Le traileur star des réseaux sociaux, Alexandre Boucheix, alias « Casquette verte », se raconte dans un livre
Coureur urbain et bon vivant, Alexandre Boucheix, plus connu sous le nom de « Casquette verte », cartonne sur les réseaux avec son ton frais et mordant. Il se raconte dans un livre.
Stéphane Colineau
Le 23 mars, dans le cadre de l’Ecotrail de Paris, Alexandre Boucheix grimpe les escaliers de la tour Eiffel.
Tous les matins, Alexandre Boucheix enfile son uniforme : pantalon chino, chemise, bottines. Il se présente ainsi au siège d'une multinationale installée près de la Défense. Il admet qu'il ne trouve pas un sens profond à son emploi responsable de projets informatiques mais assure qu'il lui convient très bien, en satisfaisant son besoin de stabilité. Voilà pour la face « Clark Kent », le M. Tout-le-Monde planqué derrière Superman, comme l'appelle son attachée de presse chez Flammarion, qui publie mercredi son autobiographie.
Le titre du livre dévoile un autre surnom, célèbre sur les sentiers d'ultra-trail : On m'appelle Casquette verte. Suivent 256 pages de sincérité, de pertinence et de panache. L'éditeur mise sur la popularité du coureur de 33 ans et de son éternel couvre-chef : Alexandre Boucheix cumule 380 000 abonnés sur les réseaux sociaux. Sur YouTube, ses vidéos ont dépassé le million de vues.
C'est en les visionnant que l'on découvre le moyen qu'il a dégoté pour vivre intensément : enchaîner les kilomètres à pied, en avaler parfois des centaines. Il éclaire le but poursuivi en résumant ce qu'il a retenu d'Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, de Haruki Murakami : « Tu ne te verras jamais autant à l'intérieur de toi qu'en allant courir pendant une heure. » Lucide, il complète : « J'ai toujours voulu briller, mais je n'ai jamais été le meilleur. Mes parents et ma sœur ont fait de super études, pas moi. Alors j'ai développé des mécanismes pour sortir du lot. »
C'est réussi. Ses abonnés plébiscitent son ton frais et mordant. Il est devenu le « chef des amateurs » d'une discipline où triomphent les professionnels. Il a gagné ce statut à la force du jarret. Casquette verte a remporté des trails réputés, comme l'UT4M 2022 dans les Alpes (174 kilomètres, 12 kilomètres d'ascension), brillé dans les deux monuments français du genre, en terminant 18e de l'UTMB (2022) et 10e de la Diagonale des fous (2023). Sans tourner le dos au quotidien du runner urbain moyen, quand les champions empilent les photos de leurs entraînements en altitude.
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« Je connais le prénom de chaque pavé » est l'une des punchlines sorties de cet esprit vif. Son retour du bureau est immuablement une traversée de Paris en courant. Il s'en délecte : « Tout ce que les gens détestent dans cette ville, je l'aime profondément : les travaux, les détours inutiles et obligatoires, la pluie qui met le bazar. Ce bordel qui fonctionne, c'est magnifique. »
À force, il connaît la durée de chaque feu. Il peut deviner l'heure en jetant un œil au niveau de la pinte de l'habitué d'une brasserie de Neuilly-sur-Seine - « si le verre est plus vide que d'habitude, je suis en retard ». Il accélère alors, concentre ses pas sur le bord des trottoirs pour simuler les étroits sentiers de montagne. Cette pratique urbaine a fondé la légende de Casquette verte : il est le coureur des villes contre les coureurs des champs.
Lorsqu'il commence la compétition il y a dix ans, inspiré par un collègue, cet enfant de Saint-Mandé (Val-de-Marne) ne croise que peu de Parisiens. Il sent le jugement des gens du coin. Il est touché dans son orgueil. Dans sa tête, cela donne alors : « Tu me définis comme un Parisien ? Alors je vais être pire que ça : super parisien. Je vais être arrogant, CSP+, je vais passer dans les médias devant toi. Et te mettre deux heures sur la course, ce qui va t'énerver. »« C'est puéril, reprend-il aujourd'hui, mais je crois que ça a même amusé les montagnards. »
Casquette verte part avec le handicap du terrain plat. Pour le surmonter, il forge ses quadriceps dans les montées à répétition autour du Sacré-Cœur et dans le bois de Vincennes. En course, il joue son rôle avec zèle, en performant sans renier ses habitudes d'ancien animateur des soirées de son école de commerce. Gros fumeur jusqu'en 2022, il lui arrivait de s'infliger un demi-paquet de cigarettes en deux heures avant une course, puis de se présenter dans les sas élite encore imprégné de l'odeur du tabac.
