurs, des entrepôts frigorifiques...
Il vend ses produits aux hôpitaux, à des cuirassés de la marine impériale, aux entreprises chimiques ou de l'agroalimentaire. La société exporte jusqu'à 70 % de son chiffre d'affaires, en Italie, aux États-Unis et jusqu'en Chine. Sa notoriété est telle que les courriers rédigés avec la simple mention « Freundlich - Allemagne » parviennent au siège sans difficulté.
Le fondateur meurt juste avant la « nuit de cristal », exproprié et dépossédé. Ses descendants, eux, s'exilent aux États-Unis et en Grande-Bretagne. L'une de ses connaissances, Albert Schöndorff, né en 1870, menuisier et fabricant de lits, se diversifie rapidement avec son frère Hermann dans la construction d'entrepôts, d'ameublement de magasins notamment des compartiments réfrigérés, d'où sa relation avec Abraham Freundlich et de wagons de chemin de fer et de tramway, deux secteurs en plein essor. Entrepreneur « social », il construit des logements à bas coût pour ses employés et développe l'idée de coopératives ouvrières HLM. Contraint à la vente de sa société en 1933, il s'exile aux Pays-Bas. Avant d'être déporté en 1942.
Des échos positifs
Le troisième profil de l'exposition, Ludwig Loewy, né en 1887 en République tchèque, est un ingénieur-né, diplômé de l'université de Vienne. Il est recruté par Schloemann, une PME de Düsseldorf, peu après ses débuts dans la construction navale. En quelques années, il s'impose à sa tête et acquiert 45 % du capital, grâce à ses innovations dans le domaine des presses hydrauliques, utilisées dans la production d'acier et d'aluminium. En 1936, l'entreprise est « aryanisée » et vendue à un concurrent. Son patron parvient à rejoindre le Royaume-Uni.
« Son charisme était tel que plusieurs dizaines de ses employés, non juifs, l'ont suivi en Angleterre », précise Hildegard Jakobs. Outre-Manche, l'ingénieur allemand naturalisé britannique joue un rôle déterminant dans la bataille d'Angleterre et dans la victoire des Alliés : ses innovations, notamment dans l'alliage d'aluminium, ont permis la construction des avions de chasse Spitfire et des bombardiers américains.
Ludwig Loewy, bourreau de travail, meurt en 1942 à la veille de son départ pour New York. « L'exposition a un retentissement indéniable, se félicite l'arrière-petit-fils d'Abraham Freundlich. Et les échos sont très positifs, en particulier chez les jeunes. » Mais plusieurs entreprises locales ont décliné la proposition de participer à son financement. Le vénérable Industrie-Club de Düsseldorf continue de nier l'éviction de ses membres juifs sous le IIIe Reich. Et refuse encore aujourd'hui d'admettre l'antisémitisme virulent de l'institution, qui s'est manifesté dès la Première Guerre mondiale. Tout comme les liens étroits de son ancien dirigeant Emil Kirdorf avec le régime nazi.
Marie-Pierre Gröndahl, envoyée spéciale à Düsseldorf