L'arrivée franchie, il descend fréquemment une pinte de bière cul sec. « Ma meilleure performance sur un 100 miles, c'était quarante heures après une cuite. Mes meilleurs entraînements à l'approche d'un ultra, c'est de prendre une murge et de courir 20 ou 30 bornes le lendemain matin après cinq heures de sommeil, ça simule très bien les conditions de fin de course. Je ne m'interdis rien, l'ultra étant un énorme consommateur de calories. Au bureau, je peux avaler deux paquets de gâteau en vingt minutes. Le drame, c'est quand j'arrête : je prends un poids fou. »
Gros fumeur jusqu'en 2022, il lui arrivait de s'infliger un demi-paquet de cigarettes en deux heures avant une course
Pour le coureur urbain, l'identification est décidément plus facile qu'avec un Kilian Jornet, élevé dans un refuge pyrénéen. Les organisateurs de l'Ecotrail de Paris l'ont compris. À leur demande, Casquette verte a inauguré le week-end dernier le format 120 kilomètres, qui sera lancé en 2026. Il a partagé son périple et son ressenti sur les réseaux. Promotion assurée.
Sponsorisé, il pourrait vivre d'un statut d'influenceur mais veut garder sa liberté de ton, pas dupe de son environnement : « Sous couvert d'évasion, le marketing du trail promet de vous faire sentir un homme ou une femme alpha. On entre tous par ce biais, au point qu'aujourd'hui la population de certains trails me fait penser à Deauville le week-end. Mais quelques coureurs, plus éclairés, se rendent compte qu'il y a autre chose derrière. Ceux que j'aime le plus, ce sont les Forrest Gump. » Ceux entichés de la course à l'état pur, longue durée et dépolluée de sa dimension égotique, de la recherche de performance.
« Je ne m'entraîne jamais, je cours » est l'un de ses mantras. Il ne suit aucun programme mais galope selon son plaisir et à son rythme, certes élevé, jusqu'à 200 kilomètres par semaine, un peu moins depuis qu'il est papa. Un tapis peut lui suffire. Traverser une zone industrielle à Montreuil lui procure autant de plaisir que de grimper le massif du piton de la Fournaise. Son approche est sensorielle : « Ce qui me plaît, c'est sentir le sol qui tape sous mes pieds, les douleurs que j'apprivoise et qui me font me sentir vivant, les vibrations qui me traversent, ma transpiration, le vent sur ma peau. »
Les kilomètres dopent sa créativité. C'est en courant que ce fan du PSG a posé les bases de l'insensé Ultra Trail Montmartre. Dont le site annonce : 271 allers-retours des escaliers de la rue Foyatier en entier à pied ; une montée en funiculaire possible (un ticket fourni) ; barrière horaire = 25 heures et 12 minutes. Ces jours-ci, il songe sérieusement à inviter 20 concurrents à cumuler la plus grande quantité possible de dénivelé positif dans un parc de banlieue en deux fois dix heures, en partageant un bon restaurant au milieu.
Ce qui me plaît, c'est sentir le sol qui tape sous mes pieds, les douleurs que j'apprivoise et qui me font me sentir vivant, les vibrations qui me traversent, ma transpiration, le vent sur ma peau.
Alexandre Boucheix aime quitter les sentiers balisés. Un jour, il a lacé ses chaussures de running sur son canapé et décidé qu'il ne les ôterait qu'une fois arrivé à la mer. Un copain est passé le prendre, tous deux ont rejoint Honfleur (Calvados). Un vendredi soir, le même ami l'a retrouvé après le bureau. Tous deux ont gagné Thionville (Moselle) en train puis traversé cinq pays : France, Allemagne, Luxembourg, Belgique et Pays-Bas.
Sa dernière trouvaille : quand son livre est sorti de l'imprimerie, en Mayenne, il a apporté le premier exemplaire à sa mère, 280 kilomètres plus loin. « Elle était contente, mais elle a tellement l'habitude qu'elle aurait pu m'appeler pour me demander de prendre le pain en passant. »
Cette banalisation lui va bien. C'est même une partie du message de son livre. « Je suis la preuve que n'importe qui peut se mettre à l'ultra-trail puisque je suis littéralement quelqu'un comme tout le monde. » Peut-être seulement « plus motivé » que la moyenne, surtout depuis la disparation de son grand-père. Comme beaucoup de gens qui ont perdu un proche, il a compris que la vie devait être « intense ». « Ce n'est qu'une question de barrière mentale, prolonge-t‑il. Je suis convaincu que je ne suis même pas sportif. Seulement un coureur. » Il faut juste le suivre